Éditorial : Cerner la jouissance

Déjà des bois épais qui cernent les remparts
La vaste profondeur cache vos étendards.[1]

Constater, border, localiser, circonscrire, serrer, délimiter, faire résonner… sont autant de manières pour tenter de dire ce qu’il en est de la jouissance dans l’expérience analytique. Si maints circuits du sens sont nécessaires dans une analyse pour la mobiliser par l’interprétation, Lacan a mis en évidence le versant joui-sens du symptôme. C’est pourquoi, dit Jacques-Alain Miller, l’analyse « au temps de l’outrepasse […] devient […] un sevrage de sens » [2]. D’autant que « la nature de la jouissance, ajoute-t-il, [est] de résister au sens », car il y a « une jouissance qui tient au corps » [3]. Celle-ci est non mobilisable par le signifiant, mais opaque, hors sens.

C’est une substance impossible à négativer, telle que Lacan en parle dans L’Envers de la psychanalyse : avec la jouissance, dit-il, ça commence « à la chatouille et ça finit [toujours] par la flambée à l’essence » [4]. Il la compare au tonneau des Danaïdes : « une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va » [5]. Pour autant, « Il ne faut pas s’imaginer que le hors-sens, c’est la nuit noire. » [6]

Dans son cours « L’Un-tout-seul », J.-A. Miller propose de trouver un terme qui convienne mieux pour appréhender ce versant hors sens de la jouissance que celui d’interpréter qui, lui, appartient au registre du désir. Interpréter le désir c’est « le faire être » [7], dit-il, et en cela l’interprétation est créationniste ; elle est de l’ordre d’une ontologie. Dès lors, comment situer la jouissance qui outrepasse cette ontologie ? « Là, vous devez vous désister de toute intention créationniste, avance J.-A. Miller, et vous faire plus humble. Interpréter les termes qui, ici, défaillent. Il faudrait y substituer quelque chose comme cerner, constater. » [8]

Lacan a proposé différentes modalités d’action de l’analyste, qui mobilisent sa présence de corps, autres que celle de l’interprétation prise comme révélation d’un sens caché. L’acte, la coupure, l’allusion, l’équivoque, l’interprétation-jaculation, visent dans la direction de la cure la réduction a minima de la connexion entre sens et jouissance, la manière dont celle-ci a laissé une empreinte première sur le corps du sujet. Au fil de son enseignement, Lacan révise la doctrine de l’interprétation en tenant compte du fait qu’« Au regard du réel, la fiction est une vérité menteuse. » [9] La lecture du symptôme s’en trouve renouvelée, vers « une pratique qui vise au serrage du réel du symptôme » [10]. Ce numéro de L’Hebdo-blog propose d’en saisir la portée.

[1] Viennet J.-P.-G., Clovis, 1820, acte III, scène 10, disponible sur internet.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 83.

[5] Ibid.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit.

[7] Ibid., leçon du 11 mai 2011.

[8] Ibid.

[9] Ibid., leçon du 25 mai 2011.

[10] Ibid.




Constat

Un rêve de Lacan – Lacan raconte. La nuit précédente, il a rêvé qu’il venait faire son séminaire. Mais il n’y avait personne ! Il se retrouvait donc seul. Il était « assez outré ». Il avait travaillé jusqu’à quatre heures et demie du matin pour préparer ce qu’il avait à dire. Il ne savait pas quelle était la raison de l’absence de son auditoire d’ordinaire si nombreux. Que lui arrivait-il donc ? En fin de compte, dit Lacan, ce rêve satisfaisait un vœu : Il pouvait, reconnaît-il, se les rouler (les pouces) [1].

Le rêve interprète, comme l’a indiqué Jacques-Alain Miller. C’est en effet le rêve qui révèle un savoir – un savoir que le rêveur ne sait pas, un savoir qui lui échappe. Il y a donc, de ce point de vue, un « trou » dans l’articulation même du savoir par où fuit le sens.

Un rêve, on en fait le récit. Viennent alors les « associations ». « À quoi tel ou tel élément du rêve lui fait penser ? », est-il demandé au rêveur. Au fond, il s’agit, pour celui-ci, de dire en quoi les pensées qui lui sont venues à l’esprit une fois qu’il a été réveillé peuvent être articulées à ce que Freud a appelé « les pensées du rêve », c’est-à-dire aux pensées qui, sans qu’il le sache, ont traversé l’esprit du rêveur alors qu’il dormait.

Lacan indique, dans son vingtième Séminaire, qu’un rêve, ça se lit au fur et à mesure que ça se déchiffre. Par conséquent, un rêve, d’abord, se dit, puis, se lit. Lacan en arrive ainsi à préciser qu’un rêve, « ça se lit dans ce qui s’en dit » [2].

Le rêveur, le plus souvent surpris, découvre alors qu’il y a là, en effet, un « savoir qui ne se sait pas » [3], autrement dit un savoir qui, si le rêveur veut bien s’y intéresser, est à apprendre. C’est, en réalité, un savoir qui est alors destiné à faire entendre le signifiant – ainsi que, du même coup, l’équivoque qui en constitue la vraie dimension.

Par rapport à ce dont le sens du rêve se charge en quelque sorte de faire signe, l’équivoque du signifiant, elle, introduit de la division et, ce faisant, elle veut dire par là – en créant un double sens – qu’il y a de l’inconnu dans le connu, de l’insu dans ce qui est déjà su. L’équivoque fait résonner un pas-tout se sait. Le corps parlant, qui, en soi, comporte un savoir, ne sait pas-tout. Lui échoit ainsi la chance d’acquérir un nouveau savoir en faisant exister, au moyen de l’équivoque, un signifiant nouveau qui n’existe pas encore.

Entre le signifiant et le signifié, il n’y a pas de rapport. C’est sur ce non-rapport que le rêveur, le plus souvent, trébuche. Il dira, par exemple : « Le sens de ce rêve me demeure obscur, j’ai beau me creuser la tête, je n’y comprends rien. » Le rêveur se heurte, en fait, à l’opacité d’une jouissance [4]. C’est pourquoi, Lacan en est venu à dire que ce qui résonne dans un rêve sonne à la façon d’une bévue !

Par exemple, le rêveur reconnaît, une fois réveillé, que le rêve a pris sa source dans un malentendu. Il voulait quelque chose. Mais, au réveil, il s’aperçoit, à sa grande surprise, que le rêve s’est joué de lui et qu’à la limite, il lui a joué un tour à sa façon auquel il ne s’attendait pas. C’est le rêve qui veut en fonction de son désir à lui (le rêve), et non, comme le rêveur le croyait, à partir de sa demande à lui. C’est ici que se justifie le choix du titre qui a été proposé : « Constat ». L’usage de ce terme suppose en effet qu’un événement a eu lieu, qui puisse précisément avoir le statut d’un réel et faire l’objet d’un « constat » [5]. Que le rêve résonne alors à la manière d’une bévue, cela signifie qu’il montre en quelque sorte du doigt une scène, indique Éric Laurent, qui surgit, dans son « obscénité » même, au niveau de ce qui a été considéré (plus haut) comme une faille dans l’effort d’articulation de la chaîne signifiante vers laquelle tend le récit, par le rêveur, du rêve comme tel.

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 107.

[2] Ibid., p. 88.

[3] Ibid.

[4] « jouissance opaque » (Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 570.)

[5] Cf. Milner J.-C., Constat, Lagrasse, Verdier, 1992.




Réduction, résonnance et serrage

Dans cette courte intervention, je résume l’orientation que nous donnent Jacques-Alain Miller et Éric Laurent quant à l’interprétation à partir du tout dernier enseignement de Lacan : l’interprétation n’est plus aide à la lecture de ce qui est écrit de son histoire à l’insu du sujet, mais traitement des traces de jouissance que la rencontre avec lalangue écrit sur le corps. Elle va à rebours de l’inconscient en ce que l’inconscient est chiffrage infini au service du sens, sans effet sur la marque première de jouissance. C’est ainsi que l’on peut comprendre le titre du Séminaire XVII, L’Envers de la psychanalyse : l’inconscient, c’est l’envers de la psychanalyse, et la psychanalyse doit procéder à l’envers de l’inconscient. En effet, l’inconscient n’est pas à interpréter puisque « l’interprétation n’est pas autre chose que l’inconscient, que l’interprétation est l’inconscient même » [1]. Cette formule de J.-A. Miller dans « L’interprétation à l’envers » tire les conséquences explicites de la thèse de Lacan selon laquelle « l’inconscient, c’est le discours de l’Autre » [2], donc le désir de l’Autre. L’inconscient est une interprétation de la perplexité que produit la rencontre avec lalangue, une élucubration de sens avec les signifiants de l’Autre qui tente de résorber l’effet hors sens du « signifiant unaire, comme tel insensé » [3]. Si, donc, l’inconscient est interprétation des marques premières de jouissance, la psychanalyse doit procéder à l’envers de l’inconscient afin de produire ce que J.-A. Miller appelle « “la remontée” de l’inconscient au sinthome » [4] dans son cours [5] sur le TDE [6].

Comment procède cette « interprétation à l’envers de l’inconscient » ? Elle requiert que l’analyste ne relance pas la machine du sens. Il faut plutôt qu’il y mette de son corps [7], de sa voix, de sa personne, afin de percuter le corps parlant d’une manière équivalente à la percussion du dire premier dont il résonne. Rappelons-nous ici la définition de la pulsion que Lacan nous donne dans le Séminaire XXIII : non plus chaîne signifiante, mais « écho dans le corps du fait qu’il y a un dire » [8]. C’est cet écho qui itère, et qui est à traiter.

Pour autant, l’analyste ne bondit ni ne rugit à tout bout de champ, comme le rappelait Anne Lysy lors de la journée de la NLS [9] à Gand en septembre dernier [10]. Sa pratique interprétative, voire post-interprétative dit même parfois J.-A. Miller, est variée, mais sa visée est précisément définie. Dans son texte d’orientation pour le Congrès de la NLS en juin 2020, É. Laurent nous l’indique : l’interprétation ne procède ni par traduction ni par ajout de sens, mais en dévoilant le « motérialisme [du langage], qui en son centre enserre un vide » [11]. Deux dimensions de l’interprétation se dessinent donc à l’orée de ce texte : la motérialité du langage, et le vide. L’interprétation opère par résonnance avec la motérialité du langage, sa visée est le vide qui est en son centre – d’où la référence que prend Lacan aux techniques zen.

Voilà quelles sont nos orientations pour aller à rebours du délire qu’est l’inconscient et faire limite à la prolifération de sens, recette pour les analyses infinies des « débiles », comme disait Lacan – c’est-à-dire ceux qui croient au sens – et motif de l’échec du traitement psychanalytique des psychoses. S’ensuit la « déclaration d’égalité clinique » entre les parlêtres de J.-A. Miller en 2014 [12] : il s’agit, dans tous les cas, de cerner l’événement de corps premier qui itère, et de serrer ce réel.

[1] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, n°32, février 1996, p. 9.

[2] Lacan J., « Le séminaire sur ‘‘La Lettre volée’’ », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 16.

[3] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », op. cit., p. 12.

[4] Miller J.-A., « En-deçà de l’inconscient », La Cause du désir, n°91, novembre 2015, p. 103.

[5] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

[6] TDE : Le tout dernier enseignement de J. Lacan.

[7] « Il faut y mettre le corps pour porter l’interprétation à la puissance du symptôme » (cf. Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 9-27.)

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 17.

[9] NLS : New Lacanian School of Psychoanalysis.

[10] Lysy A., intervention lors du colloque « Avant première. La passe dans notre École – l’interprétation encore », le 29 septembre 2019 à Gand, inédit.

[11] Laurent É., « L’interprétation événement », La Cause du désir, n°100, novembre 2018, p. 67.

[12] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 113.




Intervenir

Une psychanalyse, au XXIe siècle, à l’heure des neurosciences et de l’imagerie médicale ?
Une psychanalyse, avec le cortège de papa, maman, saint Œdipe et tout le tintouin normatif, à l’heure des
gender studies, de la remise en cause du binarisme sexuel ?
Une psychanalyse, ce truc de bourgeois, narcissique et égocentré, alors que les peuples grondent, que la planète brûle, et que l’urgence est de trouver des solutions pour survivre ?
Vous êtes à côté de la plaque, les psychanalystes !

Dire quelque chose de sa pratique, s’avancer sous le signifiant de la psychanalyse, c’est s’exposer à un tel florilège du discours courant : le réel du siècle, celui de ce malaise dans la civilisation duquel Freud s’est attaché à montrer les résonances avec la psyché individuelle s’est profondément modifié. Il s’agit non seulement de pouvoir s’en tenir à la hauteur – ce qui est bien autre chose que de succomber à telle mode ou à tel discours dominant – mais aussi d’y répondre, sachant que de telles interrogations ont traversé et l’élaboration freudienne, et les deux périodes de l’enseignement de Lacan, jusqu’à des confins où une psychanalyse au-delà du semblant semble courir le risque de sa propre disparition.

C’est que ces présupposés sur l’inutilité d’une telle pratique de parole face aux enjeux sociaux majeurs de notre époque témoignent d’une conception de la parole analytique bien particulière : cette parole pleine [1], pleine du symbolique propre à offrir sa puissance de révélation de vérités enfouies, pleine du sens qui dévoilerait enfin le désir inconscient du sujet. Une parole qui ne correspond déjà plus tout à fait à l’usage contemporain du signifiant qui file et percute, signalant jour après jour son affinité avec la jouissance bien plus qu’avec sa répression.

Notre exercice quotidien s’en trouve nécessairement modifié, qui doit composer avec ce que Freud a très tôt pressenti de ce « trou au cœur du réel » [2] qui, quel que soit le siècle, coupe l’être parlant de ses idéaux et le confronte à l’impossible de la tranquillité de sa présence au monde et à l’autre. Le paradoxe consistant donc à traiter par la parole ce dont précisément le sujet se plaint même indirectement, à savoir que c’est la parole qui le traverse et l’isole, le fait s’embourber dans les mêmes impasses, et se confronter au plus obscur de ce qui l’anime.

« Est-il vraiment indispensable de venir répéter cela chaque semaine, et finalement à quoi ça sert ? » me lançait récemment un analysant.

« À rien, ça ne sert à rien », pensais-je immédiatement en écho avec cette phrase énigmatique du dernier Lacan qui a percuté mon corps il y a déjà quelques temps : « ça ne sert à rien, mais ça serre » [3].

C’est ce Lacan-là, loin des sirènes du sens offert par la métaphore paternelle, qui nous oriente aujourd’hui. Un Lacan qui nous ouvre une voie difficile : pour toucher au réel, il s’agit d’envisager un autre inconscient, bien différent du sens et de sa vérité menteuse, d’aller non pas au-delà de l’inconscient, mais, comme le propose Jacques-Alain Miller, en deça [4].

Alors, aura-t-on la chance de pouvoir entendre, et faire résonner, peut-être moins les mots que lalangue qui a marqué le corps, avant que le langage commun ne la recouvre ; de s’appuyer sur le signifiant moins dans sa signification que dans sa matérialité, pour en faire ressortir la charge de jouissance, l’en vider autant que faire se peut, mais surtout savoir y faire avec.

« Associer librement, qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce une garantie que le sujet qui énonce va dire des choses qui aient un peu plus de valeur ? Mais chacun sait que la ratiocination, ce qu’on appelle ainsi en psychanalyse, a plus de poids que le raisonnement. » [5]

Face à ce ratiocinateur qu’est l’être parlant, couper, scander, toucher le corps, le déranger. Localiser et enserrer la pulsion de mort entre les quatre murs du cabinet. Tantôt faire entendre le trou plutôt que le recouvrir, tantôt le border de la présence réelle de l’analyste, et peut-être bien moins de ses mots que de sa voix.

Intervenir, en somme. Non pas bardé de mots truffés de la croyance que ça fera progresser, mais délesté, grâce à sa propre cure, de l’injonction du pour tous, travailler à mettre en forme, et non pas figurer, capturer et modeler le plus singulier de ce qui pourra alors advenir.

Alors ça ne sert à rien, oui. Mais c’est vital, tout simplement.

[1] Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 237-322.

[2] Cf. Lacan J., Le Phénomène lacanien, Nice, Section clinique de Nice, 2011, p. 9-25.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 81.

[4] Cf. Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du Désir, n°91, novembre 2015, p. 97-126.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 13.




Constat de l’(a)ccident

Les deux faces du symptôme imposent à l’analyste deux écoutes différentes. Ainsi, une face interprétation et une face constatation donnent forme au symptôme [1], et convoquent la circulation de l’analyste entre une « écoute au niveau de la dialectique » et une « écoute de l’itération » [2].

Du côté déchiffrable du symptôme, la « puissance de la parole » [3] opère par l’interprétation. L’écoute dialectique permet de le délester du sens qui pesait sur la vie libidinale du sujet. Et elle accompagne le vidage de l’être du sujet jusqu’au désêtre, via la traversée du fantasme, avec ses effets connus de dépression et d’allègement mêlés.

L’autre face du symptôme est ce qui reste et se dénude lorsqu’il est déchiffré, c’est-à-dire qu’une fois interprété, le symptôme se révèle finalement comme non dialectique, indéchiffrable. Quelque chose se répète, et, en cela, il se distingue des autres formations de l’inconscient par sa permanence – permanence produite par la fixation de libido, la fixation de la pulsion comme racine du refoulement, c’est ce que Lacan traduit par l’Un de la jouissance qui fait événement de corps.

L’expérience analytique est donc pour une part au niveau du sujet de la parole, mais elle ne peut s’y réduire puisqu’il y a un corps qui se jouit, celui du parlêtre. Cette jouissance itère, et c’est ça qu’il s’agit d’écouter.

L’écoute convoque la sensibilité du corps. Avoir l’oreille (a)bsolue, au-delà du sens ou malgré lui à travers l’équivoque, c’est réussir à entendre la résonnance, la consonance, le son, la vibration du signifiant Un, hors sens, venu marquer le corps d’un événement de jouissance.

Osons l’analogie avec la musique, et proposons ceci : parmi toutes les notes jouées sur le clavier qui composent la sonate de l’analysant, si le corps y est sensible, s’entend la note qui itère l’événement de jouissance.

Les notes transcrites sur une partition traduisent des sons, c’est une écriture qui paraît hors sens mais qui est à déchiffrer : le corps comme interprète y est convoqué. Et, de temps en temps, répétitivement, il y a la note, celle qui fait dresser l’oreille et qui provoque un écho dans le corps, celle qui parfois dérange la belle harmonie, la « fausse » note dont on se plaint.

La rencontre de la langue et du corps se produit comme par (a)ccident, c’est le choc primordial, une percussion qui comme celle du diapason produit le L(a) de la jouissance. Dans l’analyse se raconte ce qui a permis de voiler le réel de l’événement : « il est arrivé ceci et cel(a», récit tissé de souvenirs trahis par les senti-ment(s), destinée fantasmée, où le L(a) fait entendre son itération. Un jour, il n’y a plus rien d’autre à dire sauf à constater qu’il y a ce L(a), vibration du corps qui se jouit de ce reson, et il n’y a, au final, que ça de réel. Le sujet peut alors tenter d’écrire une partition, chanter sa sinthomie à partir de son reson, de sa petite note, et c’est la passe.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 6 avril 2011, inédit

[2] Ibid., leçon du 4 mai 2011.

[3] Ibid., leçon du 11 mai 2011.