Éditorial : Mise au point sur la haine solide

Si les tragédies de Racine ont sublimé le lien entre l’amour et la haine, Freud, lui, tranche dans cette ambivalence, la haine et l’amour relèvent d’une même relation d’objet : « l’amour peut à peine se différencier de la haine dans son comportement à l’égard de l’objet » [1], écrit-il en 1915. Avec le terme d’« hainamoration » [2] forgé par Lacan, le circuit topologique se précise encore. La demande d’amour étant infinie, la haine y trouve son ressort : « C’est dans le passage à la limite de cet appel que ‘‘la vraie amour débouche sur la haine’’. » [3]

L’Hebdo-blog, Nouvelle série, en s’appuyant sur l’ouvrage d’Anaëlle Lebovits-Quenehen, ajuste sa focale cette semaine sur une haine qui n’est pas le revers de l’amour, qui ne ressort pas des miroitements de l’imaginaire et des brisures du symbolique mais du réel : « une haine solide, ça s’adresse à l’être » en tant qu’il recèlerait, nous dit Lacan, « ce noyau que j’ai appelé Ding » [4], la Chose, c’est à-dire la jouissance réelle [5].

Las ! « nous ne savons pas ce qu’est la jouissance […]. Nous ne savons que rejeter la jouissance de l’Autre » [6]. Cruel constat, le lien social se fonde non sur le savoir de ce que serait un homme, mais plutôt sur le savoir de ce que n’est pas un homme. La fonction de la hâte à s’identifier est à rapprocher de la fonction de l’angoisse de ne pas en être, d’être rejeté de l’ensemble des hommes [7]. Cette pente au « faire un qu’implique l’identification » [8] emprunte des embranchements étranges avec la haine solide qui vise le plus intime de la jouissance de l’autre, ce dont les réseaux dits sociaux se font chambre d’écho à tel point qu’une application a été créée pour se protéger de la haine en ligne [9].

Une psychanalyse permet d’emprunter des chemins nouveaux pour aborder ces méandres où l’être oscille entre attractions communautaires, haine de l’autre et sa face cachée : haine de soi. Des vérités surgissent, sur une Autre scène, des significations s’y égrènent peu à peu quant à ce qui a causé l’orientation d’une vie. L’inouï, pourtant, est que ces pépites polarisent le corps parlant vers un ailleurs, vers ce qui résiste au faire un. La parole analysante produit sur l’être un effet singulier. Les signifiants maîtres qui structurent les identifications s’y repèrent, mais ces représentations qui lui viennent de l’Autre, s’éprouvent, sur le divan, dans une dimension d’étrangeté. Au détour d’un dire, cet étrange se ressent alors dans le corps, ouvrant sur un rapport à soi singulier où le parlêtre, l’espace d’un instant, se révèle « Autre pour [lui]-même » [10]. En passer par cette expérience, la mener jusqu’au bout, offre chance de témoigner de ce que tait le discours courant. La haine est l’un des noms du refus du point d’altérité logé en chacun, un point dont on ne veut rien savoir, car il dérange la précipitation à se laisser capter par l’Autre.

[1] Freud S., « Pulsion et destin des pulsions », Œuvres complètes, vol. XIII, 1914-1915, Paris, PUF, 1994, p. 185.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.

[3] Vinciguerra R.-P., « Haines féminines au théâtre », Horizon, n°61, novembre 2016, p. 28, citant J. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 133.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 91.

[5] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n°43, octobre 1999, p. 12.

[6] Laurent É., « Le racisme 2.0 », Horizon, n°61, op. cit., p. 62, publié également dans Lacan Quotidien, n°371, 26 janvier 2014, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[7] Cf. ibid., p. 64.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 novembre 1986, inédit.

[9] Ronfaut L., « Bodyguard, une application française pour protéger les Youtubeurs de la haine en ligne », Le Figaro, 22 février 2018, disponible sur internet.

[10] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.




Une question à Anaëlle Lebovits-Quenehen

Chère Anaëlle,

Dans la première partie de ton ouvrage tu développes de façon lumineuse ce que la haine, passion aussi vieille que l’amour et l’ignorance, doit dans son incandescence actuelle et passée, aux effets qui proviennent du discours de la science et du discours capitaliste. L’action conjuguée de ces deux discours produit un certain nombre de paradoxes tels que l’intensification de la consistance de l’universalisme égalitaire à la base d’une déségrégation du monde, aussi bien une chute des frontières où, dans l’espace constitué par les mondes ouverts à la globalisation, argent, marchandises et personnes circulent sans cesse. Cela ne va pas sans comporter un effet-retour symptomatique, comme tu l’indiques si bien, dont le choc concomitant met à nu la chute des semblants incarnant l’autorité d’une part, et l’accroissement de l’expulsion ségrégative d’autre part, aboutissant à la multiplicité des communautés se définissant par leur modalité de jouissance. Cette boucle n’est pas sans comporter des effets haineux, suscités par le rejet de la jouissance de l’Autre, faute d’une régulation symbolique qui vienne pacifier le vivre-ensemble.

À la lumière de ton apport, j’aimerais échanger avec toi d’un aspect de notre brulante actualité.

Au cours de cette année, nous avons été surpris et secoués au niveau mondial, par la crise sanitaire due à la COVID-19. Nous avons assisté ensuite à la fermeture des frontières et au confinement des corps : tous enfermés de façon égalitaire. Bon, pas très égalitaire, car la différence est introduite ici par les conditions de vie de chacun. D’une certaine manière, nous pouvons dire que la propagation du virus au niveau mondial a été favorisée par l’ouverture des frontières et par la circulation des biens et des personnes que promeut le capitalisme. Par ailleurs, ce virus a fait apparaître un effet de trou au sein du discours scientifique, au moins jusqu’à l’élaboration d’un savoir pertinent à propos des propriétés du virus comme des symptômes qu’il produit. Un vaccin qui nous protégerait de la bestiole est attendu de tous. Les médecins, au début de l’épidémie, ont été enseignés par les patients, et par chaque patient peut-on dire, dans la mesure où une diversité de manifestations, dans un premier temps, venaient révéler l’importance du facteur singulier chez chaque malade.

Entre temps, nous avons appris, grâce aux médias, que le confinement chez soi était la source d’un déferlement de haine intramuros, intrafamiliale – les enfants enfermés à la merci de parents maltraitants aussi bien que les conjoints se trouvant à la merci d’un partenaire haineux. Il y a eu aussi de la haine extrafamiliale, celle qui visait quelques acteurs de la santé, qui le soir étaient applaudis par leurs concitoyens aux fenêtres, mais aussi bien agressés aux portes de leurs appartements, quand certains voisins trouvaient qu’ils n’avaient qu’à aller vivre ailleurs pour ne pas répandre le virus. De façon consécutive au trou dans le savoir mis à jour par le virus, nous avons pris la mesure de la prolifération des discours « complotistes », visant à donner un sens délirant aussi bien que haineux au hors-sens et à la perplexité introduite dans les chaumières par ce nouveau virus.

« Cherchons le coupable, écrasons-le ! » C’est le cri qui résonne du fin fond du discours de la haine. Coupable de quoi ? Ne crois-tu pas que dans ce cas il s’agit de trouver le coupable de la perte de jouissance introduite par le langage dans le corps et a fortiori de la perte de jouissance qui entraine toute crise sociale ? Le manque à jouir forclos par le discours capitaliste ne fait-il pas alors retour sous les espèces de la haine du prochain ? Après tout, c’est le propre de la chose humaine. Freud écrivait que dans la constitution du sujet, dans son rapport à l’objet pulsionnel, donc perdu, l’« extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques » [1].

 

Anaëlle Lebovits-Quenehen

Ça, c’est de la question ! Et la question que tu poses est cruciale : de quoi le coupable est-il là coupable ? C’est d’autant plus difficile à saisir a priori que le coupable ne semble désigné comme tel que pour étayer la haine qu’on lui voue déjà. Ce phénomène est spécialement visible dans la fable de La Fontaine : « Les Animaux malades de la peste ». Dès le premier vers, le contexte est donné : « Un mal […] répand la terreur ». Le réel est là : il a surgi, hors sens. Et dès le vers suivant, ce mal se voit pourvu d’un sens, une intention y préside, celle du Ciel : « Mal que le Ciel en sa fureur / Inventa pour punir les crimes de la terre, / La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) » [2]… La maladie menace, la cause en est identifiée – Dieu est de la partie – et la désignation d’un coupable, d’ores et déjà haï, condamné, promis à la mort, s’impose aux animaux comme le remède qui les en guérira. Toute cette merveilleuse fable est d’ailleurs faite pour nous montrer sur quels critères le coupable sera désigné.

Quand un réel hors sens survient, le sens lui répond immanquablement, et, remarquons-le, ce sens sert bien souvent la désignation d’un coupable qui doit porter la responsabilité de ce réel, ou plutôt du dérangement qu’il occasionne. Il peut prendre le visage d’une figure aussi massive qu’éloignée : le Ciel, Dieu, Satan, la Terre-mère, dans des théories plus ou moins flamboyantes. D’autres théories, qui peuvent sembler plus rationnelles, voient elles aussi le jour, et ce sont alors d’autres hommes, plus ou moins proches de nous qui sont désignés comme coupables : les Chinois par exemple qui seraient à l’origine d’une propagation volontaire du virus pour dominer le monde, se débarrasser de leurs vieux et de leurs malades, voire l’État préoccupé de nous débarrasser des nôtres, ou encore le même État qui aurait inventé le virus pour contrôler nos modes de jouir. J’en passe. Les réseaux sociaux ne manquent pas de théories assez extravagantes à ce sujet – le dernier livre de Bernard-Henri Lévy [3] compte des passages hilarants à ce propos.

Mais des proches peuvent eux aussi avoir à payer l’addition du dérangement survenu. Les temps sont durs ? Ce sera enfin l’occasion de faire savoir à la belle-fille atypique de quel bois on se chauffe, de ne pas inviter un frère envahissant à la prochaine réunion de famille, de déclarer à un ami qui ne mange pas de ce pain-là qu’on ne sert rien d’autre à la table où on le convie. Les parents absents ou malades sont facilement jugés abusifs ou potentiellement contaminants… Mais il y a pire encore, comme tu le notes justement, la persécution peut atteindre les plus proches : le conjoint ou la conjointe, les enfants. Il faut dire que depuis que les femmes travaillent, la situation est inédite : entre le confinement et les grandes vacances, les enfants auront passé presque six mois sans crèche, école ni collège ! Les investissements libidinaux de nos contemporain-e-s n’y étaient sans doute pas tout à fait préparés.

Quoi qu’il en soit, plus l’Autre consiste comme coupable du dérangement, plus le désordre que cette seule certitude induit consiste lui aussi. Il y a de toute évidence une exacerbation des passions quand le réel se rappelle à nous. Chacun y répond à sa manière et dans son style.

Alors oui, ce qui est en cause, au fond, c’est bien cette perte de jouissance introduite par le langage dans le corps, ou disons cette jouissance qui habite les corps parlants et qui n’est décidément pas celle qu’il faudrait, comme le suggère Lacan [4] dans Encore. Qu’elle apparaisse en défaut ou en excès, puisqu’elle fait trou comme trop, c’est bien son inadéquation foncière qui est en jeu. Ce qui est remarquable avec cette jouissance inadéquate, c’est qu’inadéquate, elle l’est depuis toujours, et ce, pour chacun. Mais d’habitude, on s’en accommode, ça n’est qu’à quelques rares occasions qu’elle se rappelle à nous dans la dimension de son inadéquation. C’est alors que la haine entre volontiers dans la danse pour délocaliser le dérangement éprouvé dans le corps, à l’extérieur du même corps, dans un autre corps donc, duquel il est plus facile de se séparer. Haïr cet autre au nom de puissances obscures, c’est alors essentiellement justifier de pouvoir s’en séparer, à défaut de pouvoir se séparer de cette jouissance.

Et oui, les crises sanitaires ou sociales sont de ces moments où chacun peut éprouver un dérangement qu’il est alors plus ou moins urgent de délocaliser, avec plus ou moins de violence, non sans effet durables, sinon définitifs. La proximité historique entre la crise de 1929 et la montée des fascismes en Europe est chose frappante. Perte de jouissance due à la crise ? Certainement. Mais aussi peut-être nécessité de remanier ses investissements libidinaux quand le travail fait défaut, par exemple. Cette délocalisation a en tout cas le mérite de faire passer le dérangement qui frappe un corps et y fait intrusion à un autre corps qui sera dès lors jugé dérangeant, intrusif, etc.

Je suis limitée à 5000 signes. Nous y sommes. Je renvoie donc à la troisième partie de mon livre « Les ressorts intimes de la haine » [5] pour la suite.

[1] Freud S., Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 39.

[2] Cf. La Fontaine J., « Les Animaux malades de la peste », Fables, Deuxième recueil, 1678-1679, livre VII, disponible sur internet.

[3] Lévy B.-H., Ce virus qui rend fou, Paris, Grasset, 2020.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 58.

[5] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 93-100.




Haine et positions

Isoler [*] le dit de Lacan qu’« il n’y a pas un seul propos humain qui ne soit profondément enraciné dans le racisme » [1] permet une appréhension de la haine comme fondement même de la constitution de l’être parlant et du malaise dans la civilisation .

Évacuons d’emblée le tropisme : les haineux et nous. Ouvrons, avec Anaëlle Lebovits-Quenehen, la question plus juste : celle non pas de l’éradication, du rejet de la haine, mais du rapport que l’on y entretient. Un rapport éthique, en tant qu’il définit une position – moins contre que par rapport à la haine.

Le chapitre, « Ressorts intimes de la haine », donne des indications sur ce qu’une analyse peut permettre d’arrachement résolu et inventif à la prise que la haine peut avoir [2].

Au regard de cela, mon propos porte sur l’actualité de la résurgence de la haine : sa montée sur la scène, sa revendication, ce qu’A. Lebovits-Quenehen nomme l’ouverture d’un « boulevard […] à son expression décomplexée » [3] ; retour d’une rhétorique, assumée, désinhibée, à ciel ouvert.

L’auteure en situe comme cause, l’éloignement dans le temps de la mémoire vive de la seconde guerre mondiale et de la Shoah, en tant qu’elle a cessé de marquer les corps, de regarder [4] la génération actuelle, pour passer au rang de fait historique. Trois générations ouvrant à un retour dans le réel de la haine et l’effet désinhibiteur.

Notre génération a vu ce basculement, où l’on n’a plus eu honte de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Des discours ont autorisé à ce que les digues se brisent, rompant, au niveau sociétal, la fonction de la honte et de l’inhibition. D’autres coordonnées de l’époque me semblent y concourir, comme le rapport nouveau d’identification et de revendication des modes de jouissance, il n’y a pas si longtemps prisonniers de la sphère privée.

A. Lebovits-Quenehen repère toutefois que la remémoration ne peut rien ou si peu contre la pulsion de mort [5]. Son propos sur les effets-mémoire dans les générations d’après-guerre est pourtant indéniable. Elle complexifie la question en indiquant qu’au-delà de cette mémoire, il y a aussi un choix – un « choix d’avant le choix » [6].

Point essentiel. Il y a certes le travail qu’une analyse peut permettre dans le rapport à sa propre altérité, rapport qui constitue le rapport à la haine [7]. Mais s’engager dans ce travail ne porte-t-il pas déjà la marque d’un choix préalable concernant le rapport intime entretenu à son altérité fondamentale – ce qui implique une certaine reconnaissance d’existence, de « consentir à se laisser toucher par […] [la] marque » [8] d’une altérité exilée à soi-même ?

Des positions irréconciliables [9] se dessinent alors. L’effet mémoire-inhibition de la seconde guerre mondiale ne portait-il pas aussi l’effet… d’une victoire ? Issue d’un combat, au vu des enjeux colossaux qu’elle charriait ! Une position, un discours, en tant qu’il se présentait comme ennemi du genre humain [10] a nécessité qu’on s’y oppose. N’est-ce pas aussi la défaite qui a permis la honte pour les générations suivantes, et reconduit les rats dans les égouts [11] ? Seule issue, qui n’a d’abord été le choix, décidé et immédiat, que de quelques-uns. Churchill, y compris en Angleterre, était relativement isolé dans sa décision d’aucun compromis possible avec Hitler. Il a dû mobiliser toutes les ressources et forces du discours pour emprunter une autre voie que l’illusion d’une conciliation possible.

Nous retrouvons ici la référence à l’acte et au courage qu’A. Lebovits-Quenehen convoque à opposer à la haine. Choix forcé d’une violence qui est parfois la seule susceptible de « l’affaiblir » [12]. Cette « violence » mérite qu’on la déploie en raison, en tant qu’elle s’éloigne d’opposer la haine à la haine, et qu’elle ne se contente pas non plus de la dénoncer– ce qui n’est qu’y collaborer.

L’époque a permis que les discours « décomplexés » ressurgissent. Ne sommes-nous dès lors pas rentrés à nouveau dans la nécessité d’un combat discursif à « opposer » à cette… désinhibition, loin de tout espoir de conciliation… en sachant que le faire honte, pointé par Lacan comme coordonnée de son acte, analytique, à l’époque de la libération des jouissances, nécessite certainement de prendre une autre forme qu’en 1968 ?

Élément des plus intéressants à l’encontre des idéaux qui méconnaissent les « ressorts intimes de la haine » en prônant la bonté. C’est ce qui fonde sans doute la cause de l’essai d’A. Lebovits-Quenehen.

 

[*] Intervention d’Y. Vanderveken lors de la soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne avec A. Lebovits-Quenehen à propos de son livre Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique (Paris, Navarin, 2020), Paris, 8 octobre 2020, inédit.

[1] Lacan J., « Jacques Lacan à l’École belge de psychanalyse », Quarto, n°5, 1982, p. 8., cité par A. Lebovits-Quenehen, in Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 55.

[2] Cf. Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, op. cit., p. 97.

[3] Ibid., p. 60.

[4] Cf. ibid., p. 63.

[5] Cf. ibid., p. 85.

[6] Ibid., p. 87.

[7] Précisément développé par A. Lebovits-Quenehen dans le chapitre « Ressorts intimes de la haine » (ibid., p. 93-100).

[8] Ibid., p. 81.

[9] Cf. ibid., p. 89.

[10] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 151.

[11] Référence au propos de J.-A. Miller lors du combat contre la possible élection de Marine Le Pen à la présidentielle française, que les « les rats étaient sortis des égouts ».

[12] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, op. cit., p. 98.

 




La haine, sur le vif

J’ai lu [*] cette Actualité de la haine [1] d’une traite. Parce que le sujet m’intéressait de près, mais, sans doute aussi, car ce livre est vif . Cette note vivante surgit en contrepoint du thème. Si pour Freud la pulsion de destruction est un avatar de la pulsion de mort, ce livre garde résolument le cap du vivant, du vivant lacanien, c’est-à-dire de ce qui agite, dérange et maintient en alerte. Il traite de la haine, il interroge comment parer à ce qui semble se déchainer toujours plus autour de nous ; mais il n’est pas pour autant un appel au calme. Aucune sagesse n’est proposée comme remède au mal. Si un éclairage est apporté sur le plus intime du haineux, Anaëlle Lebovits-Quenehen note que cette épistémè n’est pas à même de dissoudre, à elle seule, la haine. Il y faut autre chose. À une époque où la bienveillance s’impose comme signifiant maître chez ceux prétendant apaiser les passions toujours trop humaines, ce volume laisse résolument de côté l’idée d’un plaidoyer pour l’amour du prochain. Bien plutôt, l’acte est convoqué comme contrepoison. C’est assez inédit, puisque si les tentatives d’éclairer la haine à partir du discours analytique ne manquent pas, rares sont les pistes proposées pour franchir le seuil explicatif. Encore plus rares sont les thèses sur ce qui pourrait enrayer le toujours plus et jamais assez auquel la haine pousse ses adeptes. Comme grain de sable à même de gripper la machine haineuse, l’auteure propose ce dont à l’occasion l’analyste fait usage, lorsqu’il n’en a pas trop horreur : l’acte. L’acte, mis en avant comme remède à la lâcheté insistante, tranche parce qu’il est fait d’arrachement et qu’il est un pari sans garantie. S’ouvre avec ce livre cette question : en quoi l’acte peut-il valoir comme contrepoison ? Deux invités-surprises sont convoqués : la rage et la violence. Après les avoir rigoureusement distinguées de la haine, A. Lebovits-Quenehen propose de les considérer comme ressources, comme ce sur quoi prendre appui, en cas de gros temps, quand ça chauffe. Pour qui aurait l’idée que les psychanalystes seraient modérés et policés, voilà matière à s’étonner. L’auteur propose donc de prendre appui sur ce qui relève de la sauvagerie que chacun peut éprouver dans la vie, sur ce qui ne se dompte pas. Cette hypothèse m’est apparue comme ce qui signe une analyse menée à son terme logique, et formalisée dans la procédure de la passe. Faisons l’hypothèse que ce livre, et cette thèse de l’acte comme contrepoison, a à voir avec l’expérience d’analysante et d’ex-Analyste de l’École de l’auteure.

Un deuxième point est à souligner : la lecture des « Ressorts intimes de la haine » [2]. Là se démontre la portée du sous-titre de l’ouvrage, Une perspective psychanalytique. Si la haine est située dans son actualité, notamment comme fille du discours de la science et du pousse-à-l’universel, elle n’est pas pour autant élevée au rang de fait social, elle n’est pas prise comme produit de tel ou tel facteur économique ou géopolitique. Avant de lire ce qui lui donne sa consistance comme phénomène de foule, il s’agit de situer son surgissement chez chacun, comme réponse à un réel. Lorsqu’il s’agit d’éclairer la question de la haine, la thèse classique « psy » est la suivante : le haineux reproche, à celui qu’il élit comme objet de sa haine, ce qu’il se reproche à lui-même. C’est la haine lue au filtre de la projection. Dans cet ouvrage, la thèse soutenue est autre. En tous cas, elle propose de maintenir la pertinence de la thèse classique, tout en invitant à un décalage par rapport à ce ressort imaginaire de la haine. L’apparente réciprocité, où haineux et haï sont des mêmes, voile autre chose. Pour passer du registre des mêmes à celui de l’altérité, l’auteure soutient plutôt que la haine est déjà le traitement d’autre chose. Avant de vouer son être à se faire haineux, le haineux a eu affaire à l’effraction d’une altérité radicale. La difficulté étant de bien dire cette Altérité en jeu, et A. Lebovits-Quenehen s’emploie dans son livre à cerner cette redoutable question : de quoi relève cette Altérité d’avant le petit autre ?

Enfin, à propos d’altérité radicale, quoi de plus actuel que la haine des femmes ?

Il y a une haine qui vise les femmes, ainsi prises comme ensemble, comme tout. C’est une haine dont la solidité ne se dément pas : en tout temps, en tout lieu, prises comme les, certaines femmes viennent à incarner de façon increvable ce qui est à haïr. J’ai été particulièrement sensible à la finesse avec laquelle a été visée dans cet ouvrage l’équivoque au cœur même de cette formule « la haine des femmes ». C’est, il me semble, un pari risqué, c’est donc un pari qui vaut d’être tenu. La partie consacrée à la haine des femmes donne sa place à ce qu’il convient d’appeler une authentique misogynie, poussant au pire. C’est crucial de prendre cela au sérieux. C’est autrement crucial de noter combien, au cœur même d’une dénonciation légitime, peut parfois palpiter une haine obscure, tenace et décidée qui, sous couvert de défendre les femmes, les fait consister comme tout. Est-ce là un visage de la « vraie amour » [3] dont parle Lacan à la fin d’Encore ? La vraie amour pour les femmes déboucherait sur une haine qui vise précisément le point que la psychanalyse souligne scandaleusement : une femme s’éprouve parfois Autre à elle-même.

[*] Intervention de L. Dumoulin lors de la soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne avec A. Lebovits-Quenehen à propos de son livre Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique (Paris, Navarin, 2020), Paris, 8 octobre 2020, inédit.

[1] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020.

[2] Ibid., p. 93-100.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 133.




Regard sur le réel de la haine

À l’heure de la flambée de l’extrême droite [*], de celle des proud boys suprémacistes blancs américains, en ces temps dits de cancel culture [1] florissants dans le monde virtuel de l’industrie 4.0, c’est faire montre de courage ; et plus encore, c’est « diriger un courageux regard sur le réel » [2] que de prendre à bras le corps la question de la haine . Actualité de la haine, Une perspective psychanalytique tient résolument à interroger les « conditions d’émergences » [3] de la haine à l’aune de la psychanalyse et ce, à partir des « nouveaux visages » de la haine, selon l’expression de son auteure, Anaëlle Lebovits-Quenehen.

D’aucuns peuvent bien vouloir croire que le XXIe siècle, celui des normes, de « l’injonction des choses » [4], des modes de gouvernance qui semblent s’inscrire dans un univers automatique – véritable entreprise de désubjectivation –, soit exonéré de la haine. Désormais, nous serions bien tranquilles, bien loin des souvenirs des haines et horreurs du passé.

A. Lebovits-Quenehen montre que les corps parlants perdent inexorablement la mémoire au fil des générations. La mémoire qui inscrivait les traces des effets de la haine dans les corps tombe aux oubliettes pour, in fine, entrer dans la Grande Histoire. Or, l’Histoire ne préserve ni ne nous prémunit de la haine de soi et de l’Autre.

Haine, dont Lacan énonce dans le Séminaire Encore qu’elle est une des trois passions « qui s’approche le plus de l’être que j’appelle l’ex-sister. Rien ne concentre plus la haine que ce dire où se situe l’ex-sistence » [5]. Ce point est d’importance dans cet ouvrage. L’auteure met en relief cette requalification du dit en dire dans la passion haineuse. Autrement dit, la haine n’est pas tant du côté des fictions de l’être que du côté de l’ex-sistence, cette dimension « rétablit le réel […] qui a pour conséquence d’esquisser la position de la substance jouissante » [6]. L’actualité de la haine, envers de cette autre passion qu’est l’amour, désignée par Lacan d’« hainamoration » [7] est un des noms de la substance jouissante. C’est dire, au fond, que la haine tient toute seule, et que la langue dont elle se revêt en exhibe le jouir. A. Lebovits-Quenehen le développe dans le chapitre intitulé « Un méchant trou de mémoire » [8] en montrant que la Shoah en est expressément la démonstration. On suit la logique de ce « méchant trou ». En effet, elle parle « d’abrasion totale » [9] à entendre précisément comme un nom politique de la forclusion dont est frappée aujourd’hui la Shoah. C’est l’alerte que donne aussi la lecture du livre.

Les psychanalystes savent bien que ce qui ne peut être symbolisé et ne peut « réapparaitre dans l’histoire d’un sujet » [10] fait retour dans le réel. Mais, dit-elle, ne nous méprenons pas, l’ombre d’un réel sans retour n’est pas impossible. Car les penchants fascisants prospèrent sans vergogne sur l’effacement du souvenir de ces traces haineuses et ils s’éprouvent jusque dans la chair des corps parlants, niant le réel en jeu en consacrant « la passion de l’ignorance ».

Là est le sérieux, au sens lacanien, de cet essai qui regarde vers le réel de la haine. La haine prend corps chez celui qui vise un point de vérité intime et qui réduit l’autre à cet Un qui n’a que trop ce quelque chose. Un quelque chose sans cesse dénoncé, attaqué, annihilé parce qu’irrémédiablement en plus ou en moins. La haine ne cesse pas de désigner l’insupportable du mode de jouissance d’un semblable pourtant à nul autre pareil. Jouissance incommensurable et par conséquent toujours exorbitante et indéracinable. Là réside l’actualité de haine.

[*] Retour sur les interventions d’A. Lebovits-Quenehen : « Dis-moi qui tu hais. Nouveaux visages et éternel retour de la haine », séminaire des échanges organisé par l’ACF-Aquitania, Bordeaux, Librairie Mollat, 11 janvier, 8 février et 20 juin 2020, inédit.

[1] Cancel culture est traduit en français par culture de l’annulation.

[2] Miller J.-A., « Préface », in Bonnaud H., L’Inconscient de l’enfant. Du symptôme au désir de savoir, Paris, Navarin, 2013, p. 12.

[3] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 8.

[4] Milner J.-C., La Politique des choses, Lagrasse, Verdier, 2011, p. 17.

[5] Lacan  J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 110.

[6] Miller J.-A., « L’ex-sistence », La Cause freudienne, n°50, février 2002, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 8.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 84.

[8] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, op. cit., p. 61-92.

[9] Ibid., p. 70.

[10] Ibid., p. 74.




Un effort d’élucidation

Avec son livre Actualité de la haine, Anaëlle Lebovits-Quenehen pose un acte qui porte à conséquence, en trouvant une autre voie que celle de la dénonciation. En mettant l’accent sur la façon dont la psychanalyse permet de lire le symptôme haineux de l’époque, c’est l’effort d’élucidation qui est au travail. Si on le saisit d’emblée à la lecture, on le vit plus en-corps à écouter l’auteure en parler [1]. Une dimension nouvelle apparaît, celle de l’engagement et de la prise de risque qui lui est inhérente. Prendre position c’est prendre un risque, nous dit A. Lebovits-Quenehen. L’engagement relève donc de ce courage et de cette audace qui en passe par le fait de ne pas reculer devant l’impossible-à-dire. L’auteure nous enseigne que la confrontation à l’impossible est plus une occasion à saisir qu’une raison de ne pas y aller. Elle le démontre avec force, en mettant la focale sur la mémoire et les trous autour desquels elle s’ordonne, afin d’interroger ce qui se cache derrière les masques de la haine.

Nous avons été saisis par la rigueur avec laquelle A. Lebovits-Quenehen cherche à éclairer ce qui peut paraître inaccessible. Son effort d’élucidation a un effet de mise au travail pour ceux qui l’écoutent et cherchent à s’y retrouver dans le labyrinthe des paradoxes. Ainsi, apprend-on que la mémoire en psychanalyse est « ordonnée autour d’un trou […] trou structurel qui en constitue […] le cœur et la condition de possibilité » [2]. Ce cœur est un affect, précise-t-elle, il « y fait trou en même temps qu’il lui donne son caractère vivant, pourvu que la mémoire s’y adosse. […] on ne saurait [donc] avoir de mémoire que de ce qui nous touche, que de ce qui a inscrit une trace profonde dans notre vie de sujet, et cela jusque dans notre corps » [3]. Et elle précise que c’est « là que se marque d’ailleurs la différence entre Histoire et mémoire » [4].

On touche alors à un paradoxe qui concerne la transmission. Si la mémoire est rendue vivante du fait d’être trouée par l’affect, elle est par ailleurs intransmissible, car l’affect est par nature hors discours. À l’inverse : « Déprise d’affects, une période peut devenir objet d’histoire » [5] et objet d’une transmission. Cette distinction si fine nous permet de saisir en quoi la dimension intransmissible de l’évènement est aussi ce qui « le maintient vivant ». Ainsi, toujours quelque chose rate à vouloir dire l’évènement, et c’est justement ce ratage qui le fait vivant, car il laisse penser qu’on en fera jamais le tour. A. Lebovits-Quenehen en a livré un bel exemple en évoquant la singularité du Mémorial de l’Holocauste à Berlin. Ce lieu, marqué par l’absence, permet à la mémoire d’être suscitée. Ainsi, faut-il qu’une place soit laissée vacante pour que le souvenir puisse advenir et s’y loger.

En 1995, lors des soirées télévisées de commémorations de la fin de la seconde guerre mondiale, je découvrais, avec horreur et stupéfaction, le témoignage d’ingénieurs allemands expliquant l’invention des chambres à gaz et des fours crématoires. Lycéenne, les clés de lecture me manquaient, seul résonnait l’affect de dégout et d’incompréhension, avec une question laissée sans réponse : comment des hommes intelligents peuvent en arriver à inventer une machine pour tuer d’autres hommes ? Pendant longtemps, la célèbre formule de Willy Brandt « nie wieder », « plus jamais ça », est venue boucher la question en maintenant une position d’ignorance. Il faudra la rencontre avec un analyste pour réveiller le sujet endormi et découvrir les ressorts inconscients, seul antidote face à la haine. En 2020, la rencontre avec le formidable travail d’A. Lebovits-Quenehen a produit un affect de gaieté, particulièrement au moment où j’ai enfin saisi ce que le mot élucider veut dire.

[1] Lebovits-Quenehen A., « Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique », conférence, séminaire clinique de Touraine, organisé dans le cadre des activités de l’ACF-VLB, Tours, 19 septembre 2020, inédit.

[2] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 66.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 66-67.

[5] Ibid., p. 67.