Ce subtil attelage du transfert et du temps

Devant le piétinement de cette cure qui s’étirait péniblement depuis quatre ans, sans avancée notoire, Freud décida de fixer un terme à l’analyse, manœuvre inouïe qui permit de lever les résistances et que le matériel infantile soit mis au jour durant les six derniers mois. Si l’Homme aux loups dut pourtant refaire quelques tours en analyse, on aperçoit du moins que dès les débuts de sa pratique, Freud a saisi à quel point l’un des leviers majeurs de la cure analytique se loge dans la question du temps. Ce n’est pas sans raison que Lacan fut exclu de l’IPA en partie à cause de sa pratique des séances à durée variable, et que sa logification en trois moments qui mènent à la sortie est un appareil à penser et agir si efficace.

Et pourtant.

On pourra toujours tenter de couper une séance au bout de quinze minutes, déloger un patient de son ronronnement, ou lui demander de passer à deux ou trois entretiens par semaine : si le sujet ne vient pas se rencontrer à travers celui qu’il dote d’un savoir sur ce qui cause son symptôme, s’il ne s’adonne pas à cet eros tout à fait spécial dont il s’agit d’être averti, comment pourrait-on même imaginer avoir affaire à l’inconscient et à une pratique véritablement analytique ?

C’est pourquoi ce numéro est tout entier consacré à la notion du transfert au CPCT en cela qu’elle donne à voir comme le cœur de ce qui fait notre clinique. Voilà bien les deux leviers majeurs de l’analyste dans un tel cadre : un nombre restreint de séances, un temps compté, minuté, pour trouver à faire dire, faire entendre et resserrer les signifiants majeurs, sur ou contre lesquels s’est construit un sujet. Que le temps soit compté, que le terme soit d’emblée fixé a-t-il un effet sur l’instauration du transfert ? Que ce nœud se défasse au bout de 16 séances facilite-t-il le travail du duo analysant/analyste en l’allégeant ou le rend-il plus compliqué ? Ce sont toutes ces questions que le CPCT Paris mettra au travail lors de sa journée du 1er octobre, « L’inconscient éclair »[1]Elles sont également au cœur des cas que les praticiens de plusieurs CPCT de France vous présentent aujourd’hui, et qui bruissent de la diversité de notre pratique certes, mais toutes orientées par cet attelage si subtil et nécessaire du transfert et du temps.

[1] Journée à laquelle vous pouvez vous inscrire ici http://cpct-paris.fr/actu.php




“J’ai le droit de souffrir”

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Se mettre à l’abri de l’Autre

Kader a 12 ans. Sa mère l’adresse au CPCT pour « des mensonges persistants pour se faire remarquer et des difficultés scolaires ».

Il souffre d’être l’objet de paroles mauvaises qui l’empêchent de se concentrer en classe et l’amènent parfois à répondre en parole ou en acte lorsque les injures entendues se font insupportables. Il entend parfois deux types de voix : « d’un côté une voix un peu diabolique et de l’autre la voix angélique ». En plus de ces phénomènes réels qui se manifestent à lui avec un support (l’objet voix), Kader perçoit son corps comme Autre. « Des fois je ressens que mon corps m’électrocute, comme une décharge électrique». « J’ai quelque chose de trop dans mon corps ».

Kader dit que le CPCT est pour lui un lieu à part et que le ton de ma voix le détend. Il n’a jamais parlé à quiconque de ces phénomènes (les voix et la jouissance erratique) qui paraissent s’estomper un peu au long des mois. Il insiste pour que ces éprouvés ne soient pas connus de ses parents. Il parle avec lucidité de son sentiment de dérive, de déréliction. « Je suis un peu perdu comme un naufragé sur une ile. J’ai besoin qu’un bateau passe et être ramené chez moi. J’ai besoin d’aide. » Je l’assure qu’il  peut parler de tout cela au CPCT et qu’ici son besoin d’aide est pris au sérieux.

C’est à « l’entrée en primaire que les gens qui me parlent mal ont commencé. Le passage de la maternelle au CP c’était une chute, des anges à l’enfer ». C’est, plus précisément « quand le niveau a été haussé » par l’apprentissage de la lecture, qu’il a été mis en difficulté. Après avoir lu « la Chine » ce qui était écrit « le chien » au tableau, il se souvient avoir vécu les moqueries des élèves et la honte. C’est d’abord le signifiant qui l’a persécuté. D’autres événements seront détachés de l’imbroglio imaginaire qui caractérise ses énoncés.

L’orientation du travail avec Kader consiste à l’aider à ordonner les événements qu’il énonce. De plus il s’agit de le décoller de la charge réelle accolée à certains signifiants. Le signifiant, qui a pour lui une consistance réelle, se joue de lui.

Kader ne parle de son père qu’en réponse à des questions à son sujet. Il considère qu’il « essaye de se donner des airs de père » et il estime que son « père n’est pas qualifié pour s’occuper de lui ». Il veut que ni sa mère ni son père ne connaissent l’existence des manifestations réelles qu’il éprouve. Cela maintient un malentendu entre lui et les autres concernant le statut de ces bavardages et de ses mensonges. Cet écart apparait à préserver car il lui permet de construire sa manière singulière de faire tenir ensemble des registres ici très peu noués. 

Le travail avec Kader consiste à maintenir cela tout en considérant sa mère comme « partenaire de l’expérience ». En la recevant régulièrement, afin de régler avec elle de petits détails de la vie quotidienne de Kader, nous visons à rendre moins exigeant l’idéal de normalisation, qui sous-tend le lien à son fils, afin que sa demande perde de sa férocité. Kader est ainsi soutenu dans sa construction organisant sa certitude d’être une exception sur Terre. En accord avec sa mère, un second cycle au CPCT a été décidé pour Kader, à titre « exceptionnel ».




Le temps du transfert

« Faut-il absolument imposer notre idéal du traitement à un sujet qui se sert de nous à sa façon, et qui y trouve sa satisfaction ? »[1]

Si le temps du traitement au CPCT est compté, le transfert quant à lui occupe une place sur mesure. La vigilance est de mise à ne pas confondre avec la hâte qu’implique le dispositif même, avec la précipitation qui sommerait l’intervenant à fournir au sujet une solution clé en main. Dans ce temps qui est compté, le transfert a pour visée soit de soutenir une question, un point d’interrogation sur la cause du désir du sujet ou l’apaisement en bordant la jouissance en jeu qui renoue le sujet un tant soit peu dans le lien social.

Préliminaires au transfert

J’ai reçu une patiente qui, dès la première séance, expose sa vie amoureuse avec son compagnon qu’elle décrit comme agressif, alcoolique et auteur de graves délits. Ses plaintes inlassablement adressées à son encontre m’amènent très vite à l’idée qu’elle doit le quitter. Mais à la fin de la première séance, elle m’indique la marche à suivre. Elle a vu une psychologue quelques mois auparavant pour évoquer cette relation amoureuse : « Je lui parlais de mon ami et la thérapeute m’a dit qu’elle voulait me revoir avant un mois parce que sinon j’allais me remettre avec lui ! Mais c’est pas du tout ça qu’il fallait me dire ! C’est pas ce que j’avais envie d’entendre ! »

Je pouvais désormais me garder de penser à une éventuelle rupture qui n’avait eu de cesse de me traverser l’esprit. Cette mise en garde m’a permis de me déloger d’une conduite d’entretien standardisée et normée, me garder d’orienter les entretiens là où j’avais plutôt à me faire docile aux signifiants du sujet.

Un pas de plus

On a beau savoir, cela résiste quand même ! Écouter cette patiente se présentait sur le versant d’un impossible à supporter : rien ne faisait barrage au flot ininterrompu de sa parole. Les tentatives pour brider ce flux n’avaient pour effet que d’en redoubler l’intensité et le débit. J’en étais réduite à guetter le moment où elle mettrait elle-même un arrêt à ce déferlement de paroles. Un éclairage lors d’un contrôle a permis de troquer le souci qu’elle s’arrête pour le désir qu’une scansion s’opère pour elle et qu’elle se mette enfin à dire. « C’est quand même pas un hasard si je rencontre toujours les mêmes hommes ? Peut-être que j’y suis pour quelque chose ? J’ai besoin d’aller au fond des relations humaines et des choses ». Aller jusqu’au fond ! Elle qui se faisait un devoir de toujours aller jusqu’au fond des choses, par peur de passer à côté, elle entendait désormais sonner dans sa bouche l’équivoque de ce mot. Elle, qui jusque là, avait fait des choix la conduisant à toucher le fond, la marquant jusqu’au plus intime de son être et de son corps.

Faire un pas de plus par rapport à ce que le sujet sait déjà, lui permettre de récupérer une part de responsabilité quant à sa jouissance, là où il se vit plutôt aux prises de l’Autre et comme joui par l’Autre : cette possibilité nouvelle de s’entendre dire ce qu’elle énonçait a créé un véritable effet de surprise chez cette patiente. Celle-ci n’a d’ailleurs pas manqué de marquer son étonnement devant ce gain de savoir sur sa jouissance, une satisfaction qui vient sceller la mise en place du transfert analytique dans le traitement proposé au CPCT.

[1] Miller J.-A., La psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Agalma, 2005.