Éditorial : L’angoisse lacanienne

On pourrait, de prime abord, rapporter l’angoisse face au monde extérieur à « une manifestation de l’instinct de conservation » [1], dit Freud dans un texte de 1917, et la qualifier de réelle pour la distinguer de l’angoisse névrotique. Il note cependant que chez l’humain, l’angoisse est d’emblée dénaturée par le savoir : « c’est ainsi […] que le marin expérimenté regardera avec effroi un petit nuage qui s’est formé dans le ciel, nuage qui ne signifie rien pour le voyageur, tandis qu’il lui annonce à lui l’approche d’un cyclone » [2]. La racine de l’angoisse est, certes, le signal d’un danger, mais son développement – l’envahissement du corps du sujet par cet affect – semble contraire à son prétendu but naturel.  

Les angoisses infantiles illustrent particulièrement ce paradoxe : tandis que l’enfant ne manifeste généralement pas d’angoisse « dans toutes les situations qui peuvent devenir plus tard des conditions de phobies » [3] – ce qui cause d’ailleurs beaucoup de soucis à son entourage –, les premières angoisses se rapportent souvent, remarque Freud, à des situations d’obscurité et de solitude. Il produit cette jolie anecdote : « un enfant, anxieux de se trouver [seul, sans sa mère] dans l’obscurité, s’adresse à sa tante qui se trouve dans une pièce voisine : “Tante, parle-moi ; j’ai peur. – À quoi cela te servirait-il ? Puisque tu ne me vois pas ?” À quoi l’enfant répond : “Il fait plus clair lorsque quelqu’un me parle.” » [4] La tristesse qu’on éprouve devant l’obscurité, commente Freud, se transforme ainsi en angoisse devant l’obscurité. C’est qu’il lie alors le surgissement de l’angoisse et la séparation d’avec l’objet. Elle serait le résultat d’une « libido inemployée » [5], dérivée de ses investissements d’objet, et il montre son lien intime avec la phobie comme réponse symptomatique du sujet. Lacan, quant à lui, renversera la perspective, démontrant au contraire que l’angoisse a partie liée avec l’objet, mais c’est un objet spécial, qui se manifeste sur fond d’absence de l’Autre – tel l’objet regard qui surgit pour ce petit garçon, précisément là où il est élidé dans l’obscurité : « l’angoisse lacanienne, avance Jacques-Alain Miller, est une voie d’accès à l’objet petit a. Elle est conçue comme la voie d’accès à ce qui n’est pas signifiant » [6]. Il compare le Séminaire X, L’Angoisse [7], à un travail de fouille qui consiste à mettre au jour l’objet a. L’angoisse n’est pas sans objet, elle est manque de manque. Mais tout en signalant la proximité du réel, elle dégage une voie vers le désir, puisqu’elle signale par effraction l’objet qui le cause.

En 2004, dans un texte de présentation du congrès de l’AMP à venir, J.-A. Miller propose des éclairages essentiels sur l’usage de l’angoisse dans l’expérience analytique : « Le désangoissement du sujet […] ouvre sur les transformations de l’angoisse […], sur le transfert de la certitude qu’elle recèle à l’acte qu’elle est seule susceptible d’autoriser » [8].

Il propose de distinguer deux statuts de l’angoisse : l’angoisse constituée et l’angoisse constituante. La première, explique-t-il, c’est « l’angoisse labyrinthique, sans limites, dont le sujet se condamne à parcourir le cercle infernal qui le retient de passer à l’acte. […] C’est une angoisse qui est répétition, avec vocation d’aller à l’infini » [9]. La seconde s’en distingue : « L’angoisse constituante, c’est l’angoisse productrice, [celle-ci étant] soustraite à la conscience. Elle produit l’objet petit a […] dans son paradoxe essentiel, c’est-à-dire qu’elle le produit comme objet perdu. […] Ce qu’il faut bien voir, c’est qu’il n’y a pas l’objet et puis sa perte, mais que l’objet a se constitue comme tel dans sa perte même » [10].

L’angoisse de l’être parlant provient, énonçait Lacan, du seul réel auquel nous pouvons avoir accès, à savoir le fait qu’il cherche à « donner un sens aux choses » [11]. La cure analytique, parce qu’elle permet un gain de savoir sur le scénario fantasmatique, à savoir sur l’objet privilégié qui organise les rapports du sujet à l’Autre et donne un sens à son monde, ouvre à son terme sur un nouveau rapport à l’angoisse : « L’analyse pousse le sujet vers l’impossible, elle lui suggère de considérer le monde comme il est vraiment, c’est-à-dire imaginaire, sans signification. Tandis que le réel, comme un oiseau vorace, ne fait que de se nourrir de choses sensées, d’actions qui ont un sens. » [12]

À rebours de la pente qui consiste à donner toujours plus de sens aux choses – ce qui tend à paralyser le sujet –, l’analyse isole le réel en tant qu’impossible, ce que l’angoisse enchâssait. C’est aussi en quoi l’angoisse est productrice : la prise en compte de l’impossible qu’elle recelait ouvre à la possibilité de l’acte.

Le Séminaire de Lacan est une mine d’or, L’Hebdo-blog, nouvelle série part ici à la recherche de quelques pépites du Séminaire X.

 

[1] Freud S., « L’angoisse », Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1961, p. 371.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 385.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°58, octobre 2004, p. 65, disponible sur CAIRN.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004.

[8] Miller J.-A., « Angoisse constituée, angoisse constituante », extrait d’une intervention aux journées d’automne de l’ECF en 2004 pour présenter le congrès de l’AMP de 2006 : « Le Nom-du-Père, s’en passer, s’en servir », disponible sur internet.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Lacan J., « Entretien au magazine Panorama », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 172, disponible sur CAIRN.

[12] Ibid., p. 170.




Limites de la symbolisation dans la sexualité masculine

Les hommes sont « les tenants du désir » [1], dit Lacan. Sont-ils pour autant le sexe fort au regard de la jouissance ? Ce qu’un homme imagine de sa satisfaction sexuelle correspond-il à ce qu’elle est effectivement ?

Contrairement à ce qu’un homme imagine, sa satisfaction sexuelle ne prend pas fin avec la détumescence, mais coïncide avec elle [2]. Celle-ci, qui est du côté du principe de plaisir, fait limite à une jouissance devant laquelle l’homme cède prématurément. L’orgasme vient signer cet abandon devant ce « terme, qui serait tragique » [3]. Il n’est qu’une « petite mort » [4].

Dans « Introduction à la lecture du séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », Jacques-Alain Miller note que la détumescence prend, dans ce Séminaire, fonction de castration. Et il ajoute : « on voit s’élaborer un statut nouveau de l’angoisse de castration, non plus référée à la menace de l’Autre, celle d’un agent qui est l’Autre paternel, maternel, mais au fait biologique, anatomique, organismique, de la détumescence dans la copulation » [5]. Il n’y a là aucun agent de punition. En effet, il ne s’agit pas ici de menace de castration, mais d’une perte naturelle qui tient au fait même d’être sexué. Cette part perdue du vivant marque la relation de la sexualité à la mort.

Ainsi l’orgasme n’est-il pas sans angoisse, et ce temps de l’angoisse n’est pas absent de la constitution du désir. Même si ce temps n’est pas repérable concrètement ! Encore faut-il, pour qu’un homme éprouve du désir pour une femme, que cette angoisse soit voilée ! Entre jouissance et désir, il y a, certes, l’angoisse en fonction « médiane » [6] mais c’est à l’amour aussi bien qu’il faut se rapporter pour faire « condescendre » la jouissance à ce désir [7].

Dans le Séminaire X, L’Angoisse, note J.-A. Miller, « ce qui devient central, c’est le phallus organe, à opposer au phallus signifiant » [8]. Le phallus – celui de la castration imaginaire et symbolique – induit un leurre de puissance. Mais ici, avec le phallus organe, c’est « l’homme qui manque, car, dans la copulation, il apporte l’organe et se retrouve avec – φ. Il apporte la mise, et c’est lui qui la perd » [9]. Alors que, de la femme, Lacan dit dans ce Séminaire qu’elle ne manque de rien [10].

Lacan ne reviendra pas dans les séminaires ultérieurs sur ce phallus-organe mais, là, il est sur la voie de faire de la castration ce qui ne dépend plus du père [11]. Le phallus et la castration ne sont plus sous le régime de l’interdit symbolique avec le Nom-du-Père. Semblant phallique et semblant du Nom-du-Père s’avèrent ici inadéquats à « la prise véritable sur le réel » [12].

Objet a

À partir de cette limite, c’est la fonction de l’objet a qui vient s’imposer. Ce qui disparaît ainsi pour un homme, seul l’objet dit a par Lacan – un objet de « sépartition » [13] (séparation et partition), de partition interne au corps – peut en faire réparation. Cet objet est extérieur au champ de l’Autre, mais c’est lui qui est élu, positivé et déplacé sur le corps d’une femme. Ce faisant, un homme « aïse » [14] toujours une femme, dit Lacan – aïse renvoie à a, il ne l’idéalise pas, il l’aïse.

Ainsi, cet objet a, prélevé sur le corps du sujet qui ne peut le voir, n’est pas un objet en point de mire. « Condition » du désir, il est « derrière le désir » [15]. En tant que condition en deçà du désir, il exige au même titre que la condition fétichiste du désir. C’est un objet inconnu auquel le symbole ne supplée pas.

Il induit pourtant « un leurre de la structure fantasmatique chez le névrosé » [16] : « ce n’est que par leurres et fallaces [que l’objet a] est dans l’Autre » [17]. Aussi bien, l’homme névrosé rêve-t-il de perversion, là où l’objet a serait résolument placé dans l’Autre. Mais ce n’est chez lui qu’un « a postiche » [18] dans le fantasme et qui lui sert de défense contre l’angoisse.

L’objet a, bien que fantasmatiquement inclus dans l’Autre, reste cependant « irreprésentable selon les lois normales du champ visuel, extérieur à l’Autre » [19]. Formation ambivalente, l’objet a s’avère pris dans le scénario inconscient du fantasme dont « un pied au moins est dans l’Autre » [20] mais est irréductible à la symbolisation.

Dans le Séminaire L’Angoisse, le phallus-organe du corps, en jeu dans la sexualité masculine, et l’objet a de sépartition corporelle ouvrent la voie à ce qui apparaîtra plus tard dans l’enseignement de Lacan, la jouissance de l’Un-corps[21] en tant que le signifiant échoue à en rendre raison.

[1] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 736.

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 205.

[3] Ibid., p. 306.

[4] Ibid., p. 304.

[5] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°58, octobre 2004, p. 89, disponible sur CAIRN.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 203.

[7] Ibid., p. 209.

[8] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°58, op. cit., p. 81.

[9] Ibid., p. 86.

[10] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 231.

[11] Cf. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°59, février 2005, p. 75, disponible sur CAIRN.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 385.

[13] Ibid., p. 273.

[14] Ibid., p. 210.

[15] Ibid., p. 120.

[16] Ibid., p. 80.

[17] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°59, op. cit., p. 75.

[18] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 63.

[19] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°59, op. cit., p. 75.

[20] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, op. cit. p. 780.

[21] Cf. Miller J.-A., « L’envers de Lacan », La Cause freudienne, n°67, octobre 2007, p. 135, disponible sur CAIRN.




Le maniement de l’objet a dans le transfert

Après les travaux de Freud sur l’angoisse, a été répandue une distinction entre angoisse et peur, faisant de l’angoisse, contrairement à la peur, un sentiment sans objet. Dans l’introduction de sa leçon du 30 janvier 1963 du Séminaire L’Angoisse, intitulée « D’un manque irréductible au signifiant », Lacan réfute cette conception, il soutient que l’angoisse est un affect qui n’est pas sans objet et qui révèle la fonction du manque. Il fait ainsi retour à Freud, qui s’interrogeait sur la perte d’objet dans l’angoisse.

Quelle est la fonction du manque ? Comment l’objet y est-il articulé ? Dans cette dixième leçon, Lacan étudie ces questions et apporte un éclairage fondamental à l’égard de la relation transférentielle. Il convient d’opérer avec le maniement du manque dans la relation transférentielle lorsqu’elle est en rapport avec « la pièce manquante ». Lacan donne cette indication pour approcher a en tant qu’objet cause du manque : « Le manque est radical, radical à la constitution même de la subjectivité telle qu’elle nous apparaît par la voie de l’expérience analytique. [D]ès que ça se sait, que quelque chose vient au savoir, il y a quelque chose de perdu, et la façon la plus certaine d’approcher ce quelque chose de perdu, c’est de le concevoir comme un morceau de corps » [1]. Dans le Séminaire L’Angoisse, Lacan reprend son étude du stade du miroir et montre que l’objet a est un résidu qui n’entre pas dans le registre spéculaire, il est ce qui cause le manque.

L’angoisse signale ce a et son mode d’apparition dans le rapport à l’Autre. En analyse, le maniement du transfert implique la prise en compte de la position du sujet par rapport à a. L’analyste prend à son compte le a, « comme un corps étranger », dans les cas de psychoses. En revanche, pour les cas de névrose, côté i’(a), celui de l’image, Lacan indique que « le a n’est pas spécularisable, et ne saurait ici apparaître, si je puis dire, en personne. C’est seulement un substitut. C’est là seulement d’où se motive la mise en cause profonde de toute authenticité dans l’analyse classique du transfert » [2].

Lacan souligne qu’il y a différentes structures du manque. Il se penche plus particulièrement sur le phénomène de deuil et sur sa fonction. Pour Freud, le deuil est lié à la perte d’objet dans la réalité et le sujet doit accomplir un travail de séparation d’avec cet objet [3]. Lacan, ayant précisé la notion d’objet et ne situant pas le manque du côté de la perte de l’autre, avance une toute autre thèse : « Nous ne sommes en deuil que de quelqu’un dont nous pouvons dire J’étais son manque. Nous sommes en deuil de personnes que nous avons ou bien ou mal traitées, et vis-à-vis de qui nous ne savions pas que nous remplissions la fonction d’être à la place de leur manque. » [4]

Lacan démontre son propos avec un cas de la littérature analytique. Celui de la jeune femme kleptomane présenté par l’analyste Margareth Little [5]. Lacan rappelle qu’il avait déjà remarqué « un certain discours angoissé » chez la psychanalyste.

Le cas de kleptomanie déployé dans l’article de M. Little a la particularité d’être dans cette zone où domine ce que Lacan a défini comme acting out. Au chapitre IX « Passage à l’acte et acting out », Lacan a montré que l’acting out s’adresse à l’Autre. Dans le transfert, c’est l’objet a qui cherche « à venir sur la scène ».

Dans la cure, M. Little interprète le transfert selon les pratiques classiques, l’analyse n’avance pas, la jeune femme ne parle pas de ses vols. Le moment de bascule se produit par une contingence, celle d’un décès qui pousse la jeune femme dans un deuil insurmontable. L’analyste en reste à des interprétations freudiennes autour de l’identification à l’objet ; mais rien ne bouge. C’est quand M. Little livre ses sentiments à la jeune femme, à savoir qu’elle est perdue et qu’elle éprouve de la peine pour elle, que l’analysante commence à aller mieux. M. Little y voit les effets de l’usage de ce qu’elle qualifie de « contre-transfert ». Pour Lacan, c’est autre chose qui opère : « Nous sommes là sur la limite de quelque chose qui désigne dans l’analyse la place du manque. Cette insertion, cette greffe, ce marcottage, ouvre une dimension qui permet à ce sujet féminin de se saisir comme un manque, alors qu’il ne le pouvait absolument pas dans toute la relation avec les parents. [6] » L’angoisse, chez l’analyste, surgit quand la place du manque apparaît du fait que la jeune fille l’envahit. C’est, pour l’analysante, la place du manque dans l’Autre qui apparaît avec l’angoisse, s’ouvre alors une dimension dans laquelle elle peut, en tant que sujet, se saisir comme petit a manquant.

Lacan souligne également la fonction de la coupure. Autrement dit, si le symbolique permet de saisir le manque, en en désignant la place, en le comblant, c’est la fonction de la coupure en analyse qui permet d’approcher ce qui reste irréductible au symbolique.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 158.

[2] Ibid., p. 164.

[3] Cf. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2014, p. 229.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 166.

[5] Cf. Little M., « “R”. The analyst’s total response to his patient’s needs », International Journal of Psychoanalysis, vol 38, mai-août 1957, p. 240-254, trad. « “R” : la réponse totale de l’analyste aux besoins de son patient », in Heimann P. & al., Le Contre-transfert, Paris, Navarin, 1987, p. 48-76.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 169.




Athée au sens véritable

Le chapitre XXII du Séminaire L’Angoisse, intitulé par Jacques-Alain Miller « De l’anal à l’idéal », est une inépuisable source d’enseignement. Je vais m’intéresser à cette indication : « les dieux sont un élément du réel, que nous le voulions ou non, et même si nous n’avons plus avec eux aucun rapport […] il est bien évident que c’est incognito qu’ils se promènent » [1].

Partant d’une étude précise du fantasme obsessionnel, Lacan élargit la focale et nous offre une lecture politique des enjeux actuels de notre civilisation. À l’ère de l’Autre qui n’existe pas et de la chute consommée du Nom-du-Père, c’est bien de plus en plus incognito que la promenade des dieux trace son sillon. Ce n’est pas la première occurrence chez Lacan de l’existence réelle des dieux, et cela reviendra à plusieurs reprises au cours de son enseignement. Ici, un peu avant son excommunication, il extrait l’objet a comme cause du désir, le dégageant de l’agalma comme objet visé, pour mettre davantage l’accent sur son versant palea qui le lie à l’angoisse [2]. Le divin, qui œuvre incognito et « auquel tout le monde croit sans y croire » [3], a une accointance avec la butée réelle que constitue l’objet a. C’est essentiel de le saisir afin de pouvoir se repérer dans le malaise de la civilisation et d’envisager l’angoisse comme un outil productif, pouvant opérer une séparation de jouissance. Sans cette orientation, le seul recours serait un « Dieu tout-puissant », soit un Autre chez qui on pourrait loger l’objet cause, l’objet de jouissance, ou encore un Autre dont on a fondé la certitude que sa jouissance nous concerne.

L’acuité du propos de Lacan se vérifie aujourd’hui de façon saisissante, notamment à travers les nouveaux triomphes de la religion [4], mais aussi par le déploiement des religiosités sans Dieu, comme le complotisme généralisé, ou les succès politiques de petits dieux obscurs. 

Il faut dire que d’angoisse notre époque ne manque pas, surtout en cette période de pandémie. À mesure que s’accroit le savoir produit par la science, le réel sans loi et dépourvu de sens s’étend [5]. « Si le monde va comme il va, c’est en raison de la puissance de Dieu, qui s’exerce à la fois dans tous les sens » [6], interpréte déjà Lacan. Quelques années plus tard une précision éclaire plus encore ce point : « tout ce qui s’énonce […] comme science est suspendu à l’idée de Dieu » [7].

Aussi sommes-nous particulièrement intéressés quand Lacan nous livre que l’« athée serait celui qui aurait réussi à éliminer le fantasme du Tout-Puissant » [8]. Et que « l’existence de l’athée au sens véritable, ne peut être conçue […] qu’à la limite d’une ascèse, dont il nous apparaît bien qu’elle ne peut être qu’une ascèse psychanalytique. Je parle de l’athéisme conçu comme la négation de cette dimension d’une présence de la toute-puissance au fond du monde » [9]. L’expérience psychanalytique inclut donc un versant politique. Si le transfert psychanalytique peut en passer par une croyance en l’Autre, il interroge aussi d’emblée ce qui le barre et entame sa toute-puissance. L’objet a lacanien est là l’opérateur essentiel qui oriente un être parlant vers ses zones d’ombre. Il recèle la part de jouissance innommable, celle vers laquelle s’oriente l’acte analytique.

Lacan différencie cet athéisme au sens véritable, psychanalytique donc, et celui du révolutionnaire ou du combattant qui s’affirme comme ne servant aucun dieu [10] et ainsi, fasciné et aveuglé par le réel en jeu, le laisse se promener incognito, alimentant la dimension de toute-puissance au fond du monde ; effets d’angoisse et d’égarement garantis.

Lacan établit également une corrélation entre cette toute-puissance de Dieu et « l’omnivoyance » [11], « cet œil universel posé sur toutes nos actions » [12].

Être athée de la bonne façon, s’orienter du réel, de l’impossibilité fondamentale [13], n’est-ce pas ce que nous enseignent les témoignages de passe des Analystes de l’École ?

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 355-356.

[2] Cf. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°59, février 2005, p. 71, disponible sur CAIRN.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 357.

[4] Cf. Laurent É., « De la folie de la horde aux triomphes des religions », L’Hebdo-Blog, n°100, 26 mars 2017, publication en ligne.

[5] Cf. Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle. Présentation du thème du IXe congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, octobre 2012, p. 87-94, disponible sur CAIRN.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 356.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 21.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 357.

[9] Ibid., p. 358.

[10] Cf. ibid.

[11] Ibid., p. 356.

[12] Ibid., p. 357.

[13] Cf. ibid., p. 358.




Point d’angoisse et point de désir, une distinction éclairante

Angoisse et désir, voilà deux termes qui s’articulent sans doute, puisque dès lors que répondant à mon désir de m’inscrire dans l’École, on me propose d’écrire sur le Séminaire L’Angoisse, et celle-ci monte : CQFD. « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos désirs ! » [1] Comment aborder un tel monument ô combien visité ? Ce sera donc sous l’angle de l’articulation entre le point d’angoisse et le point de désir.

Lacan aborde la question de l’angoisse pour revivifier toute la dialectique du désir, et plus précisément la fonction de l’objet par rapport au désir. L’angoisse est un signal en lien avec le désir en ce qu’il indique la présence de l’objet a. Ainsi l’objet du désir n’est plus envisagé sous les espèces de l’intentionnalité, mais sous celles de l’objet a. Inversant le titre d’un des chapitres, on pourrait dire de l’idéal à l’anal.

L’angoisse est un affect qui ne trompe pas, qui touche au corps, qui prend le corps. Et d’ailleurs, dans ce Séminaire, la dimension du corps vivant, avec ses bords et ses chutes – du placenta au mamelon, de la merde, aux lèvres et à la paupière, etc. –, est au premier plan.

L’angoisse n’est pas sans objet, et cet objet concerne précisément le désir. Un désir qui n’est plus appréhendé comme métonymique, tel un furet, se glissant toujours ailleurs, entre deux signifiants. L’objet du désir n’est plus devant, agalmatique, mais derrière, palea, au plus près du corps du sujet.

Tout l’effort que fait Lacan dans ce Séminaire consiste à arracher l’objet à sa dimension spéculaire, et à l’articuler dans une topologie. À cette fin, Lacan corporéise l’objet. Ce dernier relève d’un prélèvement corporel et se constitue comme résultat d’un processus de séparation et de perte d’une partie de la jouissance du corps.

À partir de la fonction de la coupure, Lacan s’emploie à détailler la liste des objets partiels, dont la fonction, comme reste, anime et soutient le désir dans le fantasme.

Lacan distingue d’une part le désir, qu’il articule à la fonction de la coupure avec un reste, objet a, et d’autre part la satisfaction liée au manque [2]. Et c’est « la non-coïncidence de ce manque avec la fonction du désir en acte » [3] qui crée l’angoisse. Pour nous, cette distinction n’est pas simple à saisir, car nous avons plutôt l’idée, au début du Séminaire, que c’est le manque du manque qui crée l’angoisse. Il s’agira alors de repérer, à chaque étape de la structuration du désir – oral, anal, scopique, voix, et phallique – où se situe ce que Lacan nomme le point d’angoisse qu’il distingue du point de désir.

Au niveau de la pulsion orale, où se situe la coupure ? L’exemple du sevrage de la naissance, qui selon Lacan est homologique avec le sevrage oral, permet de saisir que la coupure ne se fait pas entre l’enfant et la mère, mais entre l’enfant et le placenta, à l’intérieur de l’unité de l’œuf. De même, pour l’enfant qui boit le sein, la mamme lui appartient. Et l’Autre se situe au delà. La coupure a ainsi lieu entre l’enfant et la mamme, et non entre l’enfant et la mère. Lacan parle de « sépartition » [4], c’est-à-dire de séparation à l’intérieur d’une unité, dans la sphère de sa propre existence. Le a se sépare et s’isole, et c’est cette distinction de l’objet partiel qui fonctionne dans la relation au désir. L’objet partiel est récupéré, habillé dans le fantasme, ce dernier est la forme qui soutient et anime le désir du sujet, portant la trace de la première clôture. La lèvre fait fonction de bord, duquel se détache l’objet partiel ; l’enclos des dents, impliquant la morsure, peut jouer dans l’isolation fantasmatique de l’extrémité du sein, comme en témoigne le fantasme du mamelon coupé.

Le point d’angoisse se distingue du lieu où se situe la relation à l’objet du désir. Il se situe au delà, dans le rapport au manque, au niveau du corps de la mère. C’est à ce niveau qu’apparaît la possibilité du manque. C’est au niveau de l’Autre que l’on éprouve le point d’angoisse, par exemple le tarissement du sein ou la disparition de la mère. À ce niveau oral, il n’y a pas besoin de l’Autre (car le sujet a la mamme qui est comme plaquée sur la mère), mais besoin dans [5] l’Autre puisque c’est par l’Autre que se produit la séparation du sujet à la mamelle.

Cette distinction entre ces deux points, angoisse et désir, est éclairante dans le travail avec les enfants. Elle indique que l’on ne se sépare pas de l’Autre, on se sépare d’abord d’un objet. Bien souvent, dans la pratique institutionnelle avec les enfants, on insiste sur la nécessité de séparer la mère de l’enfant, on veut séparer les espaces parfois de manière forcée : un psychologue reçoit l’enfant, pendant qu’un autre accueille la mère. Ça n’est pas toujours possible ni pour l’enfant ni pour la mère. Pour nous, il s’agit d’abord de pouvoir repérer quel objet lie l’enfant à son fantasme qu’il est en train de construire.

 

[1] « When the gods wish to punish us, they answer our prayers ! » (Wilde O., An Ideal Husband).

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 266.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 273.

[5] Cf. ibid., p. 337.