Éditorial : Une séance d’analyse

On se prépare et on y va. Parfois le trajet est long, une demi-heure de métro, une heure de train, quelques heures de vol. Plusieurs fois par semaine ou plusieurs fois par jour. C’est selon. On s’installe dans la salle d’attente. Arrivez-vous à lire ? À consulter vos messages sur votre téléphone ? À penser à autre chose ? En ce qui me concerne, dès que je suis devant la porte de l’immeuble, je suis déjà-là.

Un ami m’a raconté qu’il a composé le code de sa carte bleue au lieu de composer le code d’entrée chez son analyste. Son acte manqué ne montre-t-il pas qu’il était déjà-là ? Une séance analytique est quelque chose qui s’expérimente. Elle a un début et une fin. Les plus percutantes sont les très courtes. Celles qui vous laissent complétement renversé parce que vous n’avez rien compris. Parce que vous n’avez pas entendu, derrière ce qui s’entend, ce qui se dit. Celles qui par l’acte chirurgical de la coupure font que ce que vous avez dit devient lisible et parfois risible. Un p’ti bout d’ça voir arraché au temps de la rencontre.

Un numéro de L’Hebdo-Blog, nouvelle série sur la séance analytique dans ce temps étrange que nous traversons et sur lequel nous ne pouvons pas encore bien-dire grand chose. Du grain à moudre pour les lecteurs éclairés.




Éditorial : On y va

L’Hebdo-blog, nouvelle série fait son entrée dans vos habitudes de lecture aujourd’hui. Nous [1] souhaitons vous entrainer au rythme d’un style d’écriture tricoté par la puissance du discours psychanalytique. Une écriture que nous voulons percutante et espiègle, qui saisit les enjeux sur le vif. L’inspiration sera résolument lacanienne : couper, isoler, extraire, pointer et tenter de bien-dire. On « donne un petit coup de pouce, sans quoi la langue ne sera pas vivante »[2] note Jacques Lacan dans son Séminaire Le Sinthome, cette phrase sera notre boussole, voir notre credo. L’hebdomadaire de l’ECF, de l’ACF et des CPCT va se faire l’écho de ce qui bouillonne, de ce qui s’extrait comme un bout de savoir. Les premiers numéros sont chevillés au thème de « Question d’École ». L’Hebdo-Blog, nouvelle série va vous mettre sur la route d’un rendez-vous à ne pas rater, un rendez-vous avec la « Puissance de la parole ». Bonne lecture.

[1] Directeur de la publication : Laurent Dupont, Rédactrice en chef : Omaïra Meseguer, Comité de rédaction : Céline Aulit, Benoit Delarue, Vanessa Sudreau, Agnès Vigué-Camus. Lecteurs : Romain Aubé avec Lucie Bélair, Ariane Ducharme, Anne-Cécile Le Cornec, Aurélie-Flore Pascal, Adeline Suanez, Vincent Vaxelaire, Laura Vigué. Mise en ligne et conception de l’image : Barbara Bertoni avec Thomas Kusmierzyk et Alexandre Gouthiere.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 133.




Puissance de la parole. Clinique de l’École

L’Hebdo-Blog : « Clinique de l’École », est le sous-titre de la journée. C’est équivoque n’est-ce pas ?

Laurent Dupont : « Question d’École » contient déjà cette équivoque, qui questionne qui ? Et quoi ? C’est devenu un rendez-vous incontournable pour tous ceux qui veulent savoir comment l’ECF questionne, le monde, le maître, la clinique, mais aussi comment l’École est questionnée par « la subjectivité de son époque »[1]… Pour ce questionnement nous nous appuyons sur l’enseignement de Freud, de Lacan, et sur l’orientation lacanienne dispensée par Jacques-Alain Miller. Le titre « Puissance de la parole » a une portée clinique. Les prises de parole, d’Adèle Haenel, de Vanessa Springora, de Christine Angot, beaucoup d’autres aussi, Paul B. Preciado aux J49 par exemple, montrent que la démonstration n’est plus à faire, ce sont, d’une certaine manière des enfants de la psychanalyse, ils croient en la parole, en sa puissance. Que l’on soit d’accord ou pas. D’ailleurs beaucoup de ceux qui essaient de porter cette parole ont fait une analyse. Alors, le sous-titre fait résonner la dimension d’interprétation que contient la parole, interpréter le temps présent, se faire interpréter par ces paroles qui se prennent et se lancent à dire en un témoignage. Une École aussi vivante que la nôtre ne peut laisser passer cette chance.

L’H.-B. : Le titre dit « puissance de la parole » et non « pouvoir de la parole ». Quelle nuance à votre avis ?

L.D. : « puissance de la parole » est une citation du cours de J.-A. Miller de 2011 [2], c’est une bascule. C’est le point ultime de l’effet de sens, de vérité. Parole qui a un effet « créationniste »[3] dit J.-A. Miller. Effet de transformation, il y a un avant et un après pour le sujet, c’est le côté révélation à soi-même de l’analyse freudienne, levée du refoulé. Mais cette puissance de la parole s’oppose à l’humilité devant la jouissance, cela implique pour l’analyste de « se faire humble ». Là, c’est la lecture du sinthome, le silence de la lecture. C’est le corps en tant que marqué, tracé par la rencontre initiale, traumatique avec le signifiant tout seul. Bascule donc, que devient l’interprétation à ce moment pour qu’elle puisse mener le sujet vers la reconnaissance de ce qui ne se transforme pas, de ce qui se répète sans cesse, de ce qui ne peut que se constater ? Les témoignages des AE peuvent rendre compte à la fois de ce qui a fait effet de transformation, de révélation à eux-mêmes, mais aussi de ces moments où le sens est lâché et quelque chose se dévoile, peut se ça-voir.

L’H.-B. : L’analyste ne se situe pas du côté de l’élucubration, il opère comme un « rhéteur »[4] c’est-à-dire quelqu’un qui sait y faire avec l’art oratoire. En quoi cette nuance concerne-t-elle la puissance de la parole ?

L.D. : Cela concerne au plus près l’interprétation. N’oublions jamais que l’interprétation est du côté de l’analysant, c’est lui qui, dans l’après-coup, fera entendre l’effet de vérité obtenu ou pas. La question n’est pas de se dire qu’il ne faut plus avoir recours à cet exercice de parole sur fond de silence ou de rareté. Il ne s’agit pas de dire qu’un mode d’interprétation serait supérieur aux autres, à ce titre le dernier Lacan n’annule pas les autres Lacan. Il faut souvent en passer par une longue analyse au nom du sens, de la vérité, de l’élaboration pour entrevoir ce qui est là, au-delà de l’être.

L’H.-B. : Surprise côté analysant, humilité côté analyste. Quelles distinctions opère cette répartition ?

L.D. : Il est intéressant de constater que la surprise précède l’effet de vérité. C’est un peu comme l’analyse d’un rêve, le rêve nous surprend, il arrive crypté et dans l’analyse il peut y avoir un effet de vérité. Et, en même temps ou quelques années plus tard, le même rêve livre un autre aspect dans l’interprétation que l’on en donne, il est détaché du sens mais témoigne de quelque chose de singulier, indice du réel, propose J.-A. Miller. Le mot même d’effet, celui également de surprise, laissent entendre que le corps n’est pas absent dès le départ. Ce corps que l’on amène en analyse n’est pas sans effet dès le départ, mais c’est la fin qui témoigne de ce « c’est ça » du corps.

L’H.-B. : Il y a un fil tendu entre l’analyse et le contrôle. Ce fil s’allonge, se raccourcit, voire s’enroule à différents moments, en fonction de l’éprouvé de l’indice du réel dans sa cure. Que dire de ce fil parfois très visible parfois imperceptible ?

L.D. : Le contrôle et l’analyse, ce n’est pas la même chose. Mais il peut y avoir des effets d’analyse dans le contrôle et des effets d’enseignements dans l’analyse. C’est un peu une bande de Moebius. En fait, Lacan a vraiment démontré que l’analyste n’est pas un notable de sa pratique. Toujours en devenir, dit J.-A. Miller [5]. Le plus grand danger pour la psychanalyse serait de se croire analyste, de se prendre pour un analyste. Le contrôle, l’analyse, le cartel également dans sa valeur de transformation du savoir exposé, sont autant de moyens de ne pas s’endormir. Parfois il faut une parole puissante pour nous réveiller, ce peut être aussi un cri, un silence, un bougé de l’analyste, du contrôleur, du plus-un… Il n’y a aucune équivalence entre analyse, contrôle ou cartel, le but est de nous empêcher de nous endormir, et de nous permettre d’avoir une pratique vivante.
« Question d’École » a toujours eu ce rôle également, aiguillon visant à nous maintenir toujours sur la brèche de notre désir singulier.

[1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321.

[2]Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 15 novembre 1977, inédit.

[5] Cf. Miller J.-A., « Présentation du thème des Journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », La Lettre mensuelle, n°279, juin 2009, p. 4.




Au-delà de l’ontologie

« Interpréter, le mot ici défaille, et il faudrait lui en substituer un autre comme cerner, constater »[1]. Cette proposition de Jacques-Alain Miller nous invite à considérer les limites du concept d’interprétation dès lors que l’expérience analytique vise le réel de la jouissance.

Mettant en valeur le chamboulement introduit par Lacan dans son dernier enseignement, y compris dans son expérience même d’analyste, il constate s’être éloigné d’une pratique de l’interprétation visant le sujet barré, non substantiel et par là conçu comme relevant du manque-à-être. Dans cette visée, l’interprétation se règle sur le désir pour le faire « venir à l’être »[2]. D’où le pouvoir créationniste de la parole de l’analyste.

Or la problématique de l’être s’avère inappropriée dès lors qu’il est question de viser non plus seulement l’insistance de l’être fugitif du désir mais la permanence inamovible de la jouissance. Cette butée, nous indique J.-A. Miller, conduira Lacan à extraire la psychanalyse du registre ontologique, déplaçant du coup l’opération de l’analyste d’une parole donatrice de sens vers la prise en compte du signifiant disjoint des effets de signifié. Visant le signifiant hors sens, Lacan retranchera la question du sens et des fictions de l’être : ce que condense sa jaculation « Y a d’l’Un ».

J.-A. Miller indique que ce renoncement à l’ontologie conduit Lacan vers la catégorie du trou, qui n’est pas sans rapport avec le manque-à-être, elle déplace pourtant l’accent de l’ontologique vers l’ex-sistence de la jouissance de l’Un, qui affecte le corps.

Dans ce registre, signale-t-il, l’analyste ne peut se prévaloir du pouvoir créationniste de la parole sur le versant du sens. Il est convoqué à opérer dans une dimension où le terme d’interprétation défaille. Et c’est pourquoi il se demande s’il ne faudrait pas lui substituer un autre terme, tel que cerner ou constater. Cela étant dit, il avoue ne pas être satisfait de ce vocabulaire, précisant qu’il voudrait « parvenir à trouver le vocabulaire qui dirait mieux ce dont il s’agit pour l’analyste, au regard de ce terme de jouissance qui outrepasse l’ontologie »[3].

À ce propos, tant les AE qui témoigneront à « Question d’École » de leur expérience analysante que les AME qui s’exprimeront à propos des enseignements tirés de la pratique du contrôle, nous donneront l’occasion de mettre au travail cette question cruciale mise en avant par J.-A. Miller.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[2] Ibid., cours du 23 mars 2011.

[3] Ibid., cours du 11 mai 2011.




La vérité : s’en servir pour savoir s’en passer ?

Le programme de « Question d’École » porte directement sur ce que l’on désignait jadis comme « la technique analytique ». Chacun est appelé à dire, comme Jacques-Alain Miller s’y est lui-même avancé, sur quoi il règle sa position en tant qu’analyste, et comment la clinique du désir c’est-à-dire la clinique du signifiant comporte un au-delà dès que nous pénétrons dans la zone de la clinique de la jouissance et en particulier de la satisfaction signant la fin d’une analyse. Cela n’a plus rien à voir avec des règles techniques mais avec le désir particularisé de l’analyste.

Pour qui limiterait sa conduite de la cure analytique à ce que J.-A. Miller note comme une clinique « réglée sur le désir »[1] se pose la question de la fin. Il la qualifie de clinique « créationniste »[2] car elle vise la division du sujet et invite l’analysant, à partir du manque-à-être, à faire émerger des signifiants qui s’enchaînent selon les lois de la métaphore et de la métonymie et ceci sans horizon de fin.

Cela vaut même pour la séance courte, celle qui opère par la coupure et qui est la méthode interprétative la plus propre à susciter l’équivoque. Nous en constatons les effets dans les propos des analysants qui relisent souvent leur séance à partir de l’effet produit par la coupure opérée par l’analyste. C’est une manière de faire qui fait rupture dans le sens et introduit une ponctuation. Cette méthode, inaugurée par Lacan, n’est pas la méthode freudienne qui reposait sur une indication donnée par l’analyste sur le refoulement qui avait été levé, et produisait des fictions généralisables comme par exemple le complexe d’Œdipe. Il s’agit plutôt d’une méthode d’analyse textuelle du symptôme. J.-A. Miller qualifie cette méthode de « créationniste » conformément aux indications précises que donne Lacan dans le texte « La logique du fantasme »[3]. En effet, même dans la coupure qu’il choisit d’opérer, l’analyste, en visant le désir, s’appuie sur son propre désir et surajoute sa lecture à celle de l’analysant. Lacan indique dans ce texte que cette « refente » du sujet l’amène à prendre dans le fantasme « le leurre de sa vérité même »[4].

C’est ce leurre que dans la proposition de 1967[5], Lacan espère que ses analysants pourront faire vaciller voire traverser… mais en vain. Ce qui le conduira à élaborer la clinique de la jouissance.

Je relève dans les « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines » de Lacan deux éléments qui montrent à quel point il reconnaissait les « pouvoirs de la parole »[6] quand l’expression est entendue dans l’acception de la période « structuraliste »[7]. Ce sont des indications qui limitent l’enthousiasme interprétatif par le signifiant y compris par la coupure.

L’une est très connue : « Une analyse n’a pas à être poussée trop loin. Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez. »[8] L’autre concerne la pratique avec les névrosés : « Parfois nous leur donnons le sentiment qu’ils sont normaux […]. C’est le point où nous avons à être très prudents. Certains d’entre eux ont réellement la vocation de pousser les choses à leur limite »[9].

Dans cette proposition pour « Question d’École » le titre choisi n’est pas, comme pour un congrès passé de l’Association Mondiale de Psychanalyse, « les pouvoirs de la parole »[10] mais la puissance de la parole. Raréfaction de la parole de l’analyste, cernage plutôt qu’interprétation de la jouissance, telles sont les indications de J.-A. Miller. La question se pose pour l’analyste quand il ne s’agit plus de soutirer à l’inconscient transférentiel un savoir qui s’avère vain mais de réconcilier un sujet analysant avec sa jouissance Une et l’inconscient réel. Il faudrait alors que l’analyste du parlêtre à qui il a affaire soit « nettoyé » de son contre-transfert, de son amour de la vérité qui a pourtant soutenu son propre transfert et de l’excès de son souci thérapeutique. Certains virages entre la passion de la vérité et la réconciliation avec la jouissance sont dangereux et pourtant de nombreux Analyste de l’École témoignent d’y avoir été accompagnés de la bonne façon.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., « La logique du fantasme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 324.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 243-259.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », op. cit.

[7] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Massachusetts Institute of Technology. 2 décembre 1975 », Scilicet, n°6-7, 1975, p. 53-63.

[8] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Yale University, Kanzer Seminar. 24 novembre 1975 », Scilicet, n°6-7, op. cit., p. 15.

[9] Ibid.

[10] Collectif, Les Pouvoirs de la parole. Textes réunis par l’Association Mondiale de Psychanalyse, Paris, Seuil, 1996.




L’inconscient-escroc

Il paraît que revenir sans cesse aux textes de Freud serait devenu un pêché. Revenons-y donc.

Il est précieux de constater que dès L’Interprétation du rêve – livre canonique quant à l’inconscient et son interprétation en psychanalyse – Freud nous met en garde contre ledit inconscient. Le rêve, comme formation de l’inconscient, en est certes la « voie royale », mais c’est aussitôt pour indiquer que ce rêve est un « escroc »[1]. L’inconscient trompe. C’est même, dans ses formations, sa finalité : déformer un désir réprimé, censuré, pour le rendre méconnaissable, de façon à ce qu’il puisse trouver à se dire, mais déguisé, trompant ainsi tout en la satisfaisant la censure du Moi et de ses idéaux quant à ce désir non assumé et « sacrifié au refoulement »[2].

L’inconscient est donc au service d’un n’en-rien-vouloir-savoir, tout affairé à rendre soft un réel d’une satisfaction autre qui ne cesse de venir frapper, encore et encore, à la porte. C’est ce qui permet à Freud de dire que le rêve, comme paradigme des formations de l’inconscient, est au service d’un désir de dormir. D’où encore cette remarque qu’il n’existe pas de rêves anodins, et que ceux que l’analysant présente ainsi, ou qui lui apparaissent comme tels, sont en fait les plus « coriaces » et les plus « malins » dans leur déguisement. Nous nous permettons de passer un peu vite dans ce bref texte sur la distinction, fondamentale, entre désir et jouissance. Mais fort de le savoir, nous nous le permettons.

Quels sont les moyens dont use l’inconscient à ces fins ? Freud est clair : l’association, la connexion « déplacée » et « aléatoire » – entendons contingente, « nécessaire » mais « aléatoire »[3] – entre un désir, que l’on peut maintenant traduire par une satisfaction, et un signifiant, une représentation qui n’y est attachée que, et par, sa consonance sémantique et langagière. Voilà comment une satisfaction, une pulsion, trouve à se satisfaire par déplacement et déformation via une signification détournée.

Nous retrouvons donc, dès le premier Freud, cette connexion entre une dimension signifiante et une dimension pulsionnelle, deux dimensions nouées et pourtant hétérogènes. La dimension signifiante trompe, bien qu’elle puisse conduire à la vérité – ce qui fait, autre remarque de Freud, qu’une interprétation peut en cacher une autre, et qu’un désir interprété peut conduire à un désir autre encore. Fuite du sens. La dimension pulsionnelle, elle, insiste. Elle use de la dimension « plurivoque »[4] du sens pour poursuivre son but inlassable et insatiable – se satisfaire. Sans doute se dégage-t-il ici à la fois une orientation de la cure et deux modalités d’action distinctes.

L’orientation : par la puissance de la parole, défaire, diffracter, désolidifier cette connexion entre le signifiant et la dimension pulsionnelle. Les modalités d’action, à suivre les indications de Jacques-Alain Miller reprises dans l’argument de notre prochaine journée « Question d’École » : interpréter la dimension signifiante, avec sa dimension de « vérité menteuse »[5], et « cerner »[6], « isoler »[7] et « constater »[8] la satisfaction pulsionnelle qui s’y est attachée et qui, elle, ne s’altère pas. Isoler les choses ici théoriquement conduit à la nécessité pour une école de psychanalyse de devoir essayer de les comprendre et les travailler. C’est ce que devrait permettre notre prochaine journée.

Peut-être y trouverons-nous témoignage, dans des cures menées à leur terme, que ces deux champs hétérogènes peuvent trouver à être touchés, dans une dimension biface, par une même opération « interprétative ».

[1] Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, p. 284.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 217.

[4] Ibid., p. 259.

[5] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[7] Ibid., cours du 4 mai 2011.

[8] Ibid., cours du 11 mai 2011.