Éditorial : Vieillir ou le « battement temporel du sujet » *

L’être parlant parcourt ce qu’il est convenu d’appeler les âges de la vie, le plus souvent, dans une passion de l’ignorance des transformations qui affectent son corps. Ce corps adoré, qui le représente, lui donne consistance. Dès lors, comment le parlêtre peut-il supporter ce que le vieillissement des cellules lui inflige, sinon en tentant, en vain, de parer à la débâcle par différents rafistolages ? Il faut une accroche au corps singulière, celle qui anime le regard de Rembrandt, pour oser peindre une image qui se modifie en miroir, faisant surgir, à l’horizon, sa propre disparition en une série d’autoportraits saisissants.

Que peut apporter la psychanalyse à l’égard de cette angoisse existentielle ? L’expérience qu’elle induit permet de saisir l’âge non plus à partir de l’image d’un corps qui « fout le camp à tout instant » [1], mais du lieu de l’Autre, incarnant ainsi une autre dimension du corps, celle décernée par le langage. Ce « lieu de l’Autre n’est pas à prendre ailleurs que dans le corps, […] il n’est pas intersubjectivité, mais cicatrices sur le corps tégumentaires, pédoncules à se brancher sur ses orifices pour y faire office de prises, artifices ancestraux et techniques qui le rongent » [2].

Sans méconnaitre la sénescence des cellules, le dysfonctionnement de l’ADN et des protéines, la psychanalyse s’intéresse avant tout à ce qui, du mystère du vivant, se trouve pris dans la langue. Y résident d’autres cicatrices que les marques du temps qui font outrage au corps capturé par le miroir. Elles font « épissure entre [le] sinthome et le réel parasite de la jouissance » [3], se cristallisant en une matière signifiante que l’inconscient interprète.

Dominique Rolin, dans son effort pour cerner ce en quoi l’expérience du vieillissement est « encore sensuellement rattachée au monde », dévoile, à travers une série de rêves, et de souvenirs d’enfance, ce qui s’est joué pour « l’exilée majeure » qu’était « la petite Domi », « capturée » par le cadran d’une pendule dans la maison de ses grands-parents. Elle use de son inconscient pour se brancher sur ce qui a fait symptôme. En l’occurrence, un événement de jouissance qui, dans un battement, a creusé une absence : « Le Temps me veut, le Temps me traque […]. Le Temps est un fauve dont s’échappe un grognement rieur. Assez, Temps, je ne laisserai pas faire. Terminer mon livre et je t’aurai exterminé » [4]. Aujourd’hui comme hier, à l’égard de la solitude radicale éprouvée, « Je ferai ma page contre vents et marées » [5].

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série présente deux textes écrits pour une journée que la COVID-19 et l’assignation à résidence ont empêchée[6]. Psychologues et psychanalystes y témoignent de leur manière de subvertir les protocoles, en fondant leur pratique sur une éthique : rester au plus près des cicatrices, des nouages qui, au fil des années, ont arrimé un corps parlant à la vie.

 

* Laurent É., « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, n°211, 6 juillet 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr) ; publié initialement dans La Cause freudienne, n°26, février 1994, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 3.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 66.

[2] Lacan J., « La logique du fantasme. Compte rendu du Séminaire 1966-1967 », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 327. Et cf. Miller J.-A., « Parler avec son corps », Mental, n°27/28, septembre 2012, p. 127-133.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 73.

[4] Rolin D., Le Futur immédiat, Paris, Gallimard, 2002, p. 55 et 108-110.

[5] Ibid., p. 89.

[6] Conversation autour de l’ouvrage Vieillir aujourd’hui. Perspectives cliniques et politiques (Champ social, 2019), avec M. Grollier, A. Simon, A. Duchêne, Y.-M. Le Guernic, faculté de psychologie de Strasbourg, 12 mars 2020, annulée.




Le savoir inconscient et le temps

Les mathématiques connaissent-elles le temps [*] ? Si l’on en croit un philosophe des mathématiques contemporain, Gerald James Whitrow, leur effort a été de réduire le temps à des séries continues d’instants sans durée, isomorphes avec le continuum des nombres réels. Le nombre d’instants dans une durée finie est ainsi infini et on ne le connaîtra que par convention. La mesure ne se donne pas par la nature, mais par la norme.

Il fallut beaucoup de temps pour que l’on en vienne à une mesure stable. Cette histoire passionnante s’est longtemps confondue avec celle du maître. Elle s’en est émancipée définitivement avec Christian Huygens, et nous nous habituons maintenant à considérer la mesure du temps à l’égal de celle de l’espace. Cependant, la mesure en elle-même n’épuise pas les ressources de l’objet temps. Le temps nécessaire aux démonstrations s’impose comme facteur décisif à mesure que l’usage des ordinateurs n’est plus seulement d’application mais qu’il se glisse dans la démonstration même des preuves. Au-delà du débat sur la consistance véritable des preuves assistées par le temps de calcul de l’ordinateur, l’effet produit par ce détour accentue le fait que le temps compte toujours plus. Il ne cesse de presser. Le nouvel organe calculateur a-t-il touché au pathos du temps ? Les objurgations majeures à l’égard de Chronos, que ce soit la demande du moment de plus ou du moment de moins, s’en trouvent-elles ébranlées ? Le temps qui passe angoisse-t-il davantage ?

La psychanalyse ne se fie pas à l’incidence du temps au niveau de l’angoisse existentielle. Comme ailleurs dans son enquête, elle saisit son objet dans l’incidence sur la différence des sexes, soit au point où il fait symptôme. Avant de considérer le temps dans son rapport à l’angoisse, elle le considère là où il s’inscrit comme un langage et se donne comme inscription. C’est le noyau hystérique de la névrose, et aussi le noyau obsessionnel, nulle part ailleurs plus clair qu’en ce point où la conscience veut maîtriser la vie. C’est avec la névrose obsessionnelle de l’homme aux rats que Freud, en 1908, fait connaître au monde l’importance de l’aversion des montres : « il est extrêmement clair que ces malades cherchent à éviter une certitude et à se maintenir dans le doute ; chez certains, cette tendance trouve une expression vivante dans leur aversion contre les montres qui, elles, assurent au moins la précision dans le temps » [1]. Il fait aussi connaître dans ce texte l’attrait puissant des problèmes insolubles et l’importance du facteur temps à cet égard : « De pareils sujets sont avant tout la paternité, la durée de la vie, la survie après la mort, et la mémoire à laquelle nous nous fions habituellement, sans cependant posséder la moindre garantie de sa fidélité. L’obsédé se sert abondamment de l’incertitude de la mémoire dans la formation de ses symptômes » [2].

Freud prolongeait ainsi l’assertion de L’Interprétation des rêves selon laquelle l’inconscient ne connaît pas le temps [3]. Il y eut quelque méprise sur cette thèse. Si l’inconscient, en tant que mémoire, ne connaît pas le temps, c’est au sens où il n’en connaît pas la mesure. Il est ainsi compatible avec le temps immémorial du mythe. Il n’en est pas pour autant voué à l’informe et à l’indescriptible. Référons-nous à l’espace qui, lorsqu’il n’est pas abordé par la mesure, peut l’être par sa déformation autour de trous qui définissent sa topologie. La thèse freudienne sur le temps et l’inconscient permit à Lacan de dégager le statut logique de ces chaînes de mémoire. Le trouble, le trou – introduit dans la mesure du temps par le fait qu’il n’y ait pas de bonne heure pour le sexuel –, libère la fonction du sujet qui le prend en compte pour s’y loger, dans l’après-coup. La seule mesure que connaisse l’inconscient est celle du phallus qui ne donne aucune identité sexuelle, mais permet le calcul d’une identification.

L’enseignement de Lacan présente les modalités d’articulation de la mémoire inconsciente et du battement temporel du sujet : trous de mémoire, défauts de mesure, persistance inquiétante, oublis calamiteux, oubli de l’oubli. Tous ces manques et ratures sont les matériaux d’une logique du temps en psychanalyse. Elle discerne d’abord son sophisme dans « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » [4], elle trouve plus tard ses formules dans la logique de l’aliénation et celle de la séparation [5], elle perçoit enfin sa topologie avec le titre d’un Séminaire qui rapproche les deux dimensions subjectives de l’espace et du temps : « La topologie et le temps » [6].

La clinique du temps en psychanalyse, sa cristallisation là où il fait symptôme, se dévoile à la fois sous la forme la plus particulière de l’inscription signifiante et sous des paradigmes récurrents selon les structures cliniques. Cette pathologie trouve de merveilleuses réalisations dans la névrose obsessionnelle. Il ne faut pas pour autant oublier l’heure de la vérité du désir que brandit la montre du sujet hystérique. Le phobique se prévient de l’une et l’autre par des évitements précis. Le symptôme fait office de test, car il nous présente des paradigmes à la fois constants et étrangers l’un à l’autre. Rien ne dit que l’obsessionnel et l’hystérique soient à la même heure – les guerres de religion entre obsessionnels et les chocs entre adulations hystériques sont aussi là pour manifester les limites de l’intersubjectivité. Quant aux énigmes du temps vécu dans la psychose, elles déplacent sérieusement les évidences intuitives : l’infini du temps paraphrénique répond au morcellement indéfini du temps schizophrénique, et témoigne des conséquences du mouvement de rejet de la signification. Le coq-à-l’âne maniaque et ses coupures incessantes répondent à l’inertie sans faille de la mélancolie.

Le temps, s’il s’actualise selon les différentes formes cliniques, se diversifie aussi selon des espèces qui sont trans-cliniques. Le temps du pendule de C. Huygens n’est pas celui du coup de foudre, et la phénoménologie du temps n’est ni sa logique ni sa topologie. Il revient à la psychanalyse d’en présenter les différentes modalités dans la cure elle-même, et par là de manifester le type de temporalité d’un être, l’inconscient, qui ne connaît pas le temps. Il est aussi de son ressort de montrer comment le sujet peut alors se libérer des impasses qui l’enchaînent dans des pièges plus étranges que ceux que les voyageurs temporels de fiction peuvent nous révéler.

[*] Ce texte est un extrait d’une première publication dans La Cause freudienne, n°26, février 1994, p. 3-4 ; version éditée dans ce numéro avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 250

[2] Ibid., p. 250-251.

[3] « L’indestructibilité est même une caractéristique proéminente des processus inconscients. Dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié » (Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 491). Cf. également : « Les processus du système Ics sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le temps, ne sont pas modifiés par l’écoulement du temps, n’ont absolument aucune relation avec le temps. » (Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 96).

[4] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 197-213.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXVI, « La topologie et le temps », 1978-1979, inédit.




L’instant

C’est à propos de la question du temps que Lacan fit pour la première fois référence à Kierkegaard [*]. On peut lire dans « L’agressivité en psychanalyse » de 1948, ceci : « Nous ne croyons pas vain d’avoir souligné le rapport que soutient avec la dimension de l’espace une tension subjective, qui dans le malaise de la civilisation vient recouper celle de l’angoisse, si humainement abordée par Freud et qui se développe dans la dimension temporelle. Celle-ci aussi nous l’éclairerions volontiers des significations contemporaines de deux philosophies qui répondraient à celles que nous venons d’évoquer : celle de Bergson pour son insuffisance naturaliste et celle de Kierkegaard pour sa signification dialectique. » [1] Il s’agit de montrer ici que le concept kierkegaardien d’instant permet à Lacan d’appuyer, au moment de l’invention de la scansion, son approche de la question du temps.

 

La « signification dialectique » du temps chez Kierkegaard

Dans la cinquième thèse de ce texte, Lacan appréhende le problème de l’angoisse dans son rapport au temps. Cette catégorie est présentée comme pouvant être éclairée par la signification dialectique que lui a donnée Kierkegaard. Or, ce qui chez le philosophe éclaire cette dialectique est la notion d’instant, si fortement repensée par lui. Jacques-Alain Miller en fit d’ailleurs la remarque dans son cours « Les us du laps » [2]. Comment, dans cette conjonction laissée en suspens par Lacan, s’articulent angoisse, temps et instant ?

Kierkegaard subvertit l’interprétation classique du rapport de l’instant et du temps. Il ne considère pas le temps en soi, mais par rapport au sujet de l’existence, lequel décide de son orientation dans le temps. Le problème, pour le philosophe, est de définir les caractéristiques d’une temporalité existentielle. Il ne s’agit donc plus du temps hégélien propre à l’esprit du monde, pris sous l’empire du concept, mais d’un temps en rapport avec le sujet et l’Autre.

Kierkegaard a donc isolé deux conceptions de l’instant : l’une concerne l’instant dans son rapport au temps au plan de l’immanence, l’autre, la sienne donc, le conçoit comme transcendance. De l’instant, considéré jusqu’alors comme multiplicité dans la succession temporelle, il va montrer en quoi il est une singularité, un « atome d’éternité » qui marque la manifestation de l’éternité dans le temps et la possibilité de sa transfiguration.

Dans la première conception, l’instant est abstrait, un simple « maintenant » aussitôt aboli par le « maintenant » suivant, tout aussi passager. Il est le soudain, le ponctuel, sans consistance, séparé de l’être. Le Concept de l’angoisse critique une difficulté du Parménide de Platon [3], à propos de la participation de l’Un au temps. L’instant y est défini comme « la catégorie du passage » mais est en fin de compte réduit à une « muette abstraction atomique » [4] – bref, à du temps comme non-être.

À l’opposé, dans la conception kierkegaardienne, l’instant trouve sa véritable signification, non plus comme miettes de devenir à l’éphémère destinée, mais au moment précis où son atome fait rupture constitutive, avènement éternel, d’une décision subjective. L’émergence de la personne du Christ est évidemment, pour Kierkegaard, la chose même. Par lui, le surgissement de l’éternité dans le temps empirico-historique vient scinder sa continuité. La coupure du temps par la présence du Christ fonde l’éternité de l’instant et inspire à l’existant le modèle du saut dans la foi.

Exister pour Kierkegaard présuppose donc un acte qui, par son saut – soit la rupture qu’il produit –, traverse le temps, le temps de l’enchaînement des causes et des effets. L’instant est ce fragment du temps qui échappe et survit à son perpétuel dépassement par la nouveauté inaltérable de ce qu’il instaure. Il est bien, au regard de l’existence, ce point à partir duquel quelque chose se fixe pour toujours, ce point de fracture où l’irréversibilité du nouveau advient. L’existence kierkegaardienne est donc nécessairement cette tension d’une hâte qui refuse toute lenteur, toute longueur temporelle, ou encore toute rêvasserie romantique.

 

L’instant : une catégorie lacanienne

Faire de l’instant une catégorie lacanienne est une proposition qui trouve son poids renforcé par un autre texte contemporain de l’allusion kierkegaardienne : « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » [5]. Parmi le déroulement subjectif de ce procès logique, rappelons le premier de ces « trois moments de l’évidence », celui de cette instance que Lacan nomme « l’instant du regard » [6]. Plusieurs de ses caractéristiques révèlent l’existence d’une communauté certaine avec la notion kierkegaardienne.

Tout d’abord, cet instant a une détermination conférée par le regard. Cette instantanéité du regard est pourtant supplémentée d’un temps de voir ce qui n’est pas (dans le sophisme, deux disques noirs). Cet instant est donc autre chose que ce postulat que Lacan reconnaît aux formes classiques de la logique, à savoir : « rien qui ne puisse déjà être vu d’un seul coup » [7], puisqu’il n’est pas un temps inerte où se livrent les données, mais déjà un temps de possibilité. Or, cette articulation du regard à l’instant se retrouve à travers le concept kierkegaardien.

Le mot danois pour Instant est Øieblikket. Étymologiquement, ce terme, comme pour son correspondant allemand Augenblick, signifie « coup d’œil » ou « clin d’œil ». Il traduit la vitesse du regard que rien n’égale, commensurable pourtant à l’éternité [8]. La signification du terme implique aussi une référence à saint Paul et à la métaphore du clin d’œil dont le Nouveau Testament exprime la « Plénitude du temps », réalisée par le christianisme et réaffirmée par Kierkegaard. La saisie totale du clin d’œil produit sa plénitude, sa vitesse lui fait participer au temps dans sa succession, pendant qu’il capte simultanément la présence de l’éternel.

L’instant n’implique aucune Aufhebung hégélienne entre temps historique et éternité. Si l’instant est ce point qualitativement plein à partir de quoi quelque chose peut se fixer pour toujours – point hors temps, de rupture entre un temps 1 et un temps 2 –, ce n’est qu’en tant qu’union paradoxale du temps et de l’éternité qu’il consiste, il est donc toujours à renouveler. Ce temps, qualifiable de réel, maintient les contraires en opposition dans une tension dont le sujet fait l’épreuve. Par sa discontinuité, il n’admet aucune nécessité hégélienne et n’implique aucune totalisation ou finalité du même ordre.

L’enjeu que contient l’instant se tient dans la pertinence pratique du concept pour l’expérience analytique. Ces années quarante sont précisément le moment où Lacan élabore ce mode nouveau d’intervention dans les cures, prototypique de l’acte analytique : la scansion. S’il n’a pas explicitement raccordé la fonction de l’instant à la suspension de la séance, il semble pourtant logique d’en voir le rapport.

La coupure introduite par l’acte d’interrompre l’analysant en un point particulier de sa parole, dégage son produit : créer rétroactivement de l’instant, celui du dernier dit. Souvent, l’effet de ponctuation fait surprise au sujet, qui après-coup rapporte à la séance suivante son étonnement, son énigme ou ses associations quant à ses propres mots, entendus plus nettement d’être les derniers. L’instant de ce dit advenu après-coup comme le dernier, a bien modifié la séance et ses effets. Réduite avant cette invention à une durée cumulative, la séance voyait la dimension chronométrique de sa temporalité gommer les possibilités d’user des effets de surgissement que l’instant confère par sa rupture. Comme chez Kierkegaard, le temps se rapporte qualitativement, et non quantitativement, à ce qui y fait coupure. Ce temps, devenu instant sous l’effet d’une coupure imprévisible que l’analysant n’attend pas, se comprend comme un temps réel. La vérité de l’instant comme temps réel, lié à l’irréversibilité d’un acte, relève non plus d’une durée, mesure de la subsistance des choses, mais d’un temps qui détermine leur avènement à travers leur rupture.

La scansion implique un temps réel dans la mesure où l’instant généré par la coupure fait toujours tuché pour le sujet. L’instant est bien la face temporelle de la tuché. De même, sa finalité est de réveil. Les effets de surgissement et de précipitation propres à cette technique, dont Lacan témoigne à propos de ce patient abrégé dans le cours tranquille de son bavardage sur Dostoïevski [9], sont en fin de compte l’indice du caractère opératoire de Kierkegaard dans la lecture de Lacan.

 

[*] Ce texte est un extrait d’une première publication dans La Cause freudienne, n°56, mars 2004, p. 86-90 ; version éditée dans ce numéro avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[1] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 123.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse l’université Paris VIII, cours du 31 mai 2000, inédit.

[3] Platon, Parménide, Paris, Flammarion, 1994.

[4] Kierkegaard S., Le Concept de l’angoisse, Paris, Gallimard, 1935, p. 177.

[5] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, op. cit., p. 197-213.

[6] Ibid., p. 204.

[7] Ibid., p. 202.

[8] Cf. Kierkegaard S., Le Concept de l’angoisse, op. cit., p. 91.

[9] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 315.

 




L’âge à l’épreuve des protocoles

Vieillir devient, dans notre société, une forme de pathologie[*]. La référence constante à une science sommée de répondre de façon circonstanciée, programmable, et présentée sur un versant d’utilité sociale, induit que le vieillissement soit désormais abordé quasi systématiquement comme dérèglement, perte ou pathologie, dans des dimensions neurologiques et cognitives [1].

Cette voie ouvre l’opportunité d’un accompagnement « protocolisé », médicalisé, voire éducatif ou rééducatif. Aux États-Unis, cela va jusqu’à un lobbying afin d’obtenir du FDA [2] la reconnaissance de la dimension pathologique du vieillissement, porte ouverte pour des recherches conduisant à la commercialisation de traitement par les laboratoires. Or, quel que soit son âge, chacun existe, avant tout, en tant que sujet en voie de reconnaissance, tentant de soutenir son inscription dans un lien social. Ce sujet, il est important de l’accueillir et de le reconnaitre dans sa singularité.

Ainsi, quelles que soient les causes de ces déficiences et de ces pertes que connaissent ces personnes âgées, aussi dramatiques soient-elles, elles restent des sujets auxquels il est essentiel de donner une place. Le sujet a toujours affaire à un réel potentiellement traumatique, c’est la seule donnée qui soit universelle, mais tous ne s’en débrouillent pas de la même façon. Vieillir, affronter les pertes successives qui peuvent conduire à une dépendance contrainte à un partenaire plus ou moins accueillant, est une situation de plus en plus rencontrée dans nos sociétés dites développées. Maintenir un accueil du sujet qui tienne compte de ce qui insiste derrière ces pertes constitue une dimension clinique essentielle. Même lorsque ces pertes concernent la mémoire et le langage, il s’agit d’entendre ce qui se répète chez le patient.

Cet accueil présente un enjeu qui interpelle l’orientation psychanalytique lacanienne, laissant au sujet sa part de responsabilité.

Travailler avec des sujets âgés, des sujets parfois diminués dans leur corps et/ou leurs moyens intellectuels, nécessite de conserver cette éthique du sujet. Il s’agit ainsi de pouvoir interroger les différents diagnostics qui font taire le sujet, ou le conduisent à passer sous silence ses tentatives pour signifier, d’une façon ou d’une autre, sa présence. L’âge n’efface pas le sujet, il le contraint au contraire à changer, plus ou moins, ses stratégies, et le confronte à la représentation de sa propre disparition. Mais la vie est toujours là, avec des moyens à trouver pour se concrétiser, pour que la jouissance, celle de la vie, trouve à se dépenser.

Des professionnels, soutenus par l’éthique de la psychanalyse, font consister cette possibilité au sein d’institutions et de dispositifs, autorisant des sujets à se sentir toujours vivants.

Claudine Valette-Damase et moi-même avons encouragé et construit un réseau de professionnels – le réseau des CÉRÂS [3] – qui vise à partager les effets de cette position éthique, à transmettre l’expérience de ceux qui souhaitent accompagner ces sujets, à illustrer l’intérêt clinique de cette orientation afin de peser sur la politique de soins et d’accompagnement des sujets âgés. Ce réseau se déploie en référence à la psychanalyse d’orientation lacanienne, ce qui lui offre son expérience et ses possibilités d’élaboration. Il promeut une clinique qui subvertisse les commandes publiques de bientraitance et de silence du sujet. Ce réseau a été au départ du cartel qui a produit l’ouvrage Vieillir aujourd’hui, Perspectives cliniques et politiques [4]. Les CÉRÂS publient aussi régulièrement une lettre, Réson’Ans [5], qui présente une orientation primordiale dans ce champ. Ainsi, entre les acronymes qui nous gouvernent désormais, et qui dictent également les conditions d’évaluation de nos pratiques, se glissent, dans cette lettre, des témoignages d’actions et d’accompagnement menés par des collègues engagés dans ce travail d’accueil des sujets pouvant être débordés par un vieillissement qui les bouscule et les fragilise. Le contexte d’épidémie, que nous venons de traverser, et dont nous ne sommes pas vraiment sortis, est à considérer comme un appel à ne pas reculer devant ce travail.

[*] Intervention initialement prévue le 12 mars 2020 à la faculté de psychologie de Strasbourg dans le cadre d’une conversation autour du livre Vieillir aujourd’hui. Perspectives cliniques et politiques (Champ social, 2019), et annulée à cause du confinement. Texte proposé par Isabelle Galland.

[1] Cf. le 21e International Association of Gerontology and Geriatrics World Congress, accueilli par The Gerontological Society of America, San Francisco, 23-27 juillet 2017, congrès qui a fait date. Cf. également les rapports de L’Année gérontologique, disponible sur internet.

[2] FDA (Food and Drug Administration) est l’agence nord-américaine des produits alimentaires et des médicaments. Le projet TAME (Targeting Aging with METformin – Albert Einstein Collège of medicine – New York) a proposé en 2015 une expérimentation visant à prouver que le vieillissement n’est pas une simple usure biologique consubstantielle à la vie, mais bel et bien une affection, un problème de santé (cf. 21e International Association of Gerontology & Geriatrics World Congress, op. cit., cité par : Innovation in Aging, vol. 1, supplément, juillet 2017, p. 743, disponible sur le site d’Oxford Academic Journal : cademic.oup.com/journals).

[3] CÉRÂS : Centres d’Études et de Recherches sur l’Âge et le Sujet.

[4] Simon A., Duchêne A., Le Guernic Y.-M. (s/dir.), Vieillir aujourd’hui. Perspectives cliniques et politiques, Nîmes, Champ social, 2019.

[5] Réson’Ans. Clinique du vieillir, Lettre du Réseau des Centres d’Études et de Recherches sur l’Âge et le Sujet (CÉRÂS).




Le temps de vieillir

Les personnes âgées témoignent de la persistance du désir et du sentiment de la vie [*] : « ça jouit ou […] ça souffre – c’est du même ordre – et […] ça a un corps » [1], voilà ce que Lacan dit de la vie dans sa « Conférence de Louvain ». Le corps a un âge, mais l’être parlant, sujet de son inconscient, n’en a pas.

La question du temps est omniprésente en EHPAD [2]. De la « désorientation temporelle » des résidents diagnostiqués déments au manque de temps des soignants, chacun parle du temps et laisse entrevoir son rapport avec celui-ci.

C’est lors d’entretiens individuels que le temps logique peut être abordé, que quelque chose s’énonce de la position subjective de ces sujets âgés. Il ne s’agit plus du temps chronologique, mesurable ou objectivable que l’on partage et que l’on rappelle souvent aux personnes dites désorientées dans les EHPAD – la date, la saison, l’heure, censés être des repères permettant de vivre ensemble. C’est ce temps subjectif que l’on « met en mouvement […] par la parole » [3].

Freud énonce dans L’Interprétation des rêves que l’inconscient ignore le temps [4]. Ce qu’Éric Laurent précise en ajoutant que si « l’inconscient […] ne connaît pas le temps, c’est au sens où il n’en connaît pas la mesure » [5]. Il ne s’inscrit donc pas dans le temps chronologique partageable par tous, mais au contraire connaît son propre rythme et sa propre mesure. Il ignore le temps au sens où il est dans une autre dimension. L’inconscient ne répond pas à la continuité du temps chronologique du calendrier, il est marqué par la discontinuité. Ainsi, les symptômes, parfois retenus chez une personne âgée comme signes d’une démence, peuvent être considérés par le psychologue orienté par la psychanalyse comme des formations de l’inconscient.

Comme le reprend É. Laurent, il ne s’agit alors plus de la mémoire comme capacité à retenir des informations, mais de l’« articulation de la mémoire inconsciente et du battement temporel du sujet : trous de mémoire, défauts de mesure, persistance inquiétante, oublis calamiteux, oubli de l’oubli » [6]. Rappelons que le refoulement n’est pas un trou de mémoire. De la même manière, ce qu’on appelle « désorientation » ou « déambulation », perçus comme signes de la maladie démentielle, peuvent être considérés du point de vue subjectif. Il y a des sujets en errance. Adopter ce point de vue ne consiste pas à nier ou à remettre en cause toutes les maladies neurodégénératives, mais à considérer le sujet concerné. L’individu des neurosciences n’est pas le sujet de la psychanalyse [7], l’un n’empêche pas l’autre. Il s’agit plutôt du « choix [qui] s’ouvre entre le conformisme comme oubli de soi ou la sauvegarde de la singularité » [8].

Pour Lacan, l’inconscient a une affinité essentielle avec le temps. Jacques-Alain Miller indique qu’il faut du temps pour découvrir « l’inconscient en tant qu’il s’inscrit comme évènement dans la trame du temps » [9]. C’est dans la discontinuité, dans les moments de vacillement, que l’inconscient se laisse entrevoir, dans ce qui semble dysfonctionner. Ce sont ces évènements qui donnent le rythme à l’émergence du sujet de l’inconscient.

 

[*] Intervention initialement prévue le 12 mars 2020 à la faculté de psychologie de Strasbourg dans le cadre d’une conversation autour du livre Vieillir aujourd’hui. Perspectives cliniques et politiques (Champ social, 2019), et annulée à cause du confinement. Texte proposé par Isabelle Galland.

[1] Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 12.

[2] EHPAD : Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

[3] Roux P., « Le temps logique pour s’orienter », Section clinique d’Aix-Marseille, disponible sur internet.

[4] « L’indestructibilité est même une caractéristique proéminente des processus inconscients. Dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié » (Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 491).

[5] Laurent É, « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, n°211, 6 juillet 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr), publié initialement dans : La Cause freudienne, n°26, février 1994, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 3.

[6] Ibid.

[7] Vanderveken Y., « L’inconscient et le cerveau : rien en commun », Lacan Quotidien, n°804, 3 décembre 2018, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[8] Laurent É., L’Envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin, 2016, p. 21.

[9] Miller J.-A., « La nouvelle alliance conceptuelle de l’inconscient et du temps chez Lacan », La Cause freudienne, n°45, avril 2000, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 4.