Les facettes du corps

Sur le chemin du Xème Congrès de l’AMP, les textes de l’Hebdo blog de cette semaine attrapent quelques-unes des facettes contemporaines sous lesquelles se présentifie le corps parlant. Pornographie, internet, numérique… sont des mots dont le parfum de nouveauté se fait insistant tant ils exigent encore et encore interprétation.

Or, pour en percevoir le parfum, n’y-a-t-il pas à en être nimbé ? ça parle du corps tout autant que ça passe par lui. Il faut avoir été effleuré, voire marqué, par ces déclinaisons contemporaines pour se risquer à en dire et en écrire quelque chose.

Ce qui serait « symptôme de cet empire de la technique »[1] s’accueillerait alors en deux temps : d’abord l’affect dans le corps de ces signifiants nus d’effets de signifiés, ensuite l’effort de signifiantisation dont l’articulation des signifiants permette que surgisse l’étonnement, puis l’interprétation. Les échanges nourris qui ont lieu dans les ACF, ainsi que les publications, trahissent cet effort qui ne s’en tient pas à l’étonnement.

Tenter d’épingler ces mots du discours dans lequel nous baignons, c’est aussi l’apanage des « Flashs Scilicet » dont nous entamons cette semaine la série au travers des occurrences « excès », « pornographie » et « anatomie ».

Ce qui est nouveau continue de l’être puisqu’il appelle interprétation. C’est dire à quel point la psychanalyse continue de susciter l’étonnement.

Mais cette semaine, c’est aussi le dernier numéro de La Cause du désir qui est à l’honneur au travers d’un entretien avec Marie-Hélène Brousse : le trou de ces Journées qui n’ont pas eu lieu ne peut être bouché et ce numéro “porte la trace de l’explosion subjective que nous avons vécue”.

La forme même de la revue est un concert de voix : à découvrir, vite…

[1] Miller J.- A., « Orientation », Le corps parlant, Sur l’inconscient au XXIème siècle, collection rue Huysmans, Paris, 2015, p. 25.




Les Journées qui n’ont pas eu lieu

 

Hebdo blog : Un numéro de La Cause du Désir sur les Journées de l’ECF ? On avait perdu l’habitude…

Marie-Hélène Brousse : Oui, mais ces 45èmes Journées de l’École de la Cause freudienne sont uniques. Préparées avec sérieux et fantaisie à la fois, le désir aux commandes, par toute l’École et les ACF, elles n’ont pas pu avoir lieu du fait des attentats qui ont eu lieu à Paris dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 novembre 2015. Donc, tout en faisant partie de la série inaugurée par les Journées qu’avait organisées Jacques-Alain Miller, elles s’y inscrivent de façon singulière : comme un trou. Autant dire qu’elles portent la marque du réel dans le symbolique de la série.

H. B. : Une façon de boucher ce trou ?

M.- H. : Pas du tout. Il est inscrit à jamais et, de là, le titre du numéro : « Les Journées qui n’ont pas eu lieu ». C’est le nom que La Cause du Désir leur a donné.

Ce numéro est un témoignage à plus d’un titre. Du travail de préparation et d’élaboration clinique qui les avaient précédées. Du trauma individuel qu’a constitué chez chacun des participants et des inscrits leur annulation, conséquence du coup qui a été porté ce jour-là à la France et à Paris comme mode de vie et jouissance, et, au-delà, aux traces des Lumières, qui, elles-mêmes, n’ont pas été sans terreur.

Mais aussi des effets de ce surgissement d’un réel qui prenait de plein fouet, toujours différemment, les amants de la psychanalyse. De la vigueur du désir pour celle-ci, de la lutte entre désir et jouissance dont le discours analytique est fait.

H. B. : En quoi cela en fait-il un numéro différent ?

M.- H. : Vous verrez. Pour ma part, ce qui m’a sauté aux yeux lorsque j’ai mis la touche finale à son ordonnancement, au cours et après le formidable travail d’équipe qui a lieu au comité de rédaction de la revue (depuis les responsables de rubriques jusqu’aux rédacteurs adjoints en passant par les correcteurs, les artistes qui lui donnent sa robe, Philippe Metz et Gérard Wacjman, nos graphistes, Justine Fournier et Cécile de l’Atelier Patrix), c’est que manquait le point de capiton. Les Journées le produisent pour chacun.

Cette fois il n’avait pas eu lieu. Le numéro portait la trace de l’explosion subjective que nous avons vécue. Fait de textes plus courts que d’habitude, il se présente plus éclaté, plus fragmentaire : un concert de voix, de positions singulières sur Faire couple. Seules les rubriques Cas et Restes, c’est-à-dire les deux parties les plus cliniques de chaque numéro de LCD, ont résisté à cette fragmentation.

Deux cours fondamentaux de Jacques-Alain Miller, dégageant les coordonnées de ce qui fait ou ne fait pas couple chez le parlêtre, permettent cependant au lecteur d’opérer un changement de perspective sur les liaisons inconscientes.

Enfin, une conversation à chaud après les attentats entre l’un des invités des J 45, l’écrivain David Grossman, Christiane Alberti et Gil Caroz, qui constitue un moment de vérité d’une rare intensité.

H. B. : Un numéro autre par conséquent ?

M.- H. : Oui, réellement autre et symboliquement même.

H. B. : Il sera disponible quand ?

M.- H. : Il est parti depuis le 1er avril chez les abonnés et il est en vente au local de l’École de la Cause freudienne et sur ecf-echoppe.com depuis cette date, puis avec un petit délai par notre diffuseur Volumen dans les librairies et sur Amazon.




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Par l’entremise du net

Entremetteurs, les sites web le sont tous… mêmes gratuits.
La firme InterActivCorp possède Meetic et son évolution l’application Tinder. Différentes sources montrent que dans 47% à 66% des cas la motivation est le sexe et le coup d’un soir, le « fast sex ». Après avoir engrangé un maximum d’adeptes, Tinder lance une version payante pour continuer à voir défiler les photos dont les plus addicts ne pourront se passer. Tinder joue avec la règle et n’est pas très loin de se faire intermédiaire d’un commerce douteux. Nombre de fans de « fast sex » déçus de Tinder vont chez Okcupid qui permet de lever la dernière inhibition en renseignant le « casual sex » dans les critères de recherche. L’affaire Ashley Madison, site qui favorise les rencontres extraconjugales, ressemble à un démantèlement d’un réseau dans sa version Web. Ce n’est pas tant pour ses millions d’hommes dont un hacker a révélé l’identité avec les drames qui s’en suivent, mais plutôt par l’étude des 5.5 millions de fichiers des femmes (contre 31,5 pour les hommes) relayée par le seul journal La vie . L’entreprise au final a créé des « femmes imaginaires », ces hommes parlaient, dépensaient de l’argent cette fois-ci pour bien du virtuel. Le journal Capital montre comment l’infiltration de la finance dans l’exploitation de la rencontre est profonde. Il titre une page qui résume les quarante entreprises qui font le business du sexe dans le monde, du site aux magazines, en passant par les entreprises de sex toys, aux supports techniques financiers. Un doute s’installe à sa lecture, ce qui pouvait furtivement se vouloir être des révélations incongrues devient son envers, un conseil d’investissement dans les entreprises du CAC 40 qui les hébergent . Allons plus loin. Les sites internet, même gratuits, rapportent tous de l’argent. La première source de revenus est la publicité. De nombreuses régies multiples et variées proposent des publicités adaptées à votre public selon de multiples procédés. Si le site est gratuit sans publicité, sa vente est programmée pour recueillir les données des clients. Dans ces sites de rencontres, même les plus gratuits, se joue une affaire commerciale dont l’entremetteur est caché derrière une multiplicité de facturations et quelques semblants quand il en reste.

Erotique du temps 2.0.
Internet est manifestement un accélérateur de rencontres étudiées ici sous le registre commercial. Un des idéaux contemporains recherché des internautes est de profiter de l’instant présent en multipliant les rencontres et en repoussant le moment d’une plus durable qui introduirait un amour et sa jouissance de la parole. Le net introduit une érotique du temps à l’envers de l’hystérique qui elle, instaure la continuité temporelle du désir sur la jouissance, c’est sa défense. Ici, la continuité temporelle se fait sur la jouissance avant le désir, s’il daigne faire signe. Cette position n’est qu’une autre version de la forclusion du temps sur continuité de jouissance. « Je suis incapable d’aborder quelqu’un au bar sans mon appli, je suis addict à Tinder : 70 coups en un an, je suis jalouse si une fille lorgne mes plans cul, j’ai subi une désynchronisation, j’ai eu l’impression de faire l’amour avec une machine, ou celui qui ne rencontre pas malgré des essais sur les sites » sont autant de témoignages d’une jouissance qui rate, même sur le net. Pas seulement, c’est aussi un Autre du signifiant bien là sur la toile. Jacques-Alain Miller donne à cet idéal « une fonction qui mérite d’être considérée comme motrice dans la cure analytique », mais un idéal comme nom du réel qui donne la possibilité à l’analysant de s’en plaindre et la chance d’entrevoir ce qui se joue pour lui. Parce que ces nouveaux symptômes sont rencontrés dans les cabinets d’analystes en place de cet idéal, « Il ne s’agit pas de rendre les armes devant ce symptôme et d’autres de même source. Ils exigent de la psychanalyse interprétation. »

Les Inrocks, n° 1026, juillet, août 2015.
La vie, n°3659, octobre 2015.
HYPERLINK “http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/tinder-et-meetic-vont-entrer-par-la-petite-porte-en-bourse-931292.html”http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/tinder-et-meetic-vont-entrer-par-la-petite-porte-en-bourse-931292.html
Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », Mental, n°22, avril 2007, p.19.
Le nouvel observateur, « La nouvelle révolution », n° 2646, juillet 2015, p. 35-36.
Miller J.-A., L’expérience du réel dans la cure analytique, cours de 1998-1999, non publié, première leçon.
Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La cause du désir, n°88, 2014, p 107.