Ce subtil attelage du transfert et du temps

Devant le piétinement de cette cure qui s’étirait péniblement depuis quatre ans, sans avancée notoire, Freud décida de fixer un terme à l’analyse, manœuvre inouïe qui permit de lever les résistances et que le matériel infantile soit mis au jour durant les six derniers mois. Si l’Homme aux loups dut pourtant refaire quelques tours en analyse, on aperçoit du moins que dès les débuts de sa pratique, Freud a saisi à quel point l’un des leviers majeurs de la cure analytique se loge dans la question du temps. Ce n’est pas sans raison que Lacan fut exclu de l’IPA en partie à cause de sa pratique des séances à durée variable, et que sa logification en trois moments qui mènent à la sortie est un appareil à penser et agir si efficace.

Et pourtant.

On pourra toujours tenter de couper une séance au bout de quinze minutes, déloger un patient de son ronronnement, ou lui demander de passer à deux ou trois entretiens par semaine : si le sujet ne vient pas se rencontrer à travers celui qu’il dote d’un savoir sur ce qui cause son symptôme, s’il ne s’adonne pas à cet eros tout à fait spécial dont il s’agit d’être averti, comment pourrait-on même imaginer avoir affaire à l’inconscient et à une pratique véritablement analytique ?

C’est pourquoi ce numéro est tout entier consacré à la notion du transfert au CPCT en cela qu’elle donne à voir comme le cœur de ce qui fait notre clinique. Voilà bien les deux leviers majeurs de l’analyste dans un tel cadre : un nombre restreint de séances, un temps compté, minuté, pour trouver à faire dire, faire entendre et resserrer les signifiants majeurs, sur ou contre lesquels s’est construit un sujet. Que le temps soit compté, que le terme soit d’emblée fixé a-t-il un effet sur l’instauration du transfert ? Que ce nœud se défasse au bout de 16 séances facilite-t-il le travail du duo analysant/analyste en l’allégeant ou le rend-il plus compliqué ? Ce sont toutes ces questions que le CPCT Paris mettra au travail lors de sa journée du 1er octobre, « L’inconscient éclair »[1]Elles sont également au cœur des cas que les praticiens de plusieurs CPCT de France vous présentent aujourd’hui, et qui bruissent de la diversité de notre pratique certes, mais toutes orientées par cet attelage si subtil et nécessaire du transfert et du temps.

[1] Journée à laquelle vous pouvez vous inscrire ici http://cpct-paris.fr/actu.php




“J’ai le droit de souffrir”

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Se mettre à l’abri de l’Autre

Kader a 12 ans. Sa mère l’adresse au CPCT pour « des mensonges persistants pour se faire remarquer et des difficultés scolaires ».

Il souffre d’être l’objet de paroles mauvaises qui l’empêchent de se concentrer en classe et l’amènent parfois à répondre en parole ou en acte lorsque les injures entendues se font insupportables. Il entend parfois deux types de voix : « d’un côté une voix un peu diabolique et de l’autre la voix angélique ». En plus de ces phénomènes réels qui se manifestent à lui avec un support (l’objet voix), Kader perçoit son corps comme Autre. « Des fois je ressens que mon corps m’électrocute, comme une décharge électrique». « J’ai quelque chose de trop dans mon corps ».

Kader dit que le CPCT est pour lui un lieu à part et que le ton de ma voix le détend. Il n’a jamais parlé à quiconque de ces phénomènes (les voix et la jouissance erratique) qui paraissent s’estomper un peu au long des mois. Il insiste pour que ces éprouvés ne soient pas connus de ses parents. Il parle avec lucidité de son sentiment de dérive, de déréliction. « Je suis un peu perdu comme un naufragé sur une ile. J’ai besoin qu’un bateau passe et être ramené chez moi. J’ai besoin d’aide. » Je l’assure qu’il  peut parler de tout cela au CPCT et qu’ici son besoin d’aide est pris au sérieux.

C’est à « l’entrée en primaire que les gens qui me parlent mal ont commencé. Le passage de la maternelle au CP c’était une chute, des anges à l’enfer ». C’est, plus précisément « quand le niveau a été haussé » par l’apprentissage de la lecture, qu’il a été mis en difficulté. Après avoir lu « la Chine » ce qui était écrit « le chien » au tableau, il se souvient avoir vécu les moqueries des élèves et la honte. C’est d’abord le signifiant qui l’a persécuté. D’autres événements seront détachés de l’imbroglio imaginaire qui caractérise ses énoncés.

L’orientation du travail avec Kader consiste à l’aider à ordonner les événements qu’il énonce. De plus il s’agit de le décoller de la charge réelle accolée à certains signifiants. Le signifiant, qui a pour lui une consistance réelle, se joue de lui.

Kader ne parle de son père qu’en réponse à des questions à son sujet. Il considère qu’il « essaye de se donner des airs de père » et il estime que son « père n’est pas qualifié pour s’occuper de lui ». Il veut que ni sa mère ni son père ne connaissent l’existence des manifestations réelles qu’il éprouve. Cela maintient un malentendu entre lui et les autres concernant le statut de ces bavardages et de ses mensonges. Cet écart apparait à préserver car il lui permet de construire sa manière singulière de faire tenir ensemble des registres ici très peu noués. 

Le travail avec Kader consiste à maintenir cela tout en considérant sa mère comme « partenaire de l’expérience ». En la recevant régulièrement, afin de régler avec elle de petits détails de la vie quotidienne de Kader, nous visons à rendre moins exigeant l’idéal de normalisation, qui sous-tend le lien à son fils, afin que sa demande perde de sa férocité. Kader est ainsi soutenu dans sa construction organisant sa certitude d’être une exception sur Terre. En accord avec sa mère, un second cycle au CPCT a été décidé pour Kader, à titre « exceptionnel ».




Le temps du transfert

« Faut-il absolument imposer notre idéal du traitement à un sujet qui se sert de nous à sa façon, et qui y trouve sa satisfaction ? »[1]

Si le temps du traitement au CPCT est compté, le transfert quant à lui occupe une place sur mesure. La vigilance est de mise à ne pas confondre avec la hâte qu’implique le dispositif même, avec la précipitation qui sommerait l’intervenant à fournir au sujet une solution clé en main. Dans ce temps qui est compté, le transfert a pour visée soit de soutenir une question, un point d’interrogation sur la cause du désir du sujet ou l’apaisement en bordant la jouissance en jeu qui renoue le sujet un tant soit peu dans le lien social.

Préliminaires au transfert

J’ai reçu une patiente qui, dès la première séance, expose sa vie amoureuse avec son compagnon qu’elle décrit comme agressif, alcoolique et auteur de graves délits. Ses plaintes inlassablement adressées à son encontre m’amènent très vite à l’idée qu’elle doit le quitter. Mais à la fin de la première séance, elle m’indique la marche à suivre. Elle a vu une psychologue quelques mois auparavant pour évoquer cette relation amoureuse : « Je lui parlais de mon ami et la thérapeute m’a dit qu’elle voulait me revoir avant un mois parce que sinon j’allais me remettre avec lui ! Mais c’est pas du tout ça qu’il fallait me dire ! C’est pas ce que j’avais envie d’entendre ! »

Je pouvais désormais me garder de penser à une éventuelle rupture qui n’avait eu de cesse de me traverser l’esprit. Cette mise en garde m’a permis de me déloger d’une conduite d’entretien standardisée et normée, me garder d’orienter les entretiens là où j’avais plutôt à me faire docile aux signifiants du sujet.

Un pas de plus

On a beau savoir, cela résiste quand même ! Écouter cette patiente se présentait sur le versant d’un impossible à supporter : rien ne faisait barrage au flot ininterrompu de sa parole. Les tentatives pour brider ce flux n’avaient pour effet que d’en redoubler l’intensité et le débit. J’en étais réduite à guetter le moment où elle mettrait elle-même un arrêt à ce déferlement de paroles. Un éclairage lors d’un contrôle a permis de troquer le souci qu’elle s’arrête pour le désir qu’une scansion s’opère pour elle et qu’elle se mette enfin à dire. « C’est quand même pas un hasard si je rencontre toujours les mêmes hommes ? Peut-être que j’y suis pour quelque chose ? J’ai besoin d’aller au fond des relations humaines et des choses ». Aller jusqu’au fond ! Elle qui se faisait un devoir de toujours aller jusqu’au fond des choses, par peur de passer à côté, elle entendait désormais sonner dans sa bouche l’équivoque de ce mot. Elle, qui jusque là, avait fait des choix la conduisant à toucher le fond, la marquant jusqu’au plus intime de son être et de son corps.

Faire un pas de plus par rapport à ce que le sujet sait déjà, lui permettre de récupérer une part de responsabilité quant à sa jouissance, là où il se vit plutôt aux prises de l’Autre et comme joui par l’Autre : cette possibilité nouvelle de s’entendre dire ce qu’elle énonçait a créé un véritable effet de surprise chez cette patiente. Celle-ci n’a d’ailleurs pas manqué de marquer son étonnement devant ce gain de savoir sur sa jouissance, une satisfaction qui vient sceller la mise en place du transfert analytique dans le traitement proposé au CPCT.

[1] Miller J.-A., La psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Agalma, 2005.




Lola mène la danse

« C’est là une des fonctions fondamentales du sujet hystérique dans les situations qu’elle trame – empêcher le désir de venir à terme pour en rester elle-même l’enjeu. »[1]

Lola a vingt-trois ans. Elle vient de réussir l’agrégation, et poursuit des études supérieures prestigieuses. Lola danse beaucoup. Tous les soirs, quasiment. Elle va en cours avec Gérald, son « ex » et entretient avec lui une relation d’amour contrarié qui constituera la trame des 16 séances au CPCT.

Lola témoigne d’une question sur son désir, sur sa place dans le désir de l’Autre. Première séance : elle ne sait pas si elle peut ou doit venir, si elle en a « vraiment besoin ». Elle « panique quand (elle a) l’impression qu’(elle est) nulle, pas intéressante, et qu’(elle n’a) pas d’importance ».

L’invitation à venir s’intéresser à elle-même, semble la décider. Le transfert se noue à cette proposition inaugurale. Cependant, faire entendre dans ce « s’intéresser à elle-même » un désir qui porte sur son dire et le savoir inconscient qu’il recèle demande à contrarier un peu son appétence spéculaire à vouloir « rester elle-même l’enjeu » du désir de l’autre.

Sa panique « ce n’est pas de décevoir, c’est de se dire qu’on peut être décevant pour l’autre. ». Ne compte donc pas tant ce qu’elle imagine que ça fait à l’Autre (la déception en tant que telle), que ce que ça lui fait à elle : « Se dire qu’on peut être décevant pour l’autre », c’est pour elle, perdre la qualité de « centre des attentions », d’objet du regard. Ne pas être le phallus, serait insupportable à Lola.

Elle le vérifie dans le regard de l’autre, et lie son engouement pour l’enseignement, à ce qu’il faut, sous le regard des élèves, développer comme « moyens de les intéresser ». Ne pas dé-se-voir ? Lola s’identifie aux enseignants déployant ces trésors d’inventivité pour attirer l’attention des élèves. « Même en éducation civique, dit-elle. C’est rébarbatif la manière dont on explique les institutions de la République, (…) Je leur montrerais plutôt une vidéo de ceux qui se battent à l’assemblée nationale, ce serait plus intéressant. »

J’arrête la séance : – C’est ça : trouver un moyen de les intéresser ! »

Elle le vérifie aussi dans le transfert, en se présentant, le plus souvent, très apprêtée. Tenues décolletées, jeux de mains dans ses cheveux, minauderies sont courants. Le jour de son anniversaire, nous avons rendez-vous. Elle porte une robe très courte, espérant de Gérald une invitation à sécher la danse pour fêter l’évènement. Ne voyant rien venir, elle dit : « Tant pis, ce sera sa punition, s’il ne m’invite pas ce soir, je danserai avec lui, avec la jupe là !», désignant une certaine hauteur, très haut sur sa cuisse. Je ne réagis pas, et continue de suivre le fil de l’axe inaugural.

A ce point du traitement, Lola laisse entrevoir ce qu’elle sait de sa capacité à éveiller le désir chez Gérald, et le maniement qu’elle en a. C’est à la fois une arme contre, et un point d’accroche vers lui. Elle s’approche et s’éloigne, selon qu’elle se sent ou non cause de son désir. S’intéresser à elle-même au CPCT la mène sur la voie d’un usage du corps, en désagrégeant un regard trop présent.

A la dernière séance, Lola demande mes coordonnées en cabinet, je lui indique que la consultante pourra les lui donner. Et, quand cette dernière les lui transmet, elle dit : « J’aimerais ne pas avoir besoin de poursuivre. »

De « je ne sais pas si je dois venir » à « j’aimerais ne pas avoir besoin de poursuivre », Lola a donc fait son tour de piste au CPCT. Au delà des quelques points d’amélioration qu’elle repère, Lola a essentiellement redéployé dans le transfert la danse qu’elle mène avec les hommes. Et finalement, après avoir demandé mes coordonnées, pour ne pas venir, elle s’inscrit ainsi, d’une certaine manière, comme attendue au cabinet, désirée comme patiente, ce qui pourrait bien lui suffire, au moins quelques temps.

[1]    Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Seuil, 2014, p. 505.




L’inconscient éclair : temporalité et éthique au CPCT

Freud l’avait énoncé on ne peut plus clairement en son époque, l’inconscient ne connaît pas le temps : « Les processus du système Ics sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le temps, ne sont pas modifiés par l’écoulement du temps, n’ont absolument aucune relation avec le temps »[1]. Et Freud d’inviter l’analyste à ne pas tenir compte du temps, à « se comporter tout aussi hors le temps que l’inconscient lui-même s’il veut apprendre ou obtenir quoi que ce soit »[2].

Pour autant, la psychanalyse n’a jamais prétendu ne pas avoir à s’occuper du temps. Le dire, ce n’est pas simplement rappeler avec Lacan que celui qui entend faire œuvre de psychanalyse devra bien connaître « la spire où son époque l’entraîne »[3]. Il s’agit en effet surtout de rappeler que l’expérience analytique a partie liée avec le temps. La séance, n’en déplaise à ceux qui voudraient en maîtriser la durée, est avant tout « une manœuvre essentielle avec le temps »[4].

En effet, la séance met en scène un autre temps que le temps diachronique, linéaire. Le temps de la réversion temporelle – qui va du futur vers le passé, qui soutient l’illusion du « c’était écrit », ce que Lacan a nommé le sujet supposé savoir – y est à l’œuvre. Aussi la séance analytique ne saurait se mesurer en minutes, comme une quantité. Elle est, au contraire, « un laps de temps tout à fait spécial où le sujet est amené à faire l’expérience pure de la réversion temporelle (…), où il s’agit qu’un rapport s’établisse avec la dimension hors temps de l’inconscient, cette dimension où, selon la définition de Freud, le passé n’existe pas, où l’on ne retrouve aucun des trois modes du temps – le passé, le présent, le futur –, cette dimension où, dans les termes de Freud, la catégorie même du temps ne s’applique pas »[5].

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Alors qu’il enjoignait ses collègues à ne pas tenir compte du temps, Freud ne s’interdisait donc pas – une fois le transfert installé – de manœuvrer avec le temps. Il en témoigne dans le récit qu’il fit de la cure de l’homme aux loups : « je fus obligé d’attendre que son attachement pour moi fût devenu assez fort (…) et (…) je décidai (…) que le traitement devrait être terminé à une certaine date, quelque avancé qu’il fût ou non alors »[6].

En conséquence, on ne saurait taxer les cures dont le terme est fixé à l’avance de poursuivre une ambition thérapeutique « à courte vue ». Les praticiens qui opèrent dans les CPCT savent fort bien que, si le temps y est compté, il s’agit toujours de saisir dans la séance – « lieu prévu pour que s’y produise l’imprévisible »[7] – les manifestations de l’inconscient, d’attraper la temporalité de celui-ci, qui est celle de l’éclair. Car l’inconscient « se manifeste toujours comme ce qui vacille dans une coupure du sujet »[8].

Comment l’analyste emploie-t-il donc le temps compté au CPCT ? Les cas de cette journée témoigneront, par delà les effets thérapeutiques, des effets psychanalytiques obtenus dans les CPCT.

[1] Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Editions Gallimard, 1968, p. 96.

[2] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq psychanalyses, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 328.

[3] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Ecrits, Paris, Seuil, 1996, p. 321.

[4]  Miller J.-A., « L’Erotique du temps », La Cause Freudienne, Paris, Seuil, n°56, p. 71.

[5] Ibid., p. 76.

[6] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », op. cit.

[7] Miller J.-A., « La nouvelle alliance conceptuelle de l’inconscient et du temps chez Lacan », La Cause Freudienne, Paris, Seuil, n°45, p. 6.

[8] Ibid.




« Mamaman » me hait

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L’échec des institutions du sens à l’époque du sujet flou

Comment se manifeste le « souci permanent d’intervention de la psychanalyse appliquée dans le malaise contemporain » ? Le 4 juin dernier s’est tenue à Biarritz la journée de l’ACF Aquitania, « Ce qui a changé dans la psychanalyse », avec Éric Laurent, Laurent Dupont et Jérôme Lacaux qui nous ont fait l’honneur de leur présence. Dans la salle de la Rotonde du Bellevue qui offre une vue enchantée sur l’horizon biarrot, nous avons passé une journée passionnante.

Au creux de celle-ci, Philippe La Sagna nous a notamment offert un tour d’horizon de la psychanalyse appliquée au cœur du moment actuel. Sous le titre « La psychanalyse appliquée au réel », il a soigneusement précisé la place et la fonction que celle-ci occupe dans le climat social et politique actuels. Aujourd’hui, ce sont les Instituts du Champ Freudien, parmi lesquels le CPCT, qui sont à la manœuvre, en première ligne de la bataille ouverte par une politique managériale qui produit une ségrégation toujours plus patente sous le couvert des bonnes pratiques. Les institutions sanitaires et sociales ne parviennent plus à masquer l’échec du sens et laissent les sujets au ban de la parole et de tout traitement, toujours plus désemparés, flottants.

Philippe La Sagna a rappelé la remarque de J.-A. Miller en 2001 : la pratique de l’écoute tend à faire exister l’Autre. Eh bien précisément, la demande adressée aux institutions de la psychanalyse appliquée témoigne de plus en plus que l’Autre n’existe pas ! Aussi, le CPCT reçoit-il des sujets qui se sentent oubliés du sens, pour lesquels le symptôme devient difficile à produire, qui présentent des séries d’actes énigmatiques, des maladies hybrides difficiles à définir. La clinique et les identités sont plus floues, parfois vacillantes parce que moins requises par les codes institutionnels et familiaux. Ainsi se dénude l’effondrement progressif des collectifs partenaires du sujet. Aux prises avec l’individualisation forcenée qu’impose la globalisation, le sujet se trouve de plus en plus seul et isolé. D’où une demande de sens exacerbée.

Face à cet Autre qui incarnait le sens, face à la défaite des institutions qui pouvaient faire croire à une stabilité du discours, face à cette faillite du sens qui ne propose au sujet que des identités en toc, cousues du faux sens qui inonde les réseaux sociaux, seul le désir de l’analyste ouvre un trajet au-delà et peut permettre de sortir de cette impasse du sens. La psychanalyse appliquée permet la production d’un symptôme. C’est le symptôme qui parle et donne une énonciation au sujet.

Les institutions de psychanalyse appliquée « …appliquent dans l’enceinte du refuge qu’elles constituent (…) les principes que la psychanalyse pure a permis de mettre au jour. »[1] La psychanalyse appliquée s’évertue à recevoir chacun avec le réel de ses symptômes pour lui permettre de parler.

Philippe La Sagna a su dégager comment les dernières avancées de la psychanalyse permettent de répondre à ces sujets et de conduire le traitement au CPCT. Prendre en compte le réel qu’ils rencontrent pour produire un symptôme qui permet de parler, ou ne pas trop l’évoquer pour s’en protéger, relève du même tact. De s’y confronter rend nécessaire « d’essayer de se mettre à l’heure de la clinique borroméenne », pour ne pas effacer le réel du discours et permettre que la parole et le lien social reprennent leur place. Ouf : il reste un horizon !

[1] Guéguen P.-G., « Quatre remarques sur la psychanalyse appliquée », in Miller J. [s/dir.], Pertinences de la psychanalyse appliquée, Paris, Seuil, Champ Freudien, 2003, p. 27.




Hommage à Jacques Lacourt

Par un de ces après-midis de fin d’été où l’on recherche l’ombre tellement la lumière est aveuglante, dans un petit cimetière de la Comté, non loin de Clermont-Ferrand, nous étions nombreux, ce samedi 10 septembre 2016, réunis devant un trou fraîchement creusé pour mettre en terre notre ami et collègue Jacques Lacourt, et pour apporter notre soutien à sa fille Émilie ainsi qu’aux membres de sa famille.

L’assistance était composée d’amis, d’anciens collègues de travail, en particulier de Nonette, de participants de la Section clinique de Clermont-Ferrand, de membres de l’ACF-MC et d’analysants. Tous avaient tenu à honorer de leur présence cet ultime rendez-vous avec une personne estimée.

Il est mort treize ans après sa femme Aline. Treize ans après, nous nous sommes trouvés à nouveau dans cette sorte de champ, en pleine nature. Cette simplicité des choses essentielles est ce que Jacques Lacourt avait choisi comme style de vie.

Émilie, sa fille, a su trouver les mots simples et justes pour s’adresser à son père et faire partager, avec une grande dignité, un peu de son émotion et de la douleur de son deuil. Le frère de Jacques, de dix ans son aîné, a évoqué deux souvenirs d’enfance et souligné la cruauté de voir partir son cadet. Le maître de cérémonie a ensuite proposé qu’une personne de l’assistance qui le souhaitait prenne la parole. Je me suis avancé. J’ai dit que je parlerai de mon camarade durant de nombreuses années, mais que mon discours serait bref, pour aller à l’essentiel. J’ai cité quatre dates, sans commentaire, où à chaque fois Jacques Lacourt avait posé un acte : 1977 ; 1982 ; 1998 ; 2008. J’ai dit que c’était là pour moi l’essentiel et que ce serait le souvenir que je garderai de lui. Pour ce présent hommage à Jacques Lacourt, je veux développer ces jalons d’un parcours.

Avec mon camarade, nous avons travaillé ensemble pendant trente ans dans deux établissements de la CCAS de la région de Clermont. En 1973, après que le fonctionnement de l’institution de Nonette eut été profondément remis en cause par le placement du premier enfant psychotique, suivi de son rejet par l’équipe, entraînant une crise, l’intervention du docteur François Tosquelles, psychiatre conseil de la CCAS, sollicité pour aider à régler celle-ci, conduisit à adopter la référence à la psychothérapie institutionnelle. C’est là que se situe la demande de Tosquelles à un groupe de jeunes psychiatres (Jean-Pierre Leciak, Pierre Bosson et moi-même) et psychologues (Jacques Lacourt et Jean-Pierre Mordier) en formation analytique, d’orientation lacanienne, de participer à une expérience de psychothérapie institutionnelle dans deux institutions de la CCAS de la région de Clermont : l’IMP de Nonette et l’IMPro de Mirefleurs.

Jacques Lacourt a exercé d’abord à l’IMPro de Mirefleurs (la stagiaire de psychologie qu’était à l’époque Simone Rabanel se souvient des conseils discrets de son maître de stage), puis, après la fermeture de l’IMPro de Mirefleurs, il a exercé à Nonette, soit de mars 1977 jusqu’à sa retraite en novembre 2006.

L’expérience de Nonette n’a jamais été un bloc monolithique, chacun qui y a participé l’a fait avec sa personnalité et son style propres. Durant trente ans, Jacques Lacourt a participé à cette expérience où la singularité a prévalu, faisant de l’expérience de Nonette quelque chose ressemblant à une mosaïque, comme le suggère la sculpture qui se trouve à l’entrée du Centre, faite des pierres que les jeunes ont déposées lors de l’inauguration des nouveaux locaux. Le monolithe relève davantage de l’imaginaire des autres. Cette idée faisait bien rire Jacques Lacourt qui ne croyait pas en l’Autre. Il savait mettre dans sa pratique, sans cynisme, les conséquences de cette inexistence, avec à peine une ironie civilisée, discrète.

Après le camarade de travail à Nonette, le collègue psychanalyste. Lors de la dissolution de l’EFP, Jacques Lacourt a été d’emblée parmi ceux qui ont répondu à Lacan quand il appela ceux qui le voulaient bien à « poursuivre » avec lui. Son analyse l’a conduit à s’engager pour la Cause à l’ECF dès les débuts de celle-ci. Il a participé avec tact, sans la moindre infatuation, et avec un engagement jamais démenti, aux toutes premières activités du Secrétariat de ville de Clermont, dans ce qui était nouveau pour l’époque : des analystes sortant de leurs cénacles savants et prenant à témoin un public pour exposer leurs travaux. Il fallait, pour ce faire, du courage, de la modestie et du respect pour ceux à qui nous nous adressions. Avec son énonciation, Jacques a pris sa part et nous nous sommes enseignés de son savoir-faire. Il a marqué les esprits lors de nos réunions dans la salle 4 de la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand où nous avions élu domicile, et ailleurs dans le premier séminaire itinérant. Il est devenu membre de l’ECF.

Lors de la création des Forums du Champ lacanien, l’acte de Jacques Lacourt de poursuivre à l’ECF, contrairement à ses deux amis psychologues clermontois Jean-Pierre Mordier et Gérard Querré, l’a séparé de ceux-ci et a renforcé sa participation à la Section clinique de Clermont-Ferrand, jusqu’à ses obsèques qui eurent lieu le jour de la réunion de rentrée des enseignants de la Section clinique.

En 2008, dans le n° 8 du Nouvel Âne, le dossier « L’Université sadisée par l’évaluation », dans son opposition frontale à l’évaluation, Jacques-Alain Miller avait jeté un éclairage sur « La méthode du Professeur Monteil ». Pour ce dossier, Jacques Lacourt avait contribué en accompagnant son ancienne professeure d’université, Madame Francine Pariente, afin que LNA puisse recueillir son témoignage qui figure sous le titre : « De Michel Foucault à Jean-Marc Monteil ». C’était, une fois encore, une prise de position décidée.

À ces dates j’aurais pu ajouter 1989, année où nous avions participé ensemble à la troisième Journée du GREPS à Paris, en présentant chacun une intervention, lui sur « Phénomène psychosomatique et structure psychosomatique », moi sur « P.P.S. et psychose, deux modes de rejet de l’inconscient ». Lors de son intervention de clôture, J.-A. Miller avait avancé un point concernant l’autisme en évoquant le court-circuit de l’Autre dans l’autisme, point qui nous a inspiré pour la suite de nos travaux et dont on trouve la trace dans son texte « Clinique ironique » publié dans le n° 23 de la revue La Cause freudienne, « L’énigme et la psychose », texte qui devait orienter notre pratique à Nonette et au sein du RI3 à partir de 1992. 1992, c’est aussi l’année où, dès la création de la Section clinique de Clermont par J.-A. Miller, il a fait partie de l’équipe des enseignants jusqu’à son décès. Il était également membre de l’ACF-MC depuis le début de celle-ci.

Enfin, par-delà les souvenirs, les anecdotes qui n’ont pas manqué, il y a l’essentiel à transmettre. Pour cela il faut se rappeler que les actions ne s’ordonnent que de l’acte et de l’éthique des conséquences : 1977, 1982, 1998 et 2008 sont autant de dates commémoratives qui évoquent autant d’actes posés, autant de signifiants de transferts qui témoignent de la rigueur éthique de celui qui a accompli ce parcours rare, auquel je rends hommage, aujourd’hui, notre camarade Jacques Lacourt.

Clermont-Ferrand, ce 11 septembre 2016.