Éditorial : Retenir momentanément la réalité par les mots

Je pense aux habitants de Macondo. Ce village fantastique sorti de la plume de Gabriel García Márquez qui a connu un terrible fléau : une contagion d’insomnie. Personne, à Macondo, n’arrivait à dormir et cet état d’éveil perpétuel finissait par produire une affreuse conséquence : la maladie de l’oubli. C’est la gourmandise qui était la cause de la contagion : à l’intérieur de délicieux caramels en forme d’animaux, vendus à la sortie de l’école, nichait un mystérieux virus qui jetait les enfants, puis les adultes, dans un état de « lucidité effrayante »[1] à force de ne plus dormir. Celui ou celle qui dégustait les figurines sucrées ne dormait plus et transmettait à son insu la peste terrible du réveil éternel. Des mesures de sécurité ont été prises pour encercler Macondo et éviter que la maladie de l’oubli ne se répande aux autres villages. Tout étranger parcourant les rues portait, attachées à son poignet, de petites clochettes qu’il devait faire sonner pour se signaler comme non porteur de la maladie : un simple dormeur. « On ne les autorisait à rien boire ni manger au cours de leur séjour, car il ne faisait aucun doute que la maladie se transmettait par la bouche et que tout ce qu’on pouvait manger et boire se trouvait contaminé par l’insomnie »[2].

José Aracadio Buendia, le patriarche, qui connaissait bien les ravages de l’oubli lié à l’insomnie imposa au village une méthode rudimentaire : « Avec un badigeon trempé dans l’encre, il marqua chaque chose à son nom : table, chaise, horloge, porte, mur, lit, casserole […]. Peu à peu, étudiant les infinies ressources de l’oubli, il se rendit compte que le jour pourrait bien arriver où l’on reconnaîtrait chaque chose grâce à son inscription, mais où l’on ne se souviendrait plus de son usage. Il se fit alors plus explicite […] voici la vache, il faut la traire tous les matins pour qu’elle produise du lait et le lait, il faut le faire bouillir pour le mélanger avec du café et obtenir du café au lait. Ainsi continuèrent-ils à vivre dans une réalité fuyante, momentanément retenue captive par les mots, mais qui ne manquerait pas de leur échapper sans retour dès qu’ils oublieraient le sens même de l’écriture »[3]. L’invention prodigieuse d’une machine de la mémoire conduisit les habitants de Macondo à la guérison.

Lisez ce numéro de L’Hebdo-Blog, nouvelle série sans le comprendre. Il tente de capturer des éclats de réel. Nous inaugurons à partir de ce numéro la rubrique : « Chroniques au temps du confinement ». Lisez, ça souffle.

[1] García Márquez G., Cent ans de solitude, Paris, Points, 1995, p. 54.

[2] Ibid., p. 55.

[3] Ibid., p. 56.




Daniil Harms : entre absurde et hors-sens

Un homme en invective d’autres pour les sommer de boire du vinaigre. Un autre constate qu’à la façon de ramer d’un homme, on repère ses envies meurtrières. Un homme marche pour se rendre à l’infirmerie et, à mesure qu’il avance, oublie la raison pour laquelle il est sorti de chez lui…
Dans l’univers du poète russe Daniil Harms, il y a des hommes roux, sans yeux ni oreilles, sans jambes, ni nez ni même cheveux « car c’est par convention qu’on le disait roux » [1], il y a de l’alcool qui coule à flots, un homme qui s’époumone contre une chose qui ne le laisse pas en paix, et qui « est la gloire de Jean-Jacques Rousseau » [2], des hommes qui en frappent d’autres sans raison, des hommes et des femmes emmenés à l’asile, parce que leurs rêves semblent des folies, deux hommes qui bégaient et dialoguent ensemble : l’un achoppant sur les voyelles, l’autre sur les consonnes, il y a aussi un croyant qui se réveille athée et déduisant, parce qu’il se pèse chaque soir et chaque matin, que sa foi volatilisée pesait huit livres [3].
D. Harms, né en 1905, mort en 1942, poète de l’absurde, jongla entre différentes formes littéraires : pièces de théâtre, nouvelles, lettres, récits… Ses écrits, constitués pour une grande part de fragments, recèlent des histoires qui n’en sont pas, sans début ni fin. Les personnages sortent du chapeau du texte, et disparaissent sans que l’on en sache la raison. On songe à Alice au pays des merveilles [4], mais une Alice diffractée en dizaines de personnages, tous à l’ombre des purges staliniennes, avec un peu plus de vodka et beaucoup plus de violence.
D. Harms voulait-il dire toute la vérité ? Voulait-il dénoncer le régime stalinien, lui qui fut accusé d’être un fervent opposant du Parti, lui qui fut emprisonné jusqu’à sa mort ? « La dire toute, c’est impossible matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel » [5].
Les fantaisies qui se succèdent dans ces fragments, ne rendent-elles pas plus éclatant un réel, celui de l’indicible d’une époque et d’une politique ?
Si l’on rêve à ce qui faisait écrire D. Harms, que dirait-on ? Il se contrefichait de la vérité, il s’en contrefichait tellement que ses textes, écrits et poèmes, désassortis, bigarrés, passaient d’une forme à l’autre, d’un genre littéraire à l’autre, qu’un rêve était raconté, et qu’un poème venait le clore. Ou alors…Dirait-on l’inverse ? D. Harms éprouvait en quoi la vérité touchait au réel, il avait l’idée que quelque chose du réel ne pouvait passer qu’entre les mailles d’une écriture à surprises, et c’est pour cela qu’il a usé de ce que l’on nommerait, nous, le hors-sens. D. Harms ne dénonçait pas, tout du moins pas directement. Il n’y avait pas de démonstration, ni de déclaration de dénonciation. Il faisait exploser les discours, s’immisçant dans les formes littéraires, les rendant caduques, elles, tout autant que le message qu’elles étaient censées délivrer.
Puisque la vérité est un puits sans fond, alors autant ne pas trop s’y pencher. Écrire en faisant croire à l’air de rien : les miliciens qui sortent du placard n’en sont que plus nimbés d’étrangeté.

[1] Harms D., Écrits, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1993, p. 111.

[2] Ibid., p. 298.

[3] Ibid., p. 326.

[4] Carroll L., Alice au pays des merveilles, 1869, disponible sur internet.

[5] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.




Donner sa parole

Un mot se détache du conte Le Joueur de flûte de Hamelin [1], dont le sens a filé hors de la langue d’usage vers la désuétude. Un mot de la langue qui intrigue : lésinerie.
Hamelin était envahi par les rats et un petit joueur de flûte avait promis d’en débarrasser le village contre mille pièces d’or. Une fois sa mission accomplie, venu chercher son dû, il se heurte au refus du maire et ses concitoyens. Il leur dit alors : « Vous regretterez votre lésinerie ». Et au son de sa flûte, il entraîne derrière lui, avec la même facilité qu’il le fit pour les rats, les enfants du village à leur perte.
La lésinerie du maire et ses concitoyens sacrifie au sortilège les enfants du village.

Au début de son film Disneyland, mon vieux pays natal [2], Arnaud des Pallières évoque ce conte. Il est en route vers Disneyland où affluent les enfants, pris par ces objets en toc que le capitalisme de l’entertainment produit sans fin. Un lieu d’oubli et de promesses de sensations fortes sur les machines foraines, de rencontre de personnages de fiction en vrai, un lieu où se laisser happer – avec un horaire de sortie certain.
Un parc d’attraction.

Dans ce parc, l’autorisation de tournage demandée par le réalisateur avait été assortie d’une interdiction de prise de son directe. L’image, oui mais ni les rires ni les voix.
Accompagnées d’une voix off et dépouillées du son live, les images du film décillent : elles donnent à voir avec bien plus d’acuité des scènes dont on se demande si elles sont de liesse ou de terreur. L’inquiétante étrangeté surgit.

C’est bien cela que le conte des frères Grimm dévoile, et qui peut s’étendre à d’autres objets de capture contemporains : l’enchantement des plaisirs rêvés, la promesse d’être comblé sans fin, peuvent mener à la noyade, à la disparition. Ne pouvoir s’arracher à ce par quoi on est happé effrite la frontière entre la vie et la mort. Une autre question s’y dessine en filigrane : comment trouver l’interrupteur dans l’obscurité de la pulsion quand l’engagement de parole fait défaut ?

Là est la lésinerie. Le pivot du conte. Nom de l’avarice, du vouloir jouir d’un bien pour soi sans limite. De ne consentir à aucune cession de jouissance, le maire et les villageois manquent à leur parole et précipitent la nouvelle génération à la catastrophe.

C’est dire la puissance de la parole, et la profondeur de la nuit qui se referme sur qui la trahit. C’est là que la boussole de la psychanalyse opère, y faisant bord de l’éthique du bien-dire et de ses conséquences formulées par Lacan.

Lors d’une conversation dans un collège [3] où il fut question de la divulgation d’un secret sur les réseaux sociaux, un jeune garçon nous a demandé : « quand on donne sa parole c’est à quelqu’un ou on la donne de toute façon ? ». Sur ce point, notre engagement, avec la psychanalyse, est de ne pas lésiner.

[1] Grimm J. & Grimm W., Le Joueur de flûte de Hamelin, 1816.

[2] Pallières (des) A., Disneyland. Mon vieux pays natal, film documentaire, France, 2001.

[3] L’association ParADOxes intervient dans certaines classes du nord-est de Paris.




Trouver dans l’impasse même la force vive du désir

« C’est la guerre au virus » : « guerre » tel fut le point de capiton de l’allocution du Président de la République française lundi 16 mars à 20h, juste avant de décider du confinement. D’un point de vue éclairé par le savoir scientifique, ce fut sans doute avec quinze jours de retard sur le réel ; mais il fallait compter sur les possibilités des Français à subjectiver ce réel. Le jour d’avant, sur les marchés, dans les rues, dans les parcs ils s’étaient livrés à une débauche de contacts, comme si rien n’avait changé. La routine des habitudes est forte et protège des incursions du réel. On peut être héroïque sans le savoir.
En suivant ce point de capiton, « guerre », je suis allée relire le texte de Lacan, « La psychiatrie anglaise et la guerre ». D’autant plus que la solution anglaise telle que venait de la présenter le Premier ministre anglais, Alexander Boris de Pfeffel Johnson, était radicalement différente de celles des autres états européens. Il s’est prononcé pour une « immunisation collective » de la population, destinée à éviter que « tout le monde finisse par l’avoir en peu de temps, ce qui submergerait le NHS » comme l’a déclaré Patrick Vallance [1], conseiller scientifique du gouvernement. Si on ajoute que le NHS n’est pas en très bonne santé lui-même depuis l’ère thatchérienne, on peut qualifier cette décision de darwiniste et de réaliste, vue la faiblesse des moyens disponibles. Mais on peut aussi s’y intéresser au titre de la méthode expérimentale et l’utiliser comme « expérience cruciale » selon le terme de Bacon. La critique de ce concept, emblème de l’empirisme classique de Bacon à Popper, a été de façon définitive déployée par Pierre Duhem qui écrit le « physicien n’est jamais sûr d’avoir épuisé toutes les suppositions imaginables ; la vérité d’une théorie physique ne se décide pas à croix ou pile » [2].
On se trouve là face à une différence de discours entre les discours anglais et français, empirisme versus formalisme, darwinisme versus universalité kantienne. Cette différence se répète dans différents champs des discours du maître français et anglais : épistémique, éthique, clinique et politique.
Le texte de Lacan, « La psychiatrie anglaise et la guerre », s’impose donc doublement puisqu’il commence par quatre paragraphes déployant les différences entre les positions française et anglaise pendant la deuxième guerre mondiale : « irréalité » côté français, « intrépidité et réalisme » côté anglais. Après cette comparaison, le texte détaille de façon très précise le travail clinique de deux psychanalystes anglais, Bion et Rickman. Lacan évoque la nécessité de « la mobilisation totale des forces de la nation », nécessité qui vaut aussi pour le Coronavirus, et les solutions cliniques que Bion et Rickman inventèrent pour y intégrer des sujets peu portés à s’y vouer. Il vante « la flamme de la création » qui brille dans l’article qu’ils publièrent ultérieurement sous le titre « Intra-Group Tensions in Therapy. Their Study as the Task of the Group » [3], titre qu’il traduit par « Les tensions intérieures au groupe dans la thérapeutique. Leur étude proposée comme tâche au groupe » [4]. Il dit y retrouver « l’impression du miracle des premières démarches freudiennes : trouver dans l’impasse même d’une situation la force vive de l’intervention » [5].
Alors, cette guerre au Coronavirus, que met-elle en évidence ?
Côté anglais, peu de changement, même si à regarder l’évolution des discours politiques depuis l’annonce tonitruante de « l’immunisation collective », on assiste à un affaiblissement, voire une volte- face des pouvoirs publics confrontés au désaccord d’une partie de l’opinion publique. Et côté français ?
Depuis fin février où en Italie des mesures furent prises pour endiguer l’épidémie, plusieurs étapes ont été franchies face à l’irruption de ce morceau de réel qu’est le coronavirus. Le ramener à du déjà connu, et de ce fait tombé dans le banal : la grippe. Puis, petit à petit, le différencier de la grippe, soit affronter à l’inconnu, mais en restant accrochés à nos modes de jouir. Perplexité, peur, temps pour ne pas comprendre, faute d’instant de voir. Le moment de conclure est arrivé avec ce signifiant guerre et les mesures de confinement, qui font table rase des modes de jouir de chacun. C’est alors que le réel s’est imposé comme tel. Il s’est imposé indirectement via les dispositifs de défense mis en acte par le pouvoir politique.
Il est donc clair que le réel ne constitue pas une limite. Il faut aux parlêtres des interdits pour le traiter. Le réel, parce qu’il est de l’ordre de l’aléatoire (random) ne suffit jamais à faite limite aux êtres parlants. Il peut les tuer, mais la mort n’est pas une limite qui se vit. Il faut la loi. Pourquoi ? Je m’avancerai en disant que la loi, fondée sur une mise en fonction de l’interdit, est la condition du désir. Le désir est pour le parlêtre à proprement parler vital. C’est donc le seul outil dont disposent les corps parlants pour traiter le réel. Je le qualifie d’outil car les façons de s’en servir sont réglées par le sinthome de chacun. Il en découle une infinité de façon de faire ou de ne pas faire avec, de plier sans rompre. C’est le choix de chacun : changer de mode opératoire, déplacer, reporter : par exemple comme l’a fait le conseil de l’AMP pour son congrès prévu en avril et déplacé à décembre. Ou encore à une échelle modeste écrire un petit texte sur le coronavirus dont on ne sait rien ! Bref il s’agit de faire fond sur le désir en tant qu’il implique comme mode opératoire la perte, mais pas toute-perte, puisqu’elle apporte toujours de l’invention et donc du savoir inédit.

[1] Vallance P., cité par A. Ritchie & P. Galey, in « Coronavirus : le Royaume-Uni vise ‘‘l’immunité collective’’, une approche controversée », La Presse, 13 mars 2020, disponible sur internet.

[2] Duhem P., La Théorie physique. Son objet, sa structure, Paris, éditions ENS, 2016, p. 187.

[3] Bion W. R. & Rickman J., « Intra-Group Tensions in Therapy. Their Study as the Task of the Group », The Lancet, n°242, 27 novembre 1943, p. 678-681.

[4] Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 107.

[5] Ibid., p. 108.




Le lieu et le lien par gros temps

Comment chacun se trouve-t-il aujourd’hui percuté par le réel qui surgit depuis quelques semaines, et qui s’appelle tour à tour coronavirus, COVID-19 ?
Quelles répercussions sur le lien social ?
Les effets peuvent surprendre, comme à chaque fois que l’on a affaire au réel. Alors que les réunions, formations, colloques, enseignements, sont inexorablement reportés les uns après les autres. Alors que les mesures de précaution envahissent nos vies de façon obsessionnelle – du lavage de main à la distance exigée entre deux personnes qui se croisent ou se parlent, jusqu’au strict confinement auquel nous arrivons –, le désir de parole se trouve sollicité là où, plus tôt, il pouvait se trouver comme oublié, comme écrasé par la multitude des satisfactions fournies par la technologie, smartphones et autres réseaux sociaux tenant lieu virtuellement de lien.
Le lieu et le lien [1] sont bousculés par l’épidémie.
Il n’y a pas de limite, de principe d’arrêt à ce bousculement. Un effet papillon doublé d’un effet exponentiel, le virus est passé sous la porte, le réel prend le mors aux dents [2].
Les rendez-vous, les séances, sont suspendus, reportés, aménagés, modifiés, selon les exigences, et selon les styles. Les réponses variées témoignent de l’impact singulier de ce réel sur le corps des parlêtres. Certains n’en sont pas affectés, d’autres examinent de façon exhaustive les différentes dispositions, font plusieurs propositions alternatives. Pour l’un/e, la séance par téléphone est inenvisageable. Il/elle préfère écrire. Pour un/e autre, plutôt reporter en avril, ou selon l’évolution. Pour tel/le autre, « c’est vous qui décidez, prenez soin de vous », me dit-on. Le confinement nous rend sans doute plus sensibles à ces variations de style, à la singularité des effets de la parole sur le corps, aux différentes façons par lesquelles ces signifiants nouveaux ont envahi nos vies en quelques semaines, mais aussi au jour le jour.
C’est quelque chose d’un peu rafraîchissant, une bouffée d’air en cette période oppressante. Le rêve aussi interprète notre rapport à ces nouveaux signifiants, à ce réel « in-et-dit », comme le souligne Laurent Dupont dans le dernier numéro de L’Hebdo-Blog : « intérieur et à dire »[3].
La peste est invoquée : un rêve de « rat collé sur la main », il faut amputer la main. Racoler, transgresser, juger, couper, s’y trouvent mêlés. Percussion de lalangue sur le corps qui fait résonner, et ouvre sur un faisceau de significations tout en témoignant d’un nœud de jouissance.
Un schizophrène, rencontré il y a longtemps à l’hôpital, errait à longueur de journée dans les couloirs avec sa ritournelle : « je suis un rat gogo, un r’ à gogo ». Collé tout entier à son rat, ce sujet-là peinait à trouver l’accès à une humanisation tenable. Il était réellement « fait comme un rat » – même si un rire ironique rendait parfois son expérience partageable. À l’inverse, le rat collé sur la main dans le rêve, racolé sur le pouce en quelque sorte, est infiniment plus léger en ce qu’il peut être extrait, découpé à défaut d’être décollé. Un autre est sollicité pour effectuer cette extraction, ce décollage. Ce que produit un rêve interprété produit ce décollage, et permet de savoir, pour chaque signifiant nouveau, la portée des jouissances étrangement imbriquées, étrangement familières sous des dehors extravagants. L’inédit de l’expérience du coronavirus recèle aussi quelque chose de collé qui, pour chacun, est là depuis toujours.

[1] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2000-2001, inédit.

[2] Cf. Lacan J., « La Troisième », texte établi par J.-A. Miller, La Cause freudienne, n°79, octobre 2011, p. 19.

[3] Dupont L., « Le rêve au temps du coronavirus », L’Hebdo-Blog, n°195, 16 mars 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).




Voyage autour de ma chambre

Il ne faut jurer de rien, ni de quoi que ce soit en même temps.
Toujours est-il que les circonstances m’ont fait souvenir du nom d’un auteur et du titre de son récit lu dans une autre vie :
Voyage autour de ma chambre[1].
En quarante-deux chapitres brefs comme ces jours si courts que de si longues heures composent parfois, l’auteur, Xavier de Maistre, frère cadet de Joseph tous deux nés dans une fratrie de quinze enfants dont dix vécurent. Xavier, contemporain de Stendhal, officier d’une part, peintre de l’autre, et amant ombrageux de surcroît, mis aux arrêts pour cause de duel, y voue sa belle plume à composer des méditations délicieusement inactuelles, dignes de suspendre, voire de tuer le temps, non sans qu’il en reste quelque chose. Nous sommes en 1794.
Voici un extrait du dernier chapitre.

La réclusion de l’auteur touche à sa fin. Assoupi, l’auteur rêve qu’il est aux enfers en compagnie d’Hippocrate, Platon, Périclès, Aspasie et de l’illustre docteur Cigna de Turin.


« ‘‘Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait Hippocrate au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la médecine que vous le prétendez, j’aurais vu diminuer le nombre des hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la liste commune, d’après les registres de Minos, que j’ai vérifiés moi-même, est constamment la même qu’autrefois.’’
Le docteur Cigna […] fit un long détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la foule de remèdes qu’on doit à la chimie […].
‘‘Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout ce que vous venez de leur dire, et que leur âme, dégagée des entraves de la matière, trouve quelque chose d’obscur dans toute la nature ?
‘‘– Ah ! quelle est votre erreur ! s’écria le proto-médecin du Péloponnèse ; les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivants ; […] voilà ce que nous apprenons de certain sur les bords du Styx. Et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d’esprit de corps que vous avez apporté du séjour des mortels ; et […] ne nous fatiguons plus à défendre un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux médecins.’’
Ainsi parla le fameux Hippocrate, à mon grand étonnement.
Le docteur Cigna […] non-seulement fut de l’avis d’Hippocrate, mais il avoua même, en rougissant à la manière des intelligences, qu’il s’en était toujours douté.
Périclès […] lisait un numéro du Moniteur, qui annonçait la décadence des arts et des sciences ; il voyait des savants illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux crimes ; et il frémissait d’entendre une horde de cannibales se comparer aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l’échafaud […] des vieillards vénérables, des femmes, des enfants, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les plus inutiles.
Platon, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant tout à coup terminée […] prit la parole à son tour. – ‘‘Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu’ont faites vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu’aux dépens de la vie des hommes ; mais il n’en sera pas de même, sans doute, des recherches qu’on a faites sur la politique »[2].

Aspasie intervient, et par un de ces tours que seuls les rêves connaissent, parvient à émouvoir jusqu’à l’éveiller le rêveur au terme d’une conversation palpitante sur la mode.

« Charmant pays de l’imagination, […] il faut que je te quitte. […]
C’est aujourd’hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer dans les fers ! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi ; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir. – Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas oublier l’un et l’autre, et si j’échappe à cette nouvelle et dangereuse captivité ! […]
Était-ce donc pour me punir qu’on m’avait relégué dans ma chambre, – dans cette contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.
Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. – Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, […] une puissance secrète m’entraîne ; […] ma porte s’ouvre : – j’erre sous les spacieux portiques de la rue du Pô ; – mille fantômes agréables voltigent devant mes yeux. – Oui, voilà bien […] cette porte, cet escalier […].
C’est ainsi qu’on éprouve un avant-goût acide lorsqu’on coupe un citron pour le manger »[3].

[1] Maistre (de) X., Voyage autour de ma chambre, 1794, disponible sur internet.

[2] Ibid.

[3] Ibid.