Effets de lecture du cartel

Dans le mouvement anti-didacticien qui fut le sien1, Lacan voulut que son École repose sur deux socles desquels la hiérarchie, le droit d’aînesse tout autant que la course aux diplômes seraient exclus, soit la passe, et le cartel. Dans notre quête sur la manière dont le savoir analytique, toujours troué, se construit, le dernier numéro d’Hebdo Blog s’est fait l’écho des toutes dernières élaborations des AE et de ceux qui les accompagnent dans les soirées de la passe. C’est donc logiquement que nous consacrons cette semaine au cartel, avec un numéro spécial, où se couplent Hebdo Blog et Cartello, comme une invite à produire, après lecture, cette élaboration si particulière qui surgit du cartel, dans la rencontre entre plusieurs questions singulières et le choc du texte lacanien, provocateur face au ronron de la docte ignorance, révélateur de ce qui paraissait, une fois saisi, avoir toujours été déjà là. Car «  savoir quelque chose, n’est-ce pas toujours quelque chose qui se produit en un éclair ? »2

En écho aux dernières journées de l’ECF, « L’objet regard », Christian Chaverondier présente une analyse du film Eyes wide shut, de Stanley Kubrick, sorti le 16 juillet 1999. « Les yeux grand fermés », traduction du titre, s’est fatalement appliqué au réalisateur, qui n’a pas pu regarder le film terminé du fait de son décès, quatre mois avant la fin du tournage. Les révélations de sa femme sur le regard d’un autre homme qui l’a rendue Autre à elle-même, déclenchent chez Bill la mise en scène de son propre fantasme. Désormais, il est regardé par ce fantasme comme par un mauvais œil : Tu n’es pas aussi bon que l’autre homme. Allez voir : l’auteur du texte nous ouvre grand les yeux sur les cinquante nuances du regard dans le film.

Dans le texte de Stéphanie Bozonet, la durée du cartel fulgurant définit le sujet de travail : le souvenir-écran. Prenant appui sur Freud qui avait pointé le souvenir-écran comme le voile du fantasme, elle poursuit sa lecture avec Lacan pour rendre compte du réel en jeu. L’auteur illustre son propos aussi du côté du cinéma, avec Souvenirs de Marnie du réalisateur japonais Hiromasa Yonebayashi (2014).

Suivant le « flux » des objets pulsionnels, c’est la voix qui est mise à l’honneur avec le texte de Yannis Renaud sur le travail d’écriture de Pascal Dusapin. « Dans le flux continu, la formation des bords vient faire évènement », comme il le dit. Car il est question d’évènement de corps – le flux – que le compositeur traite par le biais de l’écriture. « Le lien est fait entre la lettre, le corps et la jouissance », comme le dit l’auteur. Puisant son inspiration dans un trauma de son enfance, Pascal Dusapin transforme l’évènement de corps en sinthome.

En prévision des prochaines Journées de l’Institut de l’Enfant, Déborah Allio s’attelle aux nouveaux symptômes des adolescents. Elle trace les contours de deux phénomènes contemporains. En premier lieu, les gadgets. « Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses3 ». C’est le terme employé par Lacan qui condense l’aléthéia (vérité définie par les grecs comme ce qui rend évident l’être) et l’ousia (substance), toutes deux rejetées par la science. Plus touchés par ce phénomène que les adultes, (76 % contre 66 % dans d’autres tranches d’âge4), les adolescents du XXIe siècle révèlent la volonté de faire Un dans une communauté virtuelle. Avec les selfies, il s’agit d’attraper ce qui échappe à l’image5. Le corps est appareillé à ces objets hors corps, qui désormais en font partie intégrante, comme des organes. Autant de conséquences de « l’affaissement6 » du Nom-du-Père et du régime de la jouissance généralisée. En deuxième lieu, la grossesse répandue comme un phénomène de masse dans une classe de lycée, dernier cri lancé à l’époque de l’Autre qui n’existe pas.

Enfin, Rose-Paule Vinciguerra témoigne de sa première expérience de cartel, riche en conséquences, dont la plus spectaculaire fut l’arrêt de son analyse à l’IPA. Comme elle le dit précisément : « J’avais rencontré un dire qui fit évènement ». Les cartellisantes s’accrochent pour lire Les Formations de l’inconscient dans des photocopies volantes d’une version ronéotée, où les phrases ambiguës sollicitent l’exercice du français. Mais elles persistent, décidées à ne pas se laisser faire par ce discours qui leur échappe, bien qu’agalmatique. La différence est limpide avec tout autre groupe de travail : « l’invention de savoir était parfois au rendez-vous », comme nous le dit Rose-Paule Vinciguerra.

Un numéro riche en effets de lecture, pour cette rencontre de Cartello et de l’Hebdo Blog !

1CF Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », intervention à la journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue, http://www.acfrhonealpes.fr/doc/JAM-le-cartel-dans-le-monde.pdf

2Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, 2006, p. 200.

3 Lacan J., Le Séminaire , livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 188.

4 Le journal des femmes, janvier 2017, consultable sur internet.

5 Laurent É., L’envers de la biopolitique, une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin, 2016, p. 21.

6 Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant, 2015.




Un cartel à l’époque de Lacan

Il était une fois cinq analysantes qui entreprirent une aventure : partir en terra incognita. Au pays de Lacan. C’était il y a longtemps. Notre premier cartel se mit en route. À l’enseignement de Lacan, nous commencions à nous intéresser en assistant à son Séminaire mais à vrai dire, nous n’y comprenions pas grand-chose même si, de temps à autre, une phrase résonnait fortement. Je dois dire qu’un des premiers effets de ce cartel fut que j’interrompis la cure que je suivais à l’IPA et m’adressais à Lacan. Butée dans la cure assurément mais pas seulement ! J’avais rencontré là un dire qui fit évènement.

Nous décidâmes donc de commencer par travailler Les Formations de l’inconscient, sans doute à cause du titre qui nous paraissait familier. Malentendu, bien sûr que ce familier ! À l’époque, nous ne disposions que de versions ronéotées, des milliers de feuilles volantes, qu’il fallait photocopier manuellement une par une, en cinq exemplaires et dans ces transcriptions, les constructions de phrases étaient souvent ambigües et l’exercice de la langue française constamment sollicité… Jacques-Alain Miller n’avait pas encore rendu cela lisible. Mais rien ne nous rebutait. Nous étions résolues à ne pas nous quitter sans avoir terminé la lecture de ce Séminaire. Cela dura deux ans. Tous les quinze jours et parfois toutes les semaines lorsque des vacances se profilaient, ou lorsque nous étions aux prises avec un passage difficile…

Qui était le plus-un de ce cartel ? Je ne suis plus très sûre aujourd’hui de le savoir. En fait, je crois que cette place était une place tournante. Alternativement en effet, l’une de nous, passant outre son « je ne sais pas » et avec son style, se lançait pour forer une trace qui satisfasse pour un temps notre désir d’attraper un bout de ce texte foisonnant, d’en construire des éléments logiques. Jusqu’à ce que le sens recommence à fuir ! S’imaginer avoir à répondre du groupe, en avoir la responsabilité nous incombait tour à tour. J’en ai gardé l’idée que le plus-un, ce n’est pas celui qui sait, comme souvent de jeunes cartellisants le demandent aujourd’hui en mettant ce plus-un en position de maître ou de professeur, voire d’analyste. Dans ce cartel au contraire, c’est à partir de notre particularité que nous mettions au travail notre ignorance et tentions de tirer au clair les formules du désir exposées dans ce Séminaire, autant que les différentes élaborations du graphe.

En quoi ce cartel différait-il d’un groupe de travail, comme ceux auxquels j’avais pu participer en philosophie ? C’est que l’invention de savoir était parfois au rendez-vous. Elle produisait de temps à autre des effets subjectifs et à ce titre faisait « gond » avec le discours analytique. Et si transmission il y avait, c’était par récurrence de l’une à l’autre. Non sans surgissement de critiques cependant (là est d’ailleurs une fonction importante du cartel, loin de tout effet de suggestion ou de complaisance amicale). Chaque fois que se produisait un élément de savoir, du même coup la fonction plus-un relançait la recherche, décomplétait ce savoir. À l’horizon de ces efforts, le texte de Lacan restait notre agalma. Enfin, un petit écrit conclusif fut produit par chacune mais ce qui manqua assurément fut la « sélection » de ces travaux par le plus-un, l’« issue » à leur réserver. À la fin de la lecture, nous nous séparâmes, chacune avec quelques lumières – sans doute pas les mêmes, pour nous engager dans d’autres cartels. Lacan venait d’organiser la Journée des cartels[1]à la Maison de la chimie pour, disait-il, en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de cet « organe de base » de son École. Des membres de cartels y étaient invités à exposer le résultat de leur travail sur le rêve, les psychoses, l’éthique de la psychanalyse (un Cartello en somme) et pendant trois demi-journées on parla de la fonction des cartels. Quelques années après, Jacques-Alain Miller et Éric Laurent inventaient le Catalogue des cartels.

L’aventure se poursuit.

[1] Journées des cartels de l’École freudienne de Paris, Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 18, 1976.

 




“Eyes wide shut” : variations sur le thème du regard

Le film Eyes wide shut[1] de Stanley Kubrick met particulièrement en scène la puissance traumatique du regard. Le scénario, d’une grande finesse clinique, est tiré de la nouvelle Traumnovelle[2] d’Arthur Schnitzler, auteur admiré par Freud. Au lendemain d’une soirée festive, Alice révèle à son mari Bill que lors de récentes vacances, elle a pu être sensible au regard d’un voisin : « D’un regard il m’a détaillée, un simple regard rien de plus, mais je pouvais à peine bouger […] il a hanté mes pensées, si jamais il voulait de moi, ne serait-ce que pour une nuit, j’étais prête à laisser tomber tout ce qui faisait ma vie ». Alice reste néanmoins divisée puisqu’elle se soutient de son amour pour Bill.

Cette révélation ouvre un abîme bouleversant pour Bill, qui va entrer dans une sorte d’errance sur fond de déchaînement de la pulsion scopique. Il imagine sa femme dans les bras d’un autre. Son errance va le conduire jusqu’à un désir obstiné de voir, dans la transgression, des ébats sexuels muets lors d’une soirée costumée libertine. En rentrant chez lui, il trouve Alice agitée par un rêve qui la fait rire et qu’elle lui raconte avec beaucoup d’émotion : « J’étais merveilleusement bien, dans un magnifique jardin en train de m’étirer nue au soleil ; un homme est sorti de la forêt, l’homme de l’hôtel, l’officier de marine, il avait l’œil fixé sur moi ; il a ri, il se moquait de moi, il m’embrassait, après on faisait l’amour, puis je baisais avec d’autres hommes, avec plein d’autres, et je savais que tu me voyais quand je passais d’un type à l’autre »

Il est donc question des variations sur le thème du regard. Au départ, nous avons affaire à un regard érotisant. Dès la première scène, nous voyons brièvement Alice de dos, nue, qui se change. Pendant la première soirée les scènes de séduction passent par des conversations et des échanges de regards. Puis la puissance du regard excède, dépasse le champ du désir et, dès le fantasme d’Alice : « je pouvais à peine bouger. », il pétrifie. Lors de la soirée du manoir, le regard oscille entre érotisme et chosification, avec un rituel dans lequel les femmes sont distribuées comme des objets, sans parole. Quand Alice, par l’aveu de son fantasme, laisse entendre une jouissance non bornée par le signifiant, une jouissance scopique résiduelle apparaît chez Bill – d’abord dans ses pensées puis dans un pousse à voir qui le conduit à une soirée libertine. Dans le rêve d’Alice, le regard apparaît également comme une exhibition sans limite, dévalorisante, sardonique.

Nous assistons à la montée en puissance d’une jouissance scopique ravageante. Parallèlement, divers traits de mortification (décès d’un patient, séropositivité, overdose) scandent la progression du film, comme les notes entêtantes du compositeur Georg Ligety pendant la soirée libertine. Cette tension progresse jusqu’au regard accusateur du masque qui attend Bill sur le lit conjugal, et là, changement de registre : « Je vais tout te raconter ». La parole refait surface jusqu’à la dernière scène, où elle se noue au vivant de la pulsion, qui est le dernier mot du film. Alice invite son partenaire à un consentement au vivant de la pulsion sexuelle comme issue à la jouissance muette du regard. Le regard, s’il est laissé à lui-même, passe de la phallicisation à la destitution. Comme nous l’a montré Lacan, la vision tend à masquer, à éluder la division.

La dernière réplique et l’écran noir terminal répondent d’une certaine manière au titre et évoquent ce passage de Radiophonie : « Mais au réel, il n’est jamais vu que du feu, même ainsi illustré [3]».

Ce film montre deux modes de jouir du regard, voyeur coupable du côté masculin, jouissance de disparition du côté féminin.

[1] Eyes wide shut, film de Stanley Kubrick (1999), avec Nicole Kidman et Tom Cruise.

[2] Schnitzler A., « Traumnovelle », (1926), Romans et Nouvelles II, Pochothèque, 1996.

[3] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 443.




Cartel fulgurant et souvenir-écran

Lors de ce cartel fulgurant, le temps concentré de nos quatre séances de travail précipita la hâte d’en extraire une écriture pour une journée d’étude intitulée « Histoire et psychanalyse ». Le cartel « fulgurant » peut prendre l’allure d’une certaine « promptitude ». Notre thème se précisa sur la question du souvenir-écran. Je questionnai le souvenir-écran dans son lien au fantasme. Le fantasme s’écrit, prend écriture dans le souvenir-écran.

La part prise par le fantasme dans la déformation du souvenir a été particulièrement élucidée par Freud. Le souvenir-écran recouvre des expériences refoulées ou des fantasmes. Comme production de l’inconscient, tout comme le symptôme, il est « une formation de compromis ». L’essentiel de la vie infantile y est contenu, et le souvenir-écran sert à rendre « la scène innocente[1] ». Conformément à la première topique, les forces psychiques s’opposent, le souvenir insiste, persiste dans la mémoire : l’une s’autorise de l’importance de l’expérience vécue pour vouloir s’en souvenir et l’autre y met une résistance. Cela donne un effet de compromis à ce conflit : il s’agit d’un déplacement, et de la substitution de l’élément qui a choqué à un évènement banal. Ce qui est refoulé de la sexualité est à dévoiler dans le travail de l’analyse. Freud évoque le fantasme qui « doit se contenter de trouver accueil sous forme d’allusion dans une scène d’enfance[2] ». Le travail de remémoration se déploie grâce au « pont verbal[3] », travail d’association, où les signifiants maîtres du sujet se dévoilent.

Lacan, avec l’objet du fantasme, introduit un point de réel contenu dans le souvenir-écran. « Avec le fantasme, nous nous trouvons devant quelque chose de même ordre, qui fixe, réduit à l’état d’instantané, le cours de la mémoire en l’arrêtant en ce point qui s’appelle le souvenir écran[4] ». Lacan prend comme métaphore une scène cinématographique brutalement interrompue « figeant tous les personnages » et « cet instantané est caractéristique de la scène pleine, signifiante, articulée de sujet à sujet, à ce qui s’immobilise dans le fantasme[5] ». Le fantasme se loge dans le souvenir-écran. L’important n’est pas la réalité mais comment le sujet l’a articulée en signifiants, c’est-à-dire la réponse du sujet. La vérité est à inscrire dans les signifiants. Le souvenir-écran a donc un caractère de semblant, de fiction. Il est « l’habit » où l’objet, cause de désir du sujet, se « fixe » dans le fantasme.

Les deux souvenirs écrans d’Anna, jeune fille d’une douzaine d’années, héroïne du film d’animation japonais, « Souvenirs de Marnie », tourné en 2014 par le cinéaste japonais Hiromasa Yonebayashi, insistent par leur fixité et leur caractère d’énigme. Ils figent cette jeune fille. On pourrait y lire une phrase du fantasme « On abandonne un enfant », dont le signifiant, réel, est présentifié par les malaises de la jeune fille, comme vérité du sujet. « Abandonnée », comme le manoir où gît l’énigme de son être, Anna se met, grâce à quelques petits autres, à construire une fiction, à partir de ces deux souvenirs, pour recouvrir un réel sans nom, la mort de ses parents. Ce travail de remémoration amène un savoir nouveau et provoque un remaniement subjectif : Anna peut se faire « adopter ». La vocation de la fiction est de recouvrir le réel. Le souvenir serait donc à produire …au passé.

[1] Freud S., «  Sur les souvenirs écrans », Névrose, psychose et perversion (1899), Paris, PUF, 1978, p. 126.

[2] Ibid.

[3] Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Paris, Bibliothèque Payot, 1987, p. 65.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 119.

[5] Ibid., p. 119-120.




À propos de flux chez Pascal Dusapin

Pour le compositeur Pascal Dusapin, écrire de la musique est vital : « Lorsque j’ai commencé à composer, il s’agissait surtout de recomposer mon propre corps[1]. » C’est une nécessité à laquelle il ne peut se soustraire que peu de temps sans éprouver un mal-être Au contraire, lorsqu’il écrit, il jubile[2].

Adolescent, Pascal Dusapin fut sévèrement touché par des crises d’épilepsie allant jusqu’au coma. Ces moments d’absence furent finalement fondateurs où il a puisé son inspiration. Il se souvient que les phases de réveil s’initiaient par la perception de sons. Puis les sens revenaient, suivis des mouvements du corps[3].

Le compositeur ne fait pas du flux une notion théorique, mais la présence de ce terme dans nombre de ses interventions apparaît comme étant à l’origine de son travail. Il lui faut traiter ce flux, non pour l’arrêter mais pour le ralentir et continuer. C’est ainsi que le travail d’écriture s’impose à lui.

Pour parler des différentes manières de ralentir, Pascal Dusapin utilise un vocabulaire qui ne relève pas du champ lexical de la musique. Pour dire comment son acte de composition le travaille, sa langue emprunte le langage courant. Dans le temps qui précède le travail d’écriture extrêmement précis, note à note, nous avons affaire à un écrivain de musique qui trace des formes, qui se plient, se replient, dérivent, bifurquent, se courbent, se détournent. Détournement qu’il décline en plusieurs variations. Par exemple, « détourner » : un terme qu’il emprunte à la sculpture, « désigne l’opération par laquelle on enlève la matière en excès[4]. »

Pascal Dusapin écrit : « Former, c’est inventer des bords. […] Une forme, c’est ce qui se déforme.[5] » C’est dire que pour le compositeur la forme est en devenir. Il ne s’agit pas d’une forme figée mais d’une forme en mouvement. Dans le flux continu, la formation de bords vient faire évènement. Ça déborde, ça flue, reflue, s’épanche… C’est tout un champ sémantique de la continuité que des évènements en bordure viennent transformer, en différentes ramifications.

« Ecrivain de musique », c’est ainsi qu’il se nomme. A sa table de travail, sa gestuelle, ses postures établissent un lien tout à fait personnel entre lettre, corps et jouissance. Les termes que le compositeur utilise ne sont pas sans faire écho à ceux de Lacan dans Lituraterre : « ruissellement, source, nuée, ravinement ». Lacan y souligne la fonction littorale[6] de l’écriture.

Au joint de la parole et du corps, quelque chose du vivant est dans le débordement et en même temps le menace. Il faut sans cesse ralentir, contenir, diriger, former, sans l’arrêter. A travers ce qu’il en dit, c’est ce que la musique de Pascal Dusapin recèle de précieux. J’ai tiré un enseignement de ce premier cartel : continuer, en construisant des bords qui ne soient pas des clôtures mais des ramifications, des obliques. J’ai saisi comment le mouvement de l’analyse se poursuit ailleurs qu’en séance, laissant ouverte la possibilité de l’inconscient. L’inconscient ici nommé comme respiration ou pulsation, temps où les savoirs se réorganisent, où la vie passe.

[1] Dusapin P., Une musique en train de se faire, Paris, Seuil, 2009, p. 18.

[2] Pascal Dusapin, Flux, Trace, Temps, Inconscient (Entretiens sur la musique et la psychanalyse), in Dechambre V. (s/dir.), Nantes, Éd. Cécile Defaut, 2012, p. 47.

[3] op.cit., p. 72.

[4] Dusapin P., Composer. Musique, Paradoxe, Flux. Leçons inaugurales du Collège de France, Paris, Éd. Fayard, 2007, p. 49.

[5] Ibid.

[6] Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 16-17.




Nouvelles formes de jouissance à l’adolescence

De nouveaux modes de jouir  

Les adolescents contemporains présentent bien souvent des addictions que Marie-Hélène Brousse appelle « le nom de symptôme de la jouissance[1] » : la drogue, l’alcool, les objets technologiques. Ils branchent leurs corps pubères sur leurs tablettes et s’appareillent à leurs Smartphones. L’objet gadget, consommable, jetable, a envahi la scène de leur monde au détriment de l’idéal sans lequel ces sujets apparaissent parfois « désorientés.[2] »

Dans  La Troisième, Lacan fait de l’objet gadget un nouveau symptôme. Il affirme : « nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme. Il l’est pour l’instant, tout à fait évidemment. [3] »

Prendre appui sur son symptôme

Le symptôme induit un comportement addictif, court-circuitant la relation à l’autre. Il s’agit d’accompagner l’adolescent, afin qu’il prenne appui sur son symptôme pour réinventer sa place dans l’Autre et dans le monde, avec comme boussole l’objet gadget.

J.-A. Miller dans L’inconscient et le corps parlant[4] écrit : « le corps parlant jouit », mais « une jouissance […] se répartit aussi sur les objets a ».

La connexion permanente sur internet le débranche de l’Autre familial. Des nos jours, l’adolescent regarde les selfies, les belfies et les foodselfies publiés par ses pairs sur Instagram. L’instant de voir est ainsi intimement lié à la pulsion orale.

Nouveaux symptômes et lien social

Dans son texte, En direction de l’adolescence[5], Jacques-Alain Miller souligne que « c’est sur les adolescents que se font sentir avec le plus d’intensité les effets de l’ordre symbolique en mutation […] à savoir la déchéance du patriarcat. » Ce n’est pas tant de la disparition du Nom-du-Père dont il s’agit que de son « affaissement ». Celui-ci n’est pas sans conséquence sur les symptômes des adolescents.

Jacques-Alain Miller indique en effet que « la socialisation du sujet peut se faire sur le mode symptomatique. » Il fait référence à Hélène Deltombe qui articule les nouveaux symptômes des jeunes au lien social : phénomènes de masse, voire épidémies (alcoolisme, toxicomanie, anorexie-boulimie, délinquance ou encore suicides en série d’adolescents).

Pour Hélène Deltombe : « L’adolescence […] constitue une classe d’âge où chacun cherche ses repères de préférence auprès de ses semblables et non en prenant appui sur une hiérarchie. Aussi les identifications se développent non par identification à un trait du père, mais plutôt sous forme d’épidémies[6] ».

« 17 Filles[7]», un film inspiré d’un fait divers américain, met en scène un phénomène de contagion chez de jeunes lycéennes. Camille, la première des filles à être enceinte accidentellement, invite ses copines à faire un enfant comme elle. « 17 Filles » dévoile et révèle alors que le rapport au corps est au premier plan dans la clinique de l’adolescence.

Ces adolescentes veulent rompre avec les idéaux parentaux soixante-huitards, et remettent en cause l’éducation et les valeurs transmises par la famille. L’utopie collective qui les réunit est ainsi de changer le monde. Avoir un enfant est le moyen qu’elles trouvent pour y parvenir.

Elles se raccrochent à la norme de leur groupe, à savoir être enceinte. Elles ont l’illusion de partager un idéal. La maternité prend ainsi la forme d’une identité commune au détriment d’un processus de subjectivation. La question du désir d’enfant et de leur position dans l’existence reste forclose : elles attendent des solutions de leurs semblables.

Lorsque Camille perd son enfant en fin de grossesse dans un accident de voiture, elle passe à l’acte en disparaissant. Sa sortie de scène a pour effet de défaire le lien qui unissait les filles du groupe qu’elle fédérait. Les spectateurs assistent ainsi, lors du dénouement du film, au délitement de leur utopie collective de changer le monde, et d’un idéal de vie commune, partageable.

[1] Brousse M.-H., « L’Expérience des addicts  ou le surmoi dans tous ses états », La Cause du désir, no 88,

octobre 2014, p. 6.

[2] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, no 26, juin 2011, p. 49-58.

[3] Lacan J., « La troisième », La Cause freudienne, no 79, octobre 2011, p. 32.

[4] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour, au XXIe siècle, Paris, École de la Cause freudienne, coll. rue Huysmans, 2014,

[5]Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant, 2015.

[6] Deltombe H., Les enjeux de l’adolescence, éditions Michèle, Paris, 2010.

[7] « 17 filles », comédie dramatique de Delphine et Muriel Coulin, 2011.

 




Les effets du point d’interrogation

Comment un savoir advient-il en cartel?

Ce qui pousse…

Reprendre un travail en cartel. Oui mais sur quel thème? Par quel bout tenter d’attraper un petit bout de savoir? Lorsque l’étude du dernier cours de Jacques-Alain Miller, « L’être et l’Un » me fut proposée, les questions de la marque du langage sur le corps, de l’émergence du Sujet, ont surgi. Je fus accrochée par ces mots. Prise dans un désir d’en savoir un peu plus sur cette question.

En effet, s’offrait là l’occasion de tenter de saisir quelque chose d’une question qui m’accompagne depuis plusieurs années : Comment traite-t-on la question du corps dans l’abord psychanalytique? Dans la névrose? dans la psychose? Comment émerge le Sujet, comment se nouent corps et psyché? Qu’est-ce que cette empreinte du signifiant sur le corps? Comment celle-ci influe-t-elle sur la manière de faire avec le réel?

Dans ma pratique quotidienne, dans le cadre d’un Relais d’aide et d’écoute psychologique, auprès de personnes en situation de précarité, de désinsertion sociale, se pose régulièrement la question du rapport au corps. On observe, chez certains sujets, un laisser tomber du corps, une difficulté à aller vers les soins, une façon de se tenir reflétant quelque chose de ce qui ne tient pas justement, parfois jusqu’à l’incurie. Chez d’autres, les douleurs se font envahissantes, les conduites addictives semblent prendre toute la place dans la vie du sujet, ou bien des rituels semblent avoir pour fonction de venir circonscrire quelque chose de la jouissance, parfois de marquer les limites du corps. Qu’est-ce qu’avoir un corps?

Quel mystère que notre relation à notre propre corps, cette « machine à être » (comme le dit si bien Daniel Pennac), l’image que l’on en a, à nos éprouvés corporels, qui parfois nous submergent, implacables.

Le petit groupe du Cartel

Le dispositif du cartel a ceci de particulier de nous autoriser, de là où nous en sommes dans l’abord de la psychanalyse, à tenter d’élaborer quelque chose d’un savoir, ponctuant notre cheminement, soutenant notre désir de saisir plus finement les concepts, afin d‘y voir un peu plus clair dans ce à quoi nous sommes confrontés dans notre pratique clinique.

Étudier ce dernier cours de J.-A. Miller, reprenant l’ensemble, et jusqu‘au tout dernier enseignement de Lacan, me paraissait bien audacieux. Et me le paraît toujours! Mais nous parcourons avec plaisir ce cours dense donnant un éclairage en perspective sur le long travail de déchiffrage et de traduction effectué par J.-A. Miller, et sur les mouvements dans l’élaboration de Jacque Lacan, jusqu’à ses points de butée.

Bien sûr, à chaque avancée, de nouvelles questions affleurent. Et les échanges nous invitent sans cesse à tenter de creuser, à aller lire, sur les pas de J.- A. Miller, sur les pas de Jacques Lacan, des textes divers : écrits de Lacan, les séminaires, bien sûr, des articles analytiques, mais aussi des textes littéraires, philosophiques, essais photographiques, etc. Horizon d’une richesse culturelle appelant à l’humilité mais que nous abordons dans une liberté réjouissante. Chacun des cartellisants transmettant aux autres ce qu’il a pu retenir de telle ou telle lecture, nourrissant notre travail, et nos élaborations singulières.

Le travail en cartel porte le désir et le travail de chacun, porte toujours plus loin notre désir d’en attraper quelque chose. Joli paradoxe, l’approche analytique ayant pour objet ce qui fait le Un, l’unicité, la singularité, ne s’attrape, ne se transmet jamais mieux que dans un travail à plusieurs.

Une question? Un cheminement !

Au fil de la lecture de « l’Être et l’Un », m’est apparue la nécessité de tenter de ramasser en une formulation, un fil, l’étendue du travail nécessaire afin de cerner quelque chose du nouage corps-psyché, du sujet en tant que parlêtre : de l’être au parlêtre.

Comment Lacan est-il passé d‘une étude de l’être, du sujet de l’inconscient, dans une prédominance du poids du symbolique, à l’étude de celui qu’il nomme le parlêtre. Qu’est-ce que le parlêtre? Cela demande de tenter de saisir la question de l’être, du manque-à-être, la question de la castration fondamentale qu’opère le la marque du langage sur le corps. Aussi, la question sous-tendant souvent le début d’une analyse, « Qui suis-je? » ramène à la question de l’être, de l’existence. Comment le sujet se constitue, avec un corps qui lui appartient?

Ces questions nous amènent à tenter de suivre Lacan dans son étude de la question de la jouissance, et du nouage permettant au Sujet de faire avec le réel.

L’étendue du savoir visé est grande. Celui-ci se dérobe à chaque pas! Chaque terme demandant à être envisagé de manière précise quant à sa définition, selon les moments de l’élaboration lacanienne, c’est un travail de longue haleine qui commence et promet d’être passionnant.

Enfin, je dirais que le travail en cartel nous invite aussi et surtout à un travail de reformulation, de transmission… de bien-dire! Au fond, ne revenons-nous pas là à quelque chose de fondamental dans l’abord analytique? L’effort d’énonciation autour de ce qui fait énigme, afin d’en cerner quelque chose?