Éditorial : Le refoulement est-il devenu « has-been » ?

1895. Freud invente la psychanalyse en substituant la cure par la parole à l’hypnose. Il découvre que ses patientes hystériques se défendent contre la réminiscence de souvenirs pourtant essentiels. Freud saisit qu’une intention de dire est empêchée. Il y a « censure » [1], dissimulations, « fausses connexions » dans les chaînes associatives [2]. C’est le refoulé, une élaboration complexe de significations, de pensées qui existent à l’insu du sujet. Cette découverte est afférente à l’inconscient. Déchiffrer ses formations – lapsus, oubli de mot, symptôme – permet que le sens qui y est emprisonné soit délivré.

2020. Une patiente dit à son analyste : « le mot ‘‘sidérer’’, je l’oublie sans cesse. Je l’ai écrit sur un petit carnet pour m’en souvenir ». « Sidéral ! », lance l’analyste avant d’ajouter : « Faites confiance à votre inconscient, c’est mieux que tous les petits carnets ». L’interprétation pointe le mystère autour du signifiant qui défaille. C’est un branchement sur l’inconscient, non pas comme lieu enfoui où se cache le sens du mot refoulé, mais comme point de rupture par l’équivoque « en tant que nouveau, en tant que déchirement du tissu usé de la parole qui circule dans les sens communs » [3]. La flèche décochée par l’analyste vise la pratique du petit carnet qui recouvre les glissements de la langue. Le trait fait mouche dans l’espace de la séance – ce lieu de réveil, hors signification. Délogée de son recours à la graphie, l’analysante est accrochée à son dire : une nuée de mots tournoient autour du signifiant « sidérer », ce bout de réel recraché par l’un des trous de sa langue.

La recherche, qui se poursuit autour de l’expérience analytique, démontre que le refoulé n’est plus cette vérité dernière à débusquer, mais un débris de langue, la facette d’un fragment de cristal qui miroite lorsqu’il surgit de l’« achoppement par le trou » [4]. Le refoulement serait-il alors un concept has-been ? Il est, au contraire, un point brûlant de la subversion freudienne qui a logé la pulsion au cœur de la civilisation, car pour Freud, « le refoulement […] a sa racine dans la fixation […]. Et il décrit la fixation comme un arrêt de la pulsion » [5]. Le refoulement est ce qui fait trou dans la langue commune, ce à partir de quoi chaque parlêtre peut s’appareiller au réel, accrocher des semblants en un point où il a été percuté par la lettre de jouissance. C’est autour de cette lettre que se font les destins, que se tissent et se déchirent les discours du monde. Là est la brèche que Freud a creusé dans la civilisation. L’analysant qui, séance après séance, butte sur cette faille, s’y affronte, ressentant une joie étrange, et sans cesse renouvelée, à en créer les bords vibrants, éprouve les effets de cet acte et en réinvente, à sa façon, les conséquences.

[1] Freud S., « Psychothérapie de l’hystérie », in Freud S., Breuer J. (s/dir.), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 228.

[2] Ibid., p. 238.

[3] Laurent É., « Les éclairs et l’écrit », L’Inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, Paris, École de la Cause freudienne, coll. Rue Huysmans, 2019, p. 143.

[4] Meseguer O., « Hors les murs », L’Hebdo-Blog. Nouvelle série, n°203, 11 mai 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 30 mars 2011, inédit.




Le refoulement est-il en crise?

Ce titre peut étonner[*]. Voyons, le refoulement n’est-il pas une constante structurale, pour le moins en ce qui concerne la structure névrotique ? N’est-ce pas là le concept qui désigne le mode intangible selon lequel se constitue l’inconscient même, l’inconscient au sens freudien, synonyme de refoulé ? Mon titre voudrait-il dire que les signifiants qui le composent ont une historicité telle que, en nos temps modernes, celle-ci introduirait en son sein une sorte de crise ? Pas du tout. Si cela était, j’aurais choisi le titre « le refoulé est-il en crise ? »

Il convient donc que je m’explique, ce que je vais faire avant de circonscrire une problématique et d’en tirer quelque conséquence sur la question du symptôme.

Pour Freud, il est vrai que pendant tout un temps l’usage du concept de refoulement s’avère corrélatif de celui d’inconscient et leurs valeurs génériques se recouvrent. Mais à partir de 1915 et de l’introduction de la distinction entre le « refoulement originaire » et le « refoulement après-coup », cet usage générique, pratique, est entamé, et Freud en arrive en 1926, à préciser les termes d’un usage plus rigoureux en la matière. D’un côté, en effet, il y a un refoulement originaire, constitutif comme tel de l’inconscient, et dont la dynamique propre est expansive du fait d’un effet d’attraction précédent et qui, présent, prend le statut d’un cas particulier dans un groupe de mécanismes que Freud, reprenant un concept qu’il avait laissé à côté, rassemble sous le terme de « défense ».

Même si Freud n’a pas cerné strictement ce qui cause le refoulement originaire, seulement le mécanisme en jeu, celui du contre-investissement, il ne fait pas de doute qu’il y a là pour lui quelque chose d’intangible, quelque chose qui une fois produit reste, dans la névrose, hors d’atteinte de la contingence. C’est, me semble-t-il, la position de Lacan qui, au-delà du nom probablement contingent qu’il a donné à l’opérateur structurel de ce refoulement, le Nom-du-Père, en cerne l’effectuation comme la réponse nécessaire du réel à l’objet du désir de l’Autre.

Il n’en va pas de même du refoulement après-coup. Son efficience est variable en ce que, pour Freud comme pour Lacan, elle est liée aux incidences de l’histoire signifiante de chaque sujet sur la structuration des pulsions et sur leur traitement dans la subjectivité. Le refoulement secondaire, qui est toujours partiel, oscille entre succès et échec suivant la marge que laisse son produit, le symptôme – formation de substitution pour Freud, formation de l’inconscient pour Lacan –, au déplaisir, aux inhibitions qui peuvent l’accompagner et surtout à l’angoisse. Est-ce pour autant que Freud s’éloigne du terrain du cas par cas jusqu’à invoquer une évolution historique de cette variabilité ? Oui, et c’est vérifiable : en filigrane dans ses écrits à partir du milieu des années vingt et explicitement dans Malaise dans la civilisation [1] où il articule défaillance du refoulement et évolution de la société vers un excès de ses exigences en matière de renoncement pulsionnel.

Le pas qu’effectue Lacan, l’année précédant la mort de Freud, et qu’il confirmera après-guerre, est tout aussi patent et peut-être plus frappant dans la mesure où, sur les bases de son appréciation d’une évolution affectant la structure du complexe œdipien classiquement freudien, il donne un caractère prédictif à ses propos. Rappelons-en les termes principaux : la « déhiscence du groupe familial au sein de la société » [2], sa « réduction […] à [l]a forme conjugale » [3], assortie de l’instabilité, voire la caducité grandissante de l’autorité du père, altèrent la formation de l’Idéal du moi en faveur d’une « subduction narcissique de la libido » [4] (individualisme) dont les idéaux utilitaires et de consommation de la société usent et tireront profit ; et quant aux « incidences psychologiques généralisées » à prévoir, et sur lesquelles Lacan attire donc l’attention – aux côtés de possibles catastrophes politiques –, il est remarquable qu’il notait leur différenciation par rapport à la symptomatologie des névroses mise en valeur par Freud. C’est en effet le cas dans ce qu’il relevait à ce moment-là comme généralisation des troubles de la sexuation, comme troubles du caractère dans ce qu’il appelait « grande névrose contemporaine » [5] et comme montée de la délinquance et de la criminalité.

Cette série ne déparerait dans ces « nouveaux symptômes pour la psychanalyse » et va dans la direction de ce que je soutiendrai ici : que ces nouveaux symptômes ne sont symptômes qu’au sens générique du terme, mais pas au sens de signe et substitut d’une satisfaction pulsionnelle résultant du refoulement, sens freudien par excellence puisque telle est la formation rigoureuse qu’en arrête Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse [6], une formulation qui lui permet d’aller jusqu’à reconnaître des pathologies sans symptôme.

C’est dans ce même livre, où Freud reformule ce qu’il en est du symptôme, que nous trouvons des articulations qui rendent compte des propos précédents de Lacan. Qu’introduit-il en effet à ce moment-là ? Tout d’abord que l’angoisse est le problème capital de la névrose et qu’à ce titre, comme Lacan l’avait bien vu dès « Les complexes familiaux » mais mis ensuite un peu de côté jusqu’aux années soixante, il y a à côté de la « fonction d’expression » [7] du symptôme une fonction de défense ; ils « sont formés – écrit Freud – afin d’éviter la situation de danger signalée par le développement de l’angoisse ». Ensuite, ce danger, en dernière instance est toujours ce que condense l’expression « angoisse de castration », y compris pour la femme, à condition de saisir la nature de la perte qui équivaut à celle de l’homme. C’est l’angoisse de castration qui est donc le moteur du refoulement, et le refoulement réussi se distingue des autres mécanismes de défense en ce qu’il traite plus efficacement l’angoisse sans pour autant, comme ceux-ci, invalider diversement le sujet ou alimenter une névrose de caractère. C’est là un éclairage latéral du privilège qu’accorde Freud, dans « Analyse terminable, analyse interminable » [8], à la création de nouveaux refoulements dans la direction de la cure.

Enfin, dans cette angoisse de castration, qui est ici l’angoisse spécifique liée à la prise du phallus dans le complexe œdipien, il y a un agent constant. Cet agent c’est le père, avec, selon Freud, son double versant pour les deux sexes : objet d’amour et sujet interdicteur, deux versants que Lacan décline dans son Séminaire sur La Relation d’objet entre père imaginaire et père réel, sur le fond de la fonction symbolique du père.

Que la fonction de cet agent vienne à défaillir, soit ce diagnostic sur notre époque dont nous sommes partis avec Lacan, et c’est aussi le mécanisme du refoulement – que Freud suppose, en 1926, consubstantiel à la fonction phallique –, qui est mis en question. Il l’est d’autant plus que, comme le remarque Lacan, la menace de castration de la part de la mère phallique pousse non pas au refoulement mais à l’identification imaginaire à son phallus.

Que se passe-t-il dès lors dans ce cas, dans lequel l’angoisse demeure et porte d’ailleurs plus sur l’être que sur l’avoir ? Freud nous donne là encore une indication essentielle. Il y a un mécanisme en quelque sorte suppléant qui rentre en jeu, non plus au niveau de l’inconscient mais à celui du moi, tantôt partial, tantôt global, qui ne procède pas par déplacement mais par contre-investissement face aux représentations ou affects source d’angoisse, bref, un mécanisme de « limitation fonctionnelle du moi » [9] – c’est sa définition –, et que Freud précise, toujours en 1926, sous le nom d’inhibition. Suivant une de ses remarques, j’en avais précisé, l’an dernier, le rôle décisif dans les états dépressifs à ranger, bien entendu, dans la série des dits nouveaux symptômes. En d’autres termes, là où défaille le traitement symbolique de l’angoisse se substitue un traitement imaginaire plus au moins accentué – dont la précarité, la contingence ont été notées aussi bien par Freud que par Lacan. Moyennant quoi, en réalité, ce mécanisme laisse le sujet susceptible d’osciller entre deux pôles de l’angoisse et de la dépression, soit là encore, une figure clinique à ranger dans ces nouveaux symptômes, une figure clinique qui fait tourner en bourrique les prescripteurs de psychotropes et que nous rencontrons, en tant qu’analystes de plus en plus. Mais sans doute, au-delà des manifestations classiques de l’anxiété pour lesquelles nous sommes consultés et qui alimentent plus encore les consultations psychiatriques – au point d’ailleurs que, par exemple, en France la consommation d’anxiolytiques dépasse celle des antidépresseurs –, c’est probablement l’angoisse panique devant l’action qui signe le mieux l’échec de ce mécanisme d’inhibition fonctionnelle du moi.

Somme toute, pour conclure, nous trouvons-nous, avec ces symptômes, confrontés à l’extrême d’un paradoxe de la direction de la cure lacanienne : celui de faire consister tous les registres du père, s’en servir afin d’en réduire l’usage à ses semblants jusqu’au point où le sujet peut s’en passer. Vous aurez reconnu là une paraphrase d’une formule de Lacan [10] que j’applique à notre stratégie dans la cure.

[*] Intervention aux journées de l’ECF-ACF, « Nouveaux symptômes pour la psychanalyse », octobre 1997, publiée initialement dans La Lettre mensuelle, n°170, juin 1998, p. 5-7. Retranscrit ici par Mauricio Diament.

[1] Cf. Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1992.

[2] Lacan J., « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 132.

[3] Ibid., p. 133.

[4] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 81.

[5] Ibid., p. 61.

[6] Cf. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 2011.

[7] Lacan J., « Les complexes familiaux… », op. cit., p. 70 et 71.

[8] Cf. Freud S., « Analyse terminée et interminable », Revue Française de psychanalyse, t. XI, Paris, coll. Analectes, 1970.

[9] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit., p. 4.

[10] « C’est en cela que la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer. On peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir. » (Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 136).




Au commencement était le refoulement

Freud reconstruisit une scène primitive qui ne fut jamais remémorée par l’homme aux loups en s’attachant à situer celle-ci temporellement de façon la plus précise possible. Selon Freud, S.P. avait probablement un an et demi lorsqu’il assista à la copulation a tergo entre ses parents [1]. Cette position copulatoire fut déduite par Freud à partir de ses effets traumatiques sur le comportement actuel de son patient.
Seulement, cette scène ne fut pas traumatique au moment où S.P. la perçut, mais deux ans et demi plus tard. L’après-coup (Nachträglichkeit) attaché à la valeur traumatique de l’événement correspondit au moment du fameux rêve d’angoisse avec des loups perchés sur un arbre survenu juste avant l’anniversaire de ses quatre ans.

À en suivre le commentaire qu’en fit Lacan en 1954, la frappe (Prägung) de l’effraction imaginaire de la scène primitive n’avait pu être symbolisée par l’homme aux loups [2]. N’ayant pas accédé au registre de la signification, cette scène ne fut pas refoulée d’emblée. C’est l’action du refoulement qui la rendit traumatique. L’action refoulante du traumatisme intervenant après-coup n’est donc pas celle d’une causalité simple du type « effraction sexuelle = traumatisme immédiat ».

Entre la vision du coït parental et le rêve avec les loups, S.P. fut l’objet d’une « première séduction captivante » [3] de la part de sa sœur aînée. Il ne s’était pas laissé faire et avait réagi en tentant de séduire activement sa bonne d’enfants en urinant devant elle. Celle-ci l’avait menacé : on la lui couperait. La castration ne suscita toutefois pas son angoisse dans la mesure où ces péripéties se situèrent au niveau de son moi. Par contre, le rêve provoqua un bouleversement : « Parmi les désirs formateurs du rêve, le plus puissant devait être le désir de satisfaction sexuelle qu’il aspirait à obtenir de son père » [4], écrivait Freud. La position inconsciente que le rêve avait réactivée était passive et féminisante. Liée à la frappe de la scène primitive, cette position de jouissance surgit avec une telle intensité dans le rêve que le moi ne put y faire face. La seule issue pour sauver le narcissisme masculin, c’est-à-dire l’intégrité du corps, fut le refoulement de l’identification à la mère châtrée. Pour autant, malgré ce refoulement, la victoire du masculin ne fut pas assurée : la rébellion narcissique se traduisit par une protestation de virilité. Lacan souligne aussi que le refoulement produit un détachement, le sujet ne parle pas de l’événement. Et ce qui n’est pas parlé réapparaît dans le retour du refoulé, soit dans la langue du symptôme. Chez S.P., ce fut une phobie des loups.

Par la suite, Lacan ne s’en tint pas à une lecture du cas à la lumière du refoulement. À côté de l’action refoulante, il isola l’autre mécanisme mentionné par Freud, d’après lequel l’homme aux loups ne « voul[ait] rien savoir [de la castration] au sens du refoulement » [5].
La lecture minutieuse du cas par Jacques-Alain Miller met en valeur la différence entre le but sexuel et le savoir sur le sexe. Cette distinction renvoie au refoulement portant sur le signifiant et la forclusion qui relève de la jouissance. « Il y a donc, entre refoulement et forclusion, une opposition qui est celle de la dimension du signifiant et de la dimension de la jouissance » [6], précise-t-il.

[1] L’homme aux loups s’appelait Sergueï Pankejeff, son nom propre servit à l’écriture du symptôme par le biais de ses initiales.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 213-215.

[3] Ibid., p. 214.

[4] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1985, p. 348.

[5] Cf. ibid., p. 389.

[6] Miller J.-A., « L’Homme aux loups (suite et fin) », La Cause freudienne, n°73, décembre 2009, p. 104.




Topologie du refoulement

Lettres 46 et 52 de Freud à Fliess. Freud invente la psychanalyse. Il est concis : « ce qu’il y a d’essentiellement neuf dans ma théorie est l’idée que la mémoire se […] compose de diverses sortes de signes » [1]. Il cherche à différencier les « formes particulières des névroses et la paranoïa » d’après l’époque de leur fixation [2]. Les psychonévroses, dit-il, s’expliquent par la « non traduction » de « certains matériaux » dans d’autres du fait de la défense concernant le caractère sexuel d’une phase antérieure « un excédent de sexualité […] reste intraduit en images verbales » [3], c’est « le défaut de traduction que nous appelons en clinique refoulement » [4].
Est-ce l’invention du refoulement, de la fixation et de la non-saturation de la sexualité par le langage telle que nous l’entendons après Lacan ? Freud clinicien recueillant l’expérience du sujet parlant aux prises avec ses représentations verbales met le « reste intraduit » au centre de la considération du refoulement. Freud positiviste cherche à intégrer son invention dans le rapport causal de la science de son époque. La cause doit être objectivée et chronologiquement antérieure à l’effet. « L’excédent sexuel ne peut produire à lui seul le refoulement », précise-t-il, « il doit s’y ajouter une défense » à la suite d’une interdiction [5]. Le meurtre du père de la horde, transmis phylogénétiquement, et l’Œdipe vécu à chaque génération sont à cet égard ce que Lacan qualifiera de « histoire à dormir debout de Totem et Tabou » [6] assurant à la fois l’antériorité et la véracité à laquelle Freud a tenu jusqu’au bout. Le vrai est le symptôme de Freud qui fait tenir l’édifice souligne Lacan, là où il avance que son symptôme personnel est le réel [7].

Après l’invention freudienne, la réinvention lacanienne. L’abord ne se fait plus par la chronologie linéaire mais par la topologie du temps.
L’enseignement de Lacan se termine par le Séminaire « la topologie et le temps » [8] qui ponctue une suite permanente d’approches du « reste intraduit » par une temporalité paradoxale. Dès 1938, il « révise » – c’est son terme – l’Œdipe en montrant que son efficacité tient au nouage de deux fonctions antinomiques (surmoi et Idéal du moi) [9]. Nul déroulement chronologique ni événement interdicteur externe au fait de parole, mais l’intuition d’un serrage nodal avec, comme temporalité, ce que huit ans plus tard il définit comme celle d’« un temps fermé entre l’attente et la détente, d’un temps de phase et de répétition » [10].
Ce temps paradoxal est producteur « d’un espace inétendu » [11]. C’est sur ce mode qu’est construit le sophisme du temps logique où le « procès logique » garde sa rigueur à condition qu’on lui intègre « la valeur des deux scansions suspensives » [12] ponctuant l’hésitation des prisonniers. La hâte d’un acte conclusif est à opposer à l’antériorité historique freudienne : Lacan souligne que le temps n’est pas celui d’une « vérification d’une hypothèse, mais bien [ponctuation par la hâte] d’un fait intrinsèque à l’ambiguïté logique » [13]. Les graphes procèdent de ce même entour spatial paradoxal procédant d’une temporalité hors chronologie. Prenant appui sur la linguistique (spécialement Jakobson) et sur la logique des paradoxes, des limites de formalisation, des conditions de la consistance (Russel, Gödel, Quine), ignorées par Freud, Lacan réinvente le refoulement, la fixation, l’impossible à formuler à partir du langage. C’est l’impossible et le manque-à-être, nés de l’aliénation sous le signifiant, qui créent le plus-de-jouir.

Mais alors, sans les interdits œdipiens, serait-ce la sexualité qui serait traumatique ?
Le vivant en général ne s’en plaint pas. Le parlêtre, seul, en est affecté. Le signifiant ne lui permet pas de faire un rapport entre les deux sexes. Relations, oui, mais pas de rapport sexuel au titre du langage. Voilà le trauma, le troumatisme, équivoque Lacan [14].

« L’étourdit » [15] décrit, avec la coupure de la bande de Moebius, les conditions de production du reste impossible à traduire selon la causalité signifiante. Ces conditions mettent en jeu, ramassée dans le temps de l’acte de la coupure, la temporalité impliquant une spatialisation paradoxale.

Avec la coupure non médiane de la bande, deux tours de cette surface sont nécessaires (l’expérience le montre réellement sans démonstration dans une suite pensable) pour produire un effet où fallace du vrai et réel impossible à penser sont noués. Le trajet consiste à passer par une expérience de perte de repères : sur la surface, je ne suis pas où je pense et où je suis, je ne peux le penser. Le résultat de la coupure de la bande, qui est un solide unilatère, à une seule face donc, est la survenue, la précipitation, comme l’on dirait en chimie, de deux solides noués ensemble ; une bande bilatère, l’autre unilatère, entrelacées par les trous dont l’un est né de l’acte de la coupure. La bande bilatère, donc munie de deux faces opposées comme le vrai et le faux est ici nouée à la bande unilatère où les contraires sont en continuité.
Voilà qui éclaire les propos du Séminaire Le Sinthome où Lacan propose le temps comme rapport entre le vrai qui a un sens et le réel qui n’a aucun sens [16]. La solution du vrai et du réel de Freud à Lacan passe par un paradoxe : celui de la topologie du temps, paradoxe parce que le nœud est impensable, paradoxe parce que le topos de l’espace est affaire de temps. Le temps de précipitation de cet impossible à traduire dans la continuité de la pensée se reproduit pour chaque sujet à chaque rencontre avec le signifiant. Comme la conservation du monde était pour le Dieu de Leibniz dite « création continuée » [17], l’invention du refoulement et du réel est, après Freud et Lacan, invention « continuée » dont chaque parlêtre est l’inventeur.

Après le Séminaire Encore, l’invention causale ne touche pas seulement le symbolique et le réel. Jacques-Alain Miller a souligné le saut du premier Lacan qui, par le capitonnage du symbolique et du corps, situait la jouissance hors de celui-ci. Après 1973, le signifiant non seulement ne résorbe pas la jouissance, mais l’initie. La topologie des nœuds cette fois en répond : R.S.I et sinthome nouent le réel. La formule Y a d’l’Un est contemporaine au fait que le nœud, qui ne peut pas se penser, soit Un, effet de nouage.

Lacan énonce en effet que le « réel dont il s’agit, c’est le nœud tout entier » [18]. « Il y a de l’Un, mais il n’y a rien d’Autre. » [19] « Peut-on dire que le réel ment ? Dans l’analyse, on peut sûrement dire que le vrai ment. » [20]

[1] Freud S., La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2015, p. 154.

[2] Ibid., p. 145-146.

[3] Ibid., p. 145.

[4] Ibid., p. 155-156.

[5] Ibid., p. 145.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 208.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 132.

[8] Lacan J., Le Séminaire, « La topologie et le temps », inédit.

[9] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 45-57.

[10] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 188.

[11] Ibid.

[12] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, opcit., p. 201.

[13] Ibid., p. 202.

[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[15] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 449-495.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 116.

[17] Leibniz G. W., Essais de théodicée, Paris, Flammarion, 1969, p. 343.

[18] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 février 1977, inédit.

[19] Ibid., leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 18.

[20] Ibid., p. 17.




« L’angle mort »

L’homme de théâtre Wajdi Mouawad [1] a tenu et publié un « Journal de confinement » [2] du 16 mars jusqu’au 20 avril. Que faire dans ce temps ? S’astreindre à une écriture à dire, à faire écouter chaque jour.

Il dit : « Je me suis refusé à toute préparation en amont dans le moment de l’écriture et je me suis lancé dans l’écriture sans savoir où l’écriture allait me conduire. » [3] La vingt-quatrième édition tomba comme un couperet. D’une logique implacable elle amenait vers une fin, conséquence même de ce qui s’écrit ce jour-là autour d’un réel qui surgit : « Je croyais qu’elle était ouverte et elle était fermée » [4], énonce-t-il. Il s’agit d’une porte de verre qu’il avait trop bien nettoyée et il s’assomme en la heurtant. L’auteur prend donc en pleine figure la question : « Qu’est-ce que je ne voyais pas ? » « Dans notre connaissance du monde un angle mort nous guette. » C’est ce qu’il veut écrire. La fixité du regard est percutée par cet événement contingent qui survient dans son corps : « Que veux-tu savoir que tu ne saches déjà ? » [5] « Je regardais le monde depuis l’intérieur. » De devoir faire de l’obscurité pour voir un film avec son fils fera surgir une remarque de celui-ci : « C’est drôle qu’il faille faire le noir pour y voir plus clair ». Ces mots le percutent. Du film, Star Wars, épisode III [6], une scène illustre ce noir :

Un masque est posé sur le visage meurtri de celui qui va devenir Dark Vador. Il va y avoir là, enfermé, « quelqu’un qui de l’intérieur regarde l’extérieur ». Ce « quelqu’un », pour W. Mouawad, rejoint d’autres héros négatifs du cinéma ; il a une part qu’il reconnaît comme proche.

De cette part sombre s’évoque alors la rosace de Notre-Dame, ses personnages, ses scènes représentées dans différents cercles concentriques qui s’illuminent avec la lumière de l’extérieur : « À l’intérieur obscurité, à l’extérieur un invincible soleil. » « Il faut être à l’intérieur pour voir ». De ce point s’ordonnent ce qui étaient des fragments dans ses successifs journaux :

Le présent, le « jour qui est là » ; le passé, la « mémoire de la guerre du Liban » ; le futur les « questions qui m’envahissent, le théâtre, les enfants ». Ce qui était dispersé s’ordonne. La rosace est analogue à son esprit.

Mais alors quelle est cette lumière qui éclairait de sa puissance ? « J’ai réalisé que la lumière qui m’éclairait depuis cinq semaines n’était qu’une lumière crue et amère », dit-il. Il ne voyait qu’à travers elle. « Je dois, ajoute-t-il, me dégager à tout prix si je veux éviter de tomber dans le piège ». Il croyait voir et c’est lui qui était pris dans le tableau.

Ses projets d’écriture perdus en route lui reviennent et la hâte de sortir s’impose : « Faire le bond du fauve ! », ainsi l’acte s’avère un franchissement. Il scande : « Il faut que tout cela s’arrête ». « Savoir finir ne doit jamais dépendre d’aucune date imposée par les autres. On écrit jusqu’à ce qu’une certaine syntonisation, incompréhensible, épiphanique s’impose » [7].

Le choc du corps contre la vitre a amené W. Mouawad à se poser une question que l’on peut rapprocher du prisonnier dans l’apologue du temps logique [8].

Qu’est-ce qu’il ne peut pas voir de lui et qui pourtant est sa marque, sa tache ? C’est l’instant de (ne pas) voir.

Dans l’écriture, ce jour du 20 avril, se lit le cheminement du « temps pour comprendre » [9]. Le « moment de conclure » [10] s’impose dans la hâte, celle de se dégager de cette fixité du regard. Il écrit, éclairé par cette lumière « amère », il était ce point regardé. Dans le Séminaire Encore, Lacan revient sur l’apologue des trois prisonniers. Le prisonnier n’intervient « qu’au titre de cet objet a qu’il est, sous le regard des autres » [11]. C’est cet objet qu’il voulait attraper et c’est lui qui est saisi. De s’en retrancher fait la résolution avec la hâte. « La hâte a statut d’un objet petit a », nous indique J.-A. Miller [12]. Mais la hâte indique aussi un changement dans l’écriture. Son « écriture sans savoir » cherche à serrer, jusqu’à l’impossibilité d’écrire, cet évènement percutant, cette tuché. Tombe alors ce qui « guette », pour le réel de « l’angle mort » qui s’en distingue. Cesse alors de s’écrire ce qui était éclairé par le fantasme pour que ne cesse pas de s’écrire le bord de cet angle mort.

W. Mouawad met un point final à son journal ainsi : « Je continuerai à écrire cependant, mais dans le silence. »

 

[1] Wajdi Mouawad est directeur du théâtre national de La Colline à Paris, metteur en scène, dramaturge, comédien, plasticien et cinéaste.

[2] Mouawad W., « Les poissons pilotes de La Colline. Journal de confinement de Wajdi Mouawad », disponible sur le site du théâtre de La Colline : colline.fr

[3] Ibid.

[4] Toutes les citations de W. Mouawad qui suivent sont extraites de : « Journal de confinement de Wajdi Mouawad », op. cit., 20 avril 2020.

[5] Ibid.

[6] Lucas G., Stars Wars, épisode III, La Revanche des Sith, film, 2005.

[7] Mouawad W., « Journal de confinement de Wajdi Mouawad », op. cit.

[8] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 197-213.

[9] Ibid., p. 204.

[10] Ibid.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 47.

[12] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 17 mai 2000, inédit.