Faire Witz !

Ces dernières semaines, le journal Le Monde consacrait un dossier à la question du complotisme par un biais original, presqu’amusant : celui des rescapés. Interrogeant ceux qui avaient réussi à s’en extraire, à « sortir du complotisme » [1], on y lit des témoignages aux accents oscillant entre le récit d’une expérience d’addiction et celui d’avoir vécu dans une secte. On y souligne à la fois le prestige d’avoir accès à un certain savoir tandis que d’autres en sont privés, mais aussi la satisfaction de célébrer sans cesse les noces de la vérité et du sens [2].

À « Question d’École », s’est démontré que le fake était un bon belvédère pour interroger aussi bien la vérité que le savoir sur fond de ce que parler veut dire ; pas sans y adjoindre l’instance du réel et la substance de la jouissance.

Car, en lisant ce dossier, on y découvre finalement que le complotisme est avant tout une pratique de langage et que s’y révèle, en clair, que ce dernier est structurellement habité par « une puissance essentielle de prolifération » [3]. Le complotiste est bavard, comme tout un chacun, et l’on pourrait faire valoir, en contrepoint, l’éclair du Witz, point de fuite de l’opération de réduction qu’est l’expérience analytique. Le premier se développe sur fond de rejet du réel : sans caillou sur le chemin du propos, sans os [4], plus de Rubicon à franchir, comme l’indiquait joliment Marie-Hélène Brousse [5] pour qualifier la débilité ou la canaillerie – on ne sait – de l’ancien président des États-Unis ; le second vise à le serrer.

Au jeu d’une analyse, on prend, certes, le chemin d’un certain « amour de la vérité » comme le rappelait Freud : « Il ne faut pas oublier que la relation analytique est fondée sur l’amour de la vérité, c’est-à-dire sur la reconnaissance de la réalité, et qu’elle exclut tout semblant et tout leurre. » [6] Mais ça ne va pas tout seul, et pas sans son ombre : la haine « fille ainée de la vérité » [7] comme le rappelait Éric Laurent à « Question d’École ». Le chemin est coton et aboutit sur ce que Lacan appelait la « vérité menteuse » [8], mais menteuse sur quoi ? Menteuse sur la jouissance. Ajoutons que « Moi la vérité, je parle » [9] se distingue du fait que quelqu’un la dise : nuance !

Quant au savoir, son rapport à la croyance et à l’opinion n’est pas si tranché. D’où le fait que le « savoir retient autour de lui tout un miroitement, où se conjuguent, selon des dosages divers, le savoir et le ne-pas-vouloir-savoir » [10].

Il n’en reste pas moins que le mensonge, lorsqu’il largue les amarres avec la vérité et le réel, devenant fake et complotisme, a des effets réels, interminables et indéterminables. Il faut ici lire les Réflexions sur le mensonge de Koyré [11], où, examinant la propagande nazie, il révèle ce que Anaëlle Lebovits-Quenehen indiquait dans son intervention : le « fake nettoie, et pas seulement la vérité. […] Il arrive en effet qu’il incite à balayer des vies. C’est sensible dans “Les animaux malades de la peste” de La Fontaine ou dans ces propagandes aux effets meurtriers. Le fake a récemment failli coûter cher à la démocratie américaine. » [12]

Le discours analytique donne une autre direction au fait de parler. Au-delà des termes que l’on peut faire être par la parole et l’illusion structurale du sujet supposé savoir, il y a le réel de la jouissance qui existe. Quel savoir y faire en répond et comment cela se nomme-t-il [13] ?

[1] Audureau W., « “Je faisais partie des esprits supérieurs” : pourquoi le complotisme séduit autant », Le Monde, 18 janvier 2021, disponible sur internet.

[2] Cf. Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, n°92, mars 2016, p. 84-93, disponible sur internet.

[3] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 21.

[4] Cf. ibid., p. 20.

[5] Brousse M.-H., « Fake en trois dimensions », L’Hebdo-Blog, n°226, 25 janvier 2021, publication en ligne.

[6] Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 263.

[7] Gracián B., Le Criticon, Paris, Seuil, 2008, cité par É. Laurent, in « Parler, et dire le faux sur le vrai », L’Hebdo-Blog, n°227, 1er février 2021, publication en ligne.

[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[9] Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 409.

[10] Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », op. cit., p. 88.

[11] Koyré A., Réflexions sur le mensonge, Paris, Allia, 2016.

[12] Lebovits-Quenehen A., « D’un discours qui contre le fake », L’Hebdo-Blog, n°226, 25 janvier 2021, publication en ligne.

[13] Cf. Miller J.-A., « L’être, c’est le désir », Quarto, n°125, septembre 2020, p. 10-14.




Parler, et dire le faux sur le vrai

« Moi la vérité, je parle » [*][1]… La prosopopée de Lacan est publiée en 1956, sous le titre « La chose freudienne ». Dix ans après, dans « La science et la vérité », Lacan ajoute un commentaire : « Pensez à la chose innommable qui, de pouvoir prononcer ces mots, irait à l’être du langage, pour les entendre comme ils doivent être prononcés, dans l’horreur. » [2]

La vérité et la haine

Peu après, à la fin du Séminaire XVII, Lacan s’approche de la « chose innommable », et non plus « chose freudienne », en commentant une des références majeures de son apologue, Baltasar Gracián qui, dans son Criticon, imagine la ville idéale de la vérité, dans la splendeur de son évidence : « Les maisons étaient en cristal, aux portes et fenêtres ouvertes à deux battants ; il n’y avait pas de traîtresses jalousies, ni de couverture de camouflage. Même le ciel y était très clair et très serein, sans brumes d’embuscade… Mais sa joie ne dura pas longtemps : se dirigeant vers la grand-place où se trouvait le palais transparent de la Vérité triomphante, ils entendirent, avant de l’atteindre, des cris immenses comme sortis de la gorge de quelque géant : – Gare au monstre ! Gare à l’ogre ! Sauvez-vous, tous, ça y est, la Vérité a accouché, un fils hideux, odieux abominable ! Il arrive, il vient, il vole ! À cette épouvantable clameur, chacun prit la fuite » [3].

Au chapitre suivant, le héros apprend que le monde n’est pas transparent, qu’il est entièrement chiffré. « Alors, toutes les vérités sont chiffrées ? – Je te répète que oui, de la première à la dernière. » [4] De plus, il apprend que le monstre qu’ils ont fui est « la haine, la fille aînée de la vérité ». Nous voyons combien le moraliste Gracián nous a précédés sur les voies de la vérité.

Nous avons vu, au Capitole, la voix de la haine accouchée de la vérité complotiste, sous la guise de ce sujet coiffé de sa tête de bison, QAnon Shaman, qui voulait pendre ce pauvre Mike Pence.

Une place à laisser vide

Il faut laisser libre la place de la vérité, elle doit rester cachée, toute tentative de la montrer, de la dire toute revient à dire un mensonge, plus ou moins effroyable. En 1956, lors de la prosopopée, Lacan énonce les soi-disant vérités que l’époque de la guerre froide voulait tenir pour sûres, d’un côté et de l’autre du rideau de fer : « le marché mondial du mensonge, le commerce de la guerre totale et la nouvelle loi de l’autocritique » [5]. C’étaient les fakes de l’époque : le mensonge du marché, le doux commerce menant à la guerre totale, et les procès de Moscou comme vérité du régime.

C’est un point que reprend Lacan dans L’Envers de la psychanalyse pour le préciser : « rien n’est incompatible avec la vérité : on pisse, on crache dedans. C’est un lieu de passage, ou pour mieux dire, d’évacuation, du savoir comme du reste » [6]. Faire de la vérité un lieu d’évacuation où on pisse et on crache, c’est affirmer les liens de la vérité avec le langage. C’est Locke qui a fait du langage un égout, « the great conduit », le grand égout, où l’homme répandait ses mensonges sans pour autant arriver à corrompre les « sources du savoir » [7]. Les mensonges sont autant d’objets de déchets qui passent, laissant ouverte la voie du savoir.

La vérité, sœur du savoir

Lacan oppose ensuite la posture de certains analystes qui croient pouvoir se tenir au lieu de la vérité sans avoir à passer par le savoir, qui seul permet de défaire les croyances à la vérité : « On peut s’y tenir en permanence, et même en raffoler. Il est notable que j’ai mis en garde le psychanalyste de connoter d’amour ce lieu à quoi il est fiancé par son savoir, lui. Je lui dis tout de suite : on n’épouse pas la vérité ; avec elle, pas de contrat, et d’union libre encore moins. Elle ne supporte rien de tout ça. La vérité est séduction d’abord, et pour vous couillonner. Pour ne pas s’y laisser prendre, il faut être fort. Ce n’est pas votre cas. Ainsi parlais-je aux psychanalystes, ce fantôme que je hèle » [8]. La séduction de la vérité est telle qu’on peut vouloir s’y tenir. C’est le ressort de la position anti-intellectualiste dans la psychanalyse ou encore celle des tenants de la clinique séparée de la théorie, ou de l’écoute sacralisée. Cette illusion est le point de faiblesse du psychanalyste dont Lacan parle. Il n’est nul psychanalyste en particulier. C’est une fiction, mais Lacan veut attacher fermement le psychanalyste dont il parle au savoir. Ce n’est pas de la vérité qu’on apprend, on doit le savoir. Le bout de vérité, c’est ce qui peut s’en écrire. C’est ce que dit le chapitre IV du Séminaire XVII : « vérité n’est pas un mot à manier hors de la logique propositionnelle, où l’on en fait une valeur, réduite à l’inscription, au maniement d’un symbole […]. Cet usage […] est très particulièrement dépourvu d’espoir. C’est bien ce qu’il a de salubre » [9].

L’inconscient est le vrai sur le vrai

À condition de laisser, dans le langage, la place du vrai sur le vrai libre, alors peut s’y manifester l’inconscient comme savoir. Il se manifeste dans les ruptures, brisures et ratures de la chaîne langagière des échanges, de la soi-disant communication : « C’est même pourquoi l’inconscient qui le dit, le vrai sur le vrai, est structuré comme un langage […]. Ce manque du vrai sur le vrai […], c’est là proprement la place de l’Urverdrängung » [10].

Le savoir ne doit pas non plus occuper la place de la vérité. Lacan reformule ainsi la mise en garde de Heidegger : « rien ne résiste plus au zèle du savoir, lorsque la capacité technique de dominer les choses se déploie en une agitation sans fin. C’est précisément dans ce nivellement omniscient d’un savoir, qui n’est plus que savoir, que s’estompe la révélation de l’étant, qu’elle sombre dans l’apparente nullité de ce qui n’est même plus indifférent, de ce qui n’est plus qu’oublié » [11]. Lacan généralise et déplace la méfiance de Heidegger envers la science en reprenant le terme d’effroyable qu’utilise Gracián : « ce qu’il y a d’effroyable dans la vérité, c’est ce qu’elle met à sa place » [12]. C’est une façon de repenser le caractère voilé, la Verborgenheit, de Heidegger [13].

La science, la vérité, le réel

Le savoir dont parle Lacan n’est pas celui de la technoscience. La psychanalyse n’est pas une science, mais un jeu logique avec le sujet de la science. Le savoir qu’elle invoque, c’est ce qui se recueille, se dépose dans une psychanalyse. C’est l’inconscient comme appareil de rencontre de la jouissance comme réel. C’est le seul savoir sur la jouissance à la portée du sujet. Le programme de jouissance du fantasme s’appuie sur la pulsion comme trieb, et se dégage des effets de vérité. Ce trieb a pu être traduit par Lacan comme « dérive de la jouissance » [14]. C’est ce point que Jacques-Alain Miller a mis en valeur dans son commentaire de « l’esp d’un laps » [15]. Le vrai est à la dérive quand il s’agit de réel [16].

Le refus du passage par le savoir du sinthome pour viser directement le vrai sur le vrai a un autre visage. C’est celui du sujet qui se refuse à toute dérive de l’inconscient, celui qui s’installe par sa parole, en le sachant ou non, au lieu du faux sur le vrai. C’est le bouchon, le fake absolu.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 409.

[2] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, op. cit., p. 866.

[3] Gracián B., Le Criticon, Paris, Seuil, 2008, p. 360-361

[4] Ibid., p. 363.

[5] Lacan J., « La chose freudienne… », op. cit., p. 409.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 214.

[7] Locke J., An Essay Concerning Human Understanding, The Pennsylvania State University, Electronic Classics Series, Jim Manis, Faculty Editor, Hazleton, troisième partie, chap. XI, § 5, p. 500.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 214.

[9] Ibid., p. 62.

[10] Lacan J., « La science et la vérité », op. cit., p. 868.

[11] Heidegger M., « De l’essence de la vérité », Questions I et II, Paris, Gallimard, 1968, p. 181.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 216.

[13] Heidegger M., « De l’essence de la vérité », op. cit., p. 182.

[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 102.

[15] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.

[16] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 22 novembre 2006, inédit.




L’éthique de la non-intention

Un panopticon à échelle mondiale est constitué [*]. Il s’appelle Facebook et il se veut « site communautaire ». Il compte plus de deux milliards et demi de membres, soit un tiers de l’humanité. Les discours qui s’y tiennent sont surveillés par une armée d’employés à l’aide d’algorithmes sophistiqués qui prétendent tout voir. 

Interrogé en 2018 [1] sur la tolérance de la plateforme aux messages haineux en tout genre, son inventeur et PDG, Mark Zuckerberg, explique que malgré le fait qu’il est juif, il ne pense pas devoir supprimer du site des messages négationnistes concernant la Shoah. Selon lui, les auteurs de ces messages se trompent, mais ils ne le font pas intentionnellement. Par conséquent, pour ne pas discriminer les opinions, et puisque nul n’est à l’abri d’une erreur, il n’y a pas lieu de censurer ces messages. Comparée à l’éthique des conséquences [2], principe hégélien, qui prend l’Autre en considération, l’éthique des bonnes intentions, principe kantien et narcissique, est aveugle. Notamment quand, faisant fi de l’éventualité d’une mauvaise intention, elle présume l’absence totale d’intention. À méconnaitre l’inconscient, il n’y a pas de vérité qu’un lapsus pourrait révéler. Il n’y a que des erreurs, erreurs de bonne foi, les plus impardonnables, disait Lacan [3].

La référence à l’utilitarisme benthamien ne s’arrête pas au panopticon. « Nous avons une responsabilité, dit Zuckerberg, d’amplifier le bien et d’atténuer le mal » [4]. On y entend l’écho de l’énoncé unique et condensé de l’utilitarisme, « le plus grand bonheur au plus grand nombre » [5]. En effet, le sujet de la morale utilitariste n’aspire à rien d’autre qu’à maximiser le bien et minimiser le mal. Il n’a pas de mauvaises intentions. Il n’a aucune rancœur ou volonté de vengeance, mais il veut rentabiliser au maximum la jouissance de tous. Quand cette jouissance conduit au crime, la seule intention du sujet utilitariste est de transformer le châtiment en une entreprise rémunératrice au profit de la société. Bentham va jusqu’à suggérer que « Si pendre un homme en effigie produisait la même impression salutaire de terreur sur l’esprit populaire, ce serait folie ou cruauté que de jamais pendre un homme en personne » [6]. On se contenterait d’une pendaison fake. Belle intention, mais l’Histoire nous a montré que les bonnes intentions tapissent le chemin vers l’horreur.

Le 6 janvier 2021, Guy Rosen, responsable de la sécurité de Facebook, déclare que son réseau a retiré dans l’urgence la vidéo de Donald Trump qui encourageait l’invasion du Capitole [7]. Il y avait urgence, mais la suppression de cette vidéo n’a pas empêché les cinq morts occasionnés par cet évènement. Le regard surveillant du réseaux social, à la fois omnivoyant et aveugle, n’a pas été aussi rapide en 2016-2017, lors d’un nettoyage ethnique en Birmanie causant des milliers de morts et la migration de plus de 700 000 personnes au Bangladesh pour y trouver refuge. Pendant les cinq années qui ont précédé ces événements violents, 700 soldats de l’armée birmane, dont une partie a été formée en Russie, ont participé à une opération secrète qui alimentait la haine entre la majorité bouddhiste et la minorité musulmane. Dans l’après-coup, Facebook a reconnu une certaine lenteur dans le traitement de cet usage nuisible de sa plateforme [8]. Notons cette particularité de la croyance à la bonne intention : elle est toujours un temps en retard par rapport à l’acte.

Le système de sécurité de Facebook n’a pas été aussi lent quand, il y a deux ans, lors des préparations des 49e journées de l’ECF, il a repéré un bout de corps dénudé sur une image qui accompagnait un texte du blog des journées de l’ECF. L’image a été retirée illico presto. Une nudité est une nudité, peu importe qu’il s’agisse d’une œuvre d’art. G. Rosen confirme que les images de nudité et la propagande terroriste sont facilement détectées par l’intelligence artificielle et peuvent ainsi être retirées rapidement du site, alors que les discours de haine sont plus difficiles à déceler, car les algorithmes ne repèrent pas les subtilités de langage de la hate speech [9]. En effet, le signifiant comme représentant un sujet pour un autre signifiant est absent de l’algorithme. Par contre, on y trouve les caractéristiques du trait unaire. À la différence du signifiant, le trait unaire est identique à lui-même [10]. Comme tel, il permet une numérotation et une addition, mais il ne produit pas des effets de sens et de sujet. Qu’une information soit vraie ou fausse, c’est une information, et quand on additionne la vraie à la fausse, on obtient un total de deux informations, sans qualités. Le discours sur la non-intention redouble ce langage cybernétique.

Cette uniformisation du discours par le trait unaire est la condition d’une technique de l’évaluation qui prend le pas sur le jugement par la parole. C’est dans cette uniformisation que se loge le vrai fake. En se passant de la diversité des effets sujets, le langage cybernétique que l’éthique de la non-intention emprunte renvoie définitivement dos à dos le symbolique et le réel, rendant impossible l’articulation entre le signifiant et la jouissance. Dans la continuité liquide qui s’instaure, l’acte de trancher et retrancher la jouissance est rendu impossible. Celle-ci est alors livrée à elle-même et se déchaine sans entrave.

La défaillance des algorithmes des réseaux ne se limite pas au manque de repérage des fausses informations alimentant la haine et la violence. Ces algorithmes participent également à l’amplification de ces discours de haine par leur fonction de recommandation. Si vous achetez un roman policier sur Amazon, vous recevrez, de façon automatique, dans les jours qui suivent des recommandations d’achats pour d’autres romans du même genre. La chose est plus troublante quand, suite à un intérêt pour une page d’un groupe de soutien à Donald Trump, il vous est mécaniquement recommandé, sans qu’aucune mauvaise intention ne participe à cette recommandation, de lire des théories de conspiration concernant des réseaux pédophiles, propagées par la mouvance QAnon. Facebook a supprimé l’ensemble des pages de QAnon publiées sur son site en octobre 2020. Là aussi, cette intervention est jugée bien tardive à la vue des actes violents et criminels auxquels ces pages toxiques ont déjà pu inciter [11].

Qu’on le veuille ou pas, Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux véhiculent et régulent le discours contemporain. Ce Golem, dont les effets dépassent ceux qui l’ont créé, est un symptôme de notre temps. Si l’assaut sur le Capitole a révélé la face d’ombre de ce que cet outil soutient, on ne peut nier le rôle d’appui à la liberté d’expression que ces réseaux jouent également. Se gendarmer contre les réseaux et traiter la jouissance qu’ils déchainent uniquement sur l’axe censurer ou ne pas censurer est peu efficace et peut être une façon de « détourner le regard de ce qui est en jeu » [12]. Il ne s’agit donc pas, pour nous, de bouder les réseaux, mais de lire et interpréter ce symptôme d’une civilisation qui se laisse diriger par le marteau sans intention de la technique.

Comme nous avons pu le constater, le système de contrôle de Facebook est souvent un temps en retard par rapport à l’acte. Ce retard répétitif restera tant que les réseaux sociaux ne remplaceront pas l’éthique de l’intention par celle des conséquences. La cure analytique est ici une inspiration majeure. Le névrosé, serf de son fantasme, est pris dans le fake des bonnes intentions de son image narcissique. Par conséquent, il est toujours un temps en retard par rapport à son mode de jouissance. Celui-ci le conduit encore et encore vers les mêmes suites fâcheuses. Rien ne peut arrêter cette répétition si ce n’est l’obtention d’un aperçu sur la logique de ce fantasme. Que les conséquences se constatent dans l’après coup n’empêche pas le sujet d’anticiper sur les suites de ses actes. La cure analytique peut être conçue comme un parcours allant de l’éthique de l’intention vers celle des conséquences. 

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Swisher K., « Zuckerberg : The Recode Interview », Recode, 8 octobre 2018, disponible sur internet.

[2] Cf. Miller J.-A., « L’acte entre intention et conséquence », Politique lacanienne 1997-1998, Paris, EURL Huysmans, 2001. On trouve une version raccourcie de ce texte dans La Cause freudienne, n°42, mai 1999, p. 7-16.

[3] Cf. Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 859. 

[4] « we have a clear responsibility to make sure that the good is amplified and to do everything we can to mitigate the bad » (Swisher K., « Zuckerberg : The Recode Interview », op. cit.)

[5] Bentham J., « Inquiry into the Original of on Ideas of Beauty and Virtue », 1726, p. 177, cité par J.-A. Miller, in « La machine panoptique de Jeremy Bentham », Ornicar ?, n°3, mai 1975, p. 25.

[6] Bentham J., Principles of Penal Law, p. 415, cité par J.-A. Miller, in « La machine panoptique de Jeremy Bentham », op. cit., p. 14.

[7] « This is an emergency situation and we are taking appropriate emergency measures, including removing President Trump’s video. We removed it because on balance we believe it contributes to rather than diminishes the risk of ongoing violence. » (Rosen G., Post on Twitter, 6 janvier 2021, disponible sur internet).

[8] Cf. Mozur P., « A Genocide Incited on Facebook, With Posts From Myanmar’s Military », The New York Times, 15 octobre 2018, disponible sur internet.

[9] Cf. Rosen G., « The Facebook Dilemma », entretien, Frontline PBS, 4 décembre 2018, disponible sur YouTube.

[10] Cf. Lacan J., « De la structure comme immixtion d’une altérité préalable à un sujet quelconque », La Cause du désir, n°94, novembre 2016, p. 7-16, disponible sur internet.

[11] Cf. Beckett L., « QAnon : a Timeline of Violence Linked to the Conspiracy Theory », The Guardian, 16 octobre 2020, disponible sur internet.

[12] Miller J.-A., « Les causes obscures du racisme », Mental, n°38, novembre 2018, p. 144.




Un trop grand amour de la vérité

Lacan a pu dire qu’il n’était pas anarchiste, car il n’aimait pas assez l’ordre [*]. Je calquerai sur cette formulation deux autres : « je ne suis pas menteur, car je n’aime pas assez la vérité ». D’où se déduit : « je suis menteur, car j’aime trop la vérité ». Les deux valent pour Donald Trump.

Nous avons assisté à « la fin du plus grand premier mandat présidentiel de l’histoire », dont l’acteur est resté « en total désaccord avec le résultat de l’élection », soit à l’apparente vérité, binaire, simpliste, de Trump : il est le plus grand et les opposants mentent. Son univers puéril oppose cow-boys et Indiens, honnêtes et malhonnêtes, loyaux et déloyaux, beaux et moches, ainsi que winners et losers. Son refus d’admettre la défaite, aux airs de mensonge, révèle sa vérité : il ne peut être un loser. Son usage de la vérité s’est forgé pour en masquer une autre, celle de l’interdiction de perdre, construite face à un père dur et indifférent, excepté devant les killers.

Ce que Trump, hors norme mais bien conforme à un penchant contemporain, a induit, ou plutôt renforcé à l’excès, dans la subjectivité de notre époque, c’est l’autorisation sans limite à discréditer la parole de l’autre, à dégrader le langage, à rompre avec les semblants sociaux, sous les traits d’une exigence de vérité. Le lendemain de son appel désastreux, on l’a dit « inconséquent ». Mais il a été tout à fait conséquent au sens ici de la logique des conséquences de ce qu’est sa vérité, de son trop grand amour de sa propre vérité, voire de son propre mensonge. Son sens de l’éthique bien écorné n’entame pas sa logique qui fait qu’il dit le vrai, le sien, et, qu’en conséquence, ses actes en répondent.

Il dit ce qu’il pense et ça plaît. « T’es pas loyal, t’es viré (fired) ! » « T’es injuste (not fair), t’es mort ! » « Tu t’opposes, t’es un escroc (crooked, qualificatif toujours accolé au prénom ou au nom d’Hilary Clinton) », etc. Subjectivité sans filtre, a contrario de ce que Lacan énonçait lorsqu’il développait la notion de représentant : « Quand les diplomates dialoguent, ils sont censés représenter quelque chose dont la signification, d’ailleurs mouvante, est, au-delà de leur personne, la France, l’Angleterre, etc. […] chacun doit n’enregistrer que ce que l’autre transmet dans sa pure fonction de signifiant, il n’a pas à tenir compte de ce que l’autre est, comme présence, comme homme, plus ou moins sympathique » [1].

Une interprète de presse a décrit la façon dont Trump a cassé les codes du langage politique, effaçant la complexité géopolitique par une « médiocrité stylistique » [2]. Il peut surprendre et pense amuser, mais ses tweets sont loin du mot d’esprit ou des textes en trois lignes de Félix Fénéon, commentés par Lacan, dans lesquels le sens n’est pas centré, avec un détachement par rapport à l’énoncé [3]. Chez Trump, sous son vocable, une seule signification, sans surprise, et aucun détachement.

Il en est qui le disent authentique, car direct. Mais quelle figure d’autorité est-il, ce président qui trouva un mentor en Roy Cohn, procureur implacable des Rosenberg ; ce président qui déclare que Kim Jong-Un et lui sont tombés amoureux l’un de l’autre ; ce président qui dit qu’Al Sissi a de super chaussures lors d’un échange officiel ! À partir de la notion d’autorité authentique, qui fut avancée par Jacques-Alain Miller à propos de l’analyste, je reprends ce qu’il énonce de l’autorité inauthentique qui ne dit jamais « J’ai oublié, Je ne l’ai pas fait, etc. », car infaillible et non responsable. Si la tromperie est un ressort ancestral de la politique, chez Trump c’est une autorité qui admet le pire, qui est toujours en guerre, c’est un rapport jaculatoire immédiat aux mots et aux choses, qui est loin de l’art de simuler et de dissimuler du Prince de Machiavel.

Trump attribue le mensonge à l’autre, insulte, menace, s’auto-promeut. Quelle est donc sa vérité ? C’est un petit garçon qui s’est construit dans l’intimidation. Son livre the The Art of Deal (1987) l’illustre [4]. Il y étale son art d’intimider pour étendre son empire. Et, sous forme de dénégation, déclare n’avoir jamais été intimidé par son père. Il y présente son maniement de l’hyperbole véridique, truthfull hyperbole, ou vérité exagérée, selon les traducteurs. Vérité étirable, malléable, selon les commentateurs. « Je joue avec les fantasmes des gens. […] Voilà pourquoi un peu d’exagération ne nuit pas. Les gens aiment croire que quelque chose est ce qu’il y a de plus grand et de plus spectaculaire. J’appelle cela la vérité exagérée. C’est une forme innocente d’exagération et une forme efficace de promotion » [5].

Aucune innocence chez cet homme qui, « bousillé » par son père [6], a décidé, enfant, de suivre les préceptes paternels, inspirés de la pensée positive, et d’être supérieur au père. Son frère aîné l’appelait The Great I Am, en référence à l’Exode quand le Christ rencontre Moïse. Son usage des superlatifs reflète sa grandeur, et son envers : les fantastique, magnifique, énorme, incroyable côtoient les incompétent, escroc, menteur, faible, monstrueux, répugnant (ceci pour les femmes), etc.

Sa nièce, Mary L. Trump, psychologue, vient de livrer un portrait de son oncle, bien moins élaboré que celui du président Wilson, si antipathique à Freud, où certains ressorts surmoïques sont communs aux deux. Elle ne voit pas même où le DSM pourrait ranger le cas Donald. Elle évoque le mensonge comme mode de survie de la fratrie Trump et écrit : « La monstruosité de Donald est la manifestation même de la faiblesse profonde qu’il a cherché à fuir toute sa vie. Pour lui, il n’y a jamais eu d’autre option que de se montrer résolument positif […] car tout autre attitude est synonyme de condamnation à mort […]. Le pays entier souffre à présent de la même positivité toxique dont mon grand-père a fait usage […] pour endommager de façon irrémédiable la psyché de son enfant préféré, Donald » [7].

Trump est mu par sa vérité qui l’a construit dans l’outrance, et la vérité des faits, celle des autres, leur exactitude, y contreviennent. Est-il vraiment menteur ? Avoir ainsi instillé le signifiant fake pourrait le faire penser. Comme l’énonçait Pierre Dac, « Si tous ceux qui croient avoir raison n’avaient pas tort, la vérité ne serait pas loin » ! Ici la vérité, ou aussi bien le mensonge, est du côté de ce qui pourrait se nommer « l’outre-vérité », la vérité outrée, augmentée, de Trump.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 201.

[2] Viennot B., La Langue de Trump, Paris, Les Arènes, 2019, p. 33.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 65-81.

[4] Trump D. & Schwartz T., The Art of the Deal, New York, Random House, 1987.

[5] Ibid., trad. Trump par Trump, Paris, L’Archipel, 2017, p. 60.

[6] Trump D., cité par N. Bacharan, in Le Monde selon Trump, Paris, Tallandier, 2019, p. 28.

[7] Trump M., Trop et jamais assez. Comment ma famille a créé l’homme le plus dangereux du monde, Paris, Albin Michel, 2020, p. 328.




Une vérité sans fard

Au commencement de la psychanalyse est l’amour [*]. Le transfert révèle la vérité de l’amour et l’analyste se charge de la recueillir comme plainte [1]. Qu’en est-il de la vérité de l’amour lorsque cette plainte adopte la modalité du transfert négatif ?

Un cas bref

« Je viens vous voir, vous, parce que je sais que vous mourrez avant moi. » Ainsi s’adresse le jeune homme au vieil analyste, dès la première phrase du premier entretien. Sa franchise se veut être l’argument foudroyant de sa demande d’analyse. Irrésistible. Convaincu d’avoir déjoué les faux semblants et satisfait de livrer une vérité sans réplique, il poursuit, penaud, beaucoup moins assuré. Il raconte les tracas qui encombrent sa vie parmi lesquels s’ennuyer à mort. Attentif et patient, le vieil analyste ne moufte pas. Raccompagnant le jeune homme, sur le seuil, il lui glisse à l’oreille : « laissez donc votre adresse à ma secrétaire, s’il m’arrivait de défunter d’ici le prochain rendez-vous, que l’on puisse vous prévenir ».

Le transfert, un problème

Lors des dernières années de son enseignement, Lacan ne cherche plus, comme il a pu le faire auparavant, à forger le concept du transfert, en particulier à partir du désir de l’analyste. Il envisage le transfert autrement, avant tout comme un problème, et un problème qui, à chaque cure, se pose. L’automaticité de l’amour n’est en rien assurée, elle cède le pas devant une difficulté pratique où chaque cas devient une exception. Si la dimension pratique du transfert n’est plus uniquement raisonnée à partir de son concept, elle n’en devient pas pour autant une technique active. Avant d’ambitionner un quelconque maniement du transfert, l’analyste est convié à un exercice d’assouplissement. Voici comment, dans les dernières années de son enseignement, Lacan évoque la difficulté qu’il rencontre à propos du transfert : « J’ai à me glisser entre le transfert qu’on appelle […] négatif […] [et] ce que j’ai essayé de définir sous le nom du sujet supposé savoir » [2]. Se glisser, se faire une place dans un espace où l’on n’est pas nécessairement attendu, le transfert ainsi revisité consiste, pour l’analyste, à venir « se fourrer » entre le négatif de l’amour et un savoir supposé qui n’implique pas nécessairement que l’on y aspire. L’un et l’autre, transfert négatif et sujet supposé savoir, méritent que l’on y revienne, en particulier quant à la vérité et l’amour du savoir qu’ils interrogent.

 Parler vrai

Dans le cas que je rapporte, prenant la déclaration du jeune homme au pied de la lettre – chicaner avec la mort – l’analyste ne s’emploie pas à faire résonner quelque mauvaise intention. Dé-feinter susurre-t-il, venant de la sorte bousculer toute prétention au « parler vrai », à l’idéal d’une franchise intransigeante. D’ailleurs, avant même que ne se déploient les effets de sens que retient l’homophonie, défunter résonne d’abord, pour le sujet, comme le premier mot sans parole de celui qui deviendra son analyste. Puis s’installe la double face de la parole. D’un côté l’intelligence de la feinte à l’endroit de la mort pour en congédier le réel, de l’autre la ruse d’une mort feinte, une cadavérisation comme condition du vivant. À défunter, la vérité perd de sa suffisance et la parole ne se rapporte plus à un « vous avez voulu dire » mais bien à un « vous avez dit ». Le jeune homme, qui réservait son message pour l’au-delà, avait déjà ordonné une analyse à partir de cette réserve, à partir de cet au-delà.

Le transfert négatif

En 1948, dans son texte sur l’agressivité [3], Lacan pose le transfert comme le nœud inaugural du drame analytique. Ce nœud ligote le sujet à l’imago dans un transfert imaginaire à l’analyste. L’agressivité est alors pensée comme le chemin, si ce n’est obligé du moins fréquentable, par lequel une cure en passe. Sa réactivation, celle de l’agressivité, bien que délicate n’est pas un obstacle pourvu qu’une « idée actuelle » de l’analyste ne vienne pas donner son appui à l’intention agressive.

Reconsidéré près d’une trentaine d’années plus tard, le négatif du transfert ne limite pas son champ à l’agressivité ou à la haine. Il mérite d’être réinterrogé à partir de son signe.

Que nie le transfert négatif ? La vérité de l’amour serait-on tenté de répondre. Prenons plutôt le transfert négatif seulement à partir de son signe, mais un signe qui ne peut pas s’écrire et dont l’impossible vise à se formuler, tente de se dire. En tant que signe qui ne parvient pas à s’écrire, il devient congruent avec le réel, précise Lacan. De la sorte, le transfert négatif est d’abord à lire.

Un sujet supposé

Dans son Séminaire XXIV, Lacan formule une remarque discrète, mais cruciale : ce qu’il a dit du sujet supposé savoir concernait le transfert positif [4]. Est-ce à dire que ce pivot n’a plus sa fonction dans le transfert ? Certainement pas, cette instance préside à la pré-interprétation, par le sujet, de ses symptômes, comme l’indique Jacques-Alain Miller [5].

Mais ce propos tardif de Lacan sur la distinction du positif et du négatif quant au transfert amène à reconsidérer la visée de celui-ci. Elle ne consiste pas à en passer nécessairement par une supposition, une attribution faite à un « quelqu’un » [6] dont précisément l’attribut serait le savoir. Si l’analyse est bien une escroquerie, quoique différente de celle du discours du maitre, il s’agit pour elle de parvenir à ce qu’un sujet s’intéresse à son propre savoir, qu’il rompe avec l’attribution qui consacre l’amour comme vérité dernière.

« Je viens vous voir parce que je sais que… », dit le jeune homme. « Ils enseignent l’analyste en lui exposant leurs avis sur leur propre névrose », écrivait Karl Abraham en 1919 [7], évoquant ceux qui « sortent du rôle du patient ». Ce savoir en propre n’est pas celui de l’Œdipe ni de quelque ordre familial que ce soit. Il consiste en un apparentement avec lalangue, faire de la langue sa véritable parente, et pour ce faire, l’entreprise analytique consiste à la ferrer, dit Lacan, faire-réel. C’est par un tel recours que peuvent s’accrocher des bouts de jouissance débarrassés d’un voisinage avec le sens.

Par son dé-feinter, l’analyste ouvre la perspective d’un tel apparentement du sujet avec lalangue, défunt de toujours.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 23 avril 1974, inédit.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 10 mai 1977, inédit.

[3] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 101-124.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », op. cit.

[5] Cf. Miller J.-A., « C.S.T. », Ornicar ?, n°29, été 1984, p. 144.

[6] Lacan J., « Le rêve d’Aristote. Conférence à l’UNESCO. Colloque pour le 23e centenaire d’Aristote », La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p. 8, disponible sur internet.

[7] Abraham K., « Une forme particulière de résistance névrotique à la méthode psychanalytique », Œuvres complètes, t. II, Paris, Payot, 1977, p. 83-89.




Pour une éthique de la vérité

Logique du réseau

Interroger le statut de la vérité dans la modernité implique de nous référer aux réseaux sociaux, où la vérité apparaît multiple, faisant couple avec le mensonge, deux caractéristiques que nous retenons bien volontiers [*].

Ce terme de réseau, qui s’oppose à celui de hiérarchie [1], est du temps de l’Autre qui n’existe pas dont la logique se répercute à deux niveaux, rappelle Jacques-Alain Miller en 1996 : « Premièrement, pas de tout universel : on ne peut pas former l’espace fermé du “pour tout x”, et deuxièmement, il n’y a pas non plus l’ex-sistence du Un. » [2] Nous avons alors ce qu’il appelle le « pas-tout généralisé » [3], concluant qu’internet doit être appréhendé à partir de cette structure.

Donc d’un côté l’au-moins un, l’exception (dont la référence est le père), et en découle la hiérarchie ; de l’autre le pas d’exception, dit pas-tout, et nous avons la structure du réseau. Dire par ailleurs que cet ensemble ne se ferme pas, c’est indiquer qu’il s’inscrit dans la structure d’infini [4], rejetant la limite, ce qu’écrit, nous le savons, les deux quanteurs de la sexuation féminine [5]. C’est le pas-tout d’inconsistance « qui ne permet pas de former un tout pour dire ici il y a le vrai, ici il y a le faux » [6]. En somme, plus rien n’est sûr !

Suspicion généralisée

Apparaît alors une des conséquences de ce nouveau régime, que cette absence d’exception et de loi générale induit, à savoir le fait que « chacun qui se présente est suspect puisqu’on ne sait pas d’avance », et J.-A. Miller de conclure ainsi : « le pas-tout, c’est aussi la suspicion généralisée » [7]. Nous avons ici une des causes de la paranoïa ambiante dont est issu le fake. Il est intéressant alors de se souvenir de la différence qu’établissait Clérambault entre deux modes d’extension du délire, l’un en secteur, l’autre en réseau ; l’un renvoyant aux passionnels, l’autre aux interprétateurs pour lesquels ça ne reste pas confiné entre l’objet et le sujet, et où, au contraire, ça s’étend, ça tisse sa toile [8]

Le discours analytique

Il est également question d’interprétation et de vérité en psychanalyse. Abordons, dès lors, le discours analytique où la dimension de la vérité est convoquée, mais dans lequel elle a une place fixe (en bas à gauche) en ayant, d’une certaine façon, une fonction. S’y trouve l’élément savoir (S2) au-dessus duquel se trouve l’objet a, disons l’analyste. Ce savoir est donc posé sous la barre, sub-posé, d’où se déduit le terme de « supposé », essentiel au dispositif. Ce « savoir supposé » est attribué à la fois à l’analyste (la flèche monte) et au sujet lui-même ($), situé en haut à droite (flèche transversale). Se retrouve ici convoquée la logique du sujet supposé savoir, cause du transfert.

Résumons très simplement sa fonction : à supposer un savoir à l’Autre, qui ne répond pas, c’est le propre savoir (inconscient) [9] du sujet qui sera convoqué et qui va, progressivement, s’élaborer. Sur ce point, c’est l’envers du fonctionnement de Google qui répond « toujours, et tout de suite » [10]. Seulement, comme avec Google, il y a production de sens, car le langage « ça ne permet jamais de formuler que des choses qui ont trois, quatre, cinq, dix, vingt-cinq sens », dit Lacan en 1972, avant de conclure : « C’est ainsi que j’ai parlé du sujet supposé savoir. » [11]

En effet, une fois le mouvement interprétatif lancé, l’effet de signification enclenché, le sens est mobilisé et il s’agit alors de « faire vérité de ce qui a été » [12]. Nous parlons de découvertes, de révélations. Le signifiant binaire du savoir (S2) s’ajoute au S1. Ce S2 « ne cache pas en l’occurrence sa nature de délire » [13]. Sa « nature » uniquement, et sous transfert ! Et la vérité dont il s’agit ici, de l’ordre de l’effet, résulte d’une articulation. Bref, elle ne peut se dire toute. « C’est même par cet impossible, précise Lacan dans “Télévision”, que la vérité tient au réel » [14]. Ainsi le discours analytique est construit sur et autour d’un impossible, d’un réel – auquel la vérité se réfère, réel qui est à cerner, à démontrer [15]. Il n’est en rien neutralisé, ni dénié ou rejeté.

À cette fonction du sujet supposé savoir s’ajoute, par ailleurs, celle relative à l’objet a (situé au-dessus du S2), convoquant l’analyste (et son désir) en tant qu’il doit « faire semblant de l’objet petit a » [16]. Nous introduisons alors la dimension de la jouissance via le fantasme, qui, en analyse, doit se construire. C’est en touchant au registre des identifications (production des S1, en bas à droite), que nous touchons à la jouissance (au final, l’objet a s’isole, s’extrait) [17]. Le mode interprétatif qui y concourt se déduit de la ligne du bas du discours analytique où nous posons une double barre entre S2 et S1 indiquant la désarticulation de la chaîne ; à rebours du sens, et « reconduisant le sujet à l’opacité de sa jouissance » [18]. Éloge par conséquent de l’opacité, de l’indicible et du « non-sens » [19], envers de l’injonction de transparence promue par le discours du maître actuel.

Pour conclure

Nous avons évoqué l’importance de cette fonction du sujet supposé savoir afin de soutenir la machine interprétative, tout en rappelant qu’il s’agit, par ailleurs, de ramener le sujet vers l’ensemble des signifiants-maîtres « à partir de quoi il y a signification » [20]. Nous reconnaissons aussi l’opérativité du sens – ajoutons œdipien – pour « résoudre » la jouissance [21], pour la déchiffrer, tout en rappelant par ailleurs que demeure un point d’opacité rétif au sens [22].

Dit autrement, une disjonction entre vérité et jouissance, entre vrai et réel perdure, ce dernier – le réel – changeant d’ailleurs de statut dans le dernier Lacan, devenant un réel qui ne « se démontre pas, mais qui s’éprouve comme ce qui ne trompe pas » [23]. Dès lors, la formalisation du discours analytique rencontre une certaine limite et un nouveau mode d’interprétation semble requis.

Que l’on se réfère au réel comme impossible, duquel se déduit que la vérité ne peut pas toute se dire, ou au réel comme relié à rien, sans loi [24] – nous retrouvons notre pas-tout, et qui ment à passer à la vérité, dans tous les cas, c’est d’un bon usage du « mi-dire » [25] de la vérité auquel sera convié l’analysant. Notre « éthique de la vérité »[26] est une éthique du « Bien-dire » [27] et de la responsabilité du sujet ; un bien-dire sur sa jouissance propre et sur sa « vérité menteuse » [28] ; orientation strictement inverse de celle consistant à traquer et à dénoncer la jouissance mauvaise de l’Autre.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Cf. Miller J.-A., in Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, quatrième de couverture.

[2] Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 décembre 1996, inédit.

[3] Ibid.

[4] Cf. Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, n°40, janvier 1999, p. 15.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 73-82.

[6] Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », op. cit., p. 16.

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 6 avril 2005, inédit.

[8] C’est ce que nous dit Lacan en 1946 alors qu’il rappelle son intérêt pour le cas Aimée (dans sa thèse de 1932). Je le cite : « Et revenant à ma connaissance paranoïaque, j’essayais de concevoir la structure en réseau, les relations de participation, les perspectives en enfilade, le palais des mirages, qui règnent dans les limbes de ce monde que l’Œdipe fait sombrer dans l’oubli. » Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 184.

[9] Nous posons ici une équivalence entre inconscient et savoir (l’inconscient est défini à partir du savoir). Cf. Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 425.

[10] Miller J.-A., « Google », La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p. 77, disponible sur internet.

[11] Lacan J., « Conférence de Louvain », La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 13, disponible sur internet.

[12] Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, n°92, mars 2016, p. 85, disponible sur internet. En italique dans le texte.

[13] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, n°32, février 1996, p. 11. Il ajoute juste après : « On dit très bien – le délire d’interprétation ». Et, page 13, il précise que ce délire est « au service du Nom-du-Père ».

[14] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 509.

[15] Cf. Lacan J., « Radiophonie », op. cit., p. 408. Texte où Lacan précise que « l’impossible, c’est le réel », p. 431.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 124. En italique dans le texte.

[17] Cf. Miller J.-A., « Nous sommes tous ventriloques », Filum, n°8/9, décembre 1996, p. 25.

[18] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », op. cit. Dans son cours « Choses de finesse… », J.-A. Miller évoque le fait de « reconduire le sujet aux éléments absolus de son existence contingente » (Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 10 décembre, inédit).

[19] Terme qui revient très souvent dans Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973), afin de caractériser le « signifiant primordial ».

[20] Miller J.-A., « Le sinthome, un mixte de symptôme et fantasme », La Cause freudienne, n°39, mai 1998, p. 11.

[21] Cf. Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, op. cit., p. 570.

[22] Bref, nous qualifions le sujet supposé savoir de fiction et le Nom-du-Père d’instrument, de semblant, afin de pointer, dans le même temps, leur nécessité et leur limite.

[23] Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », op. cit., p. 93.

[24] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 123 & p. 137.

[25] Lacan J, « Préface à une thèse », Autres écrits, op. cit., p. 394.

[26] Formulation de Laurent Dupont dans son argument : « Argument à “Question d’École. Le Fake” », disponible sur internet.

[27] Cf. Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 541.

[28] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 573.