Changement d’époque

Ce numéro s’inscrit dans la suite du spécial Journée FIPA1, en proposant aux abonnés d’Hebdo-Blog six relations écrites issues de la pratique analytique de CPCT.

Pour chacun de ces cas, la lecture conduit à interroger, élaborer des questions qui indiquent que la psychanalyse dans ses finalités propres, est au cœur de toute opération de la psychanalyse appliquée en institution car elle l’oriente : quel maniement du transfert opère sur la parole et la transforme, là où le traitement analytique se distingue radicalement des lieux d’écoute qui prolifèrent ? Comment surgit la perspective de la fin, et même la signification du temps, comme le propose ici Pierre Sidon ? À l’heure où le modèle biomédical et le système classificatoire sur lequel il repose, sont remis en question, comme Guillaume Roy le développe, qu’est ce que la clinique sans l’acte ?

La nouvelle alliance que la psychanalyse a dû passer avec sa forme appliquée, la nécessité de défendre et d’expliquer notre orientation, constituent une mutation profonde de la psychanalyse, bien au-delà d’un simple maquillage. Telle est l’hypothèse que J.-A. Miller posait déjà en 2003 dans Le Neveu de Lacan : « Il faut s’avancer dans le champ social, dans le champ institutionnel, et nous préparer à la mutation de la forme psychanalyse. Sa vérité éternelle, son réel trans-historique ne seront pas modifiés par cette mutation. Au contraire, ils seront sauvés, si nous saisissons la logique des temps modernes. »

Nous sommes au cœur de ce changement d’époque.

Christiane Alberti

1 Cf notre précédent numéro, https://www.hebdo-blog.fr/vivement-le-12-mars-journee-de-la-fipa-une-premiere/

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L’événement CPCT

À 42 ans elle se décide « enfin » à rencontrer un analyste à cause d’un « petit événement » qu’elle n’a su, comme à son habitude, « nommer » : son père est venu lui rendre visite sur le lieu – public – où elle travaille et l’a trouvée « excitante ». Mais le symptôme qu’elle va déployer, elle l’énonce ainsi : « je suis avec un homme marié – il a été mon professeur à 19 ans… Enfin je suis… » Elle a bien essayé de lui parler de la visite de son père, mais il ne l’a pas écoutée. Et il lui a annoncé qu’il consacrerait son été à sa femme. Elle a pleuré : se « comprennent-ils encore ? » Elle devrait désormais « parler à quelqu’un d’autre. »

La rencontre ? : « faire tomber » le professeur arrogant : « se le faire » comme avec les garçons en général. Et puis elle est tombée amoureuse. Pourtant elle ne lui parle pas : c’est lui qui parle, sans cesse et tout seul ; et « c’est confortable ». Elle rompt brutalement après l’avoir aperçu en famille et tente alors une relation plus conformiste avec un jeune homme qu’elle quittera brutalement, ne supportant ni de « construire quelque chose » ni la relation sexuelle « parfaite ». Avec le professeur, c’est le contraire, mais il n’y a pas d’intrigue amoureuse, pas de problématique de l’Autre femme, pas de désir d’enfant. Tout cela aurait pu durer infiniment car ne disait-elle pas depuis toujours : « dans la vie, je veux m’amuser » ?

Dans les séances, de même, elle semble s’envelopper dans une écriture solitaire à voix haute, évitant le regard et dérangée par les interruptions. Elle récuse tranquillement d’être située dans la série masculine – « entre hommes » – lorsqu’elle raconte, goguenarde, ses amitiés viriles : pas plus qu’à son amant, elle ne demande rien. Naturellement en analyse, de toujours, elle l’est sans le secours d’aucun Sujet-supposé-Savoir, qu’elle incarne seule. Agitée et rebelle dans l’enfance, elle tenait déjà sa famille, et son père en particulier, en respect. Elle avait huit ans, lorsque ce père lui avait confié, en pleurs, son désarroi d’être le fruit d’un mariage sans amour entre ses deux orphelins de parents, ce qui l’avait précipitée dans un épisode de déréalisation.

Aussi n’est-elle pas dupe des « schémas », « parodies » et « semblants » qui font « tourner le monde » et dont elle a « fait le tour ».

Endurer ainsi une dizaine de séances puis réaliser s’être senti s’assoupir – « confortable ». Réveiller alors la séance en mobilisant la perspective de la fin du traitement. Pour cela : cesser de viser sa position sexuée, provoquer un bilan. Résultat : la séance change de physionomie : une conversation.

Faire couple, famille, travailler, étudier… Elle récapitule de façon exhaustive et animée sa position par rapport aux institutions qu’elle a traversées et acquiesce, arrêtée pour une fois, à l’idée qu’elle est toujours sur une marge, à l’extérieur. Elle évoque alors l’idée qui lui est venue depuis quelques jours : « Il faut que j’invente du nouveau. »

Avec un discernement clinique détaché, comme située dans une extériorité à elle-même, elle confirme que « la fonction » de sa relation n’est plus la même : il ne protège plus son corps, qu’elle sentait, avec lui, comme dans « un bain qui la mettait en contact avec le monde ». Elle se sent à nu, « exposée » mais se rappelle qu’elle a sombré dans un vertige sans fond les deux fois où elle l’a quitté.

Jacques-Alain Miller situe les « conséquences extrêmement néfastes (…) de la séance longue et fixe : ça amoindrit, ça tamponne, ça diffère […] l’effet logique de la séance, ça le précipite, pour remplir le temps, dans une expérience de la durée qui est, à ce moment-là décorée de manifestations narratives, d’embarras psychologiques. [Ça] amortit la logique du parcours et la modulation du temps logique qui est alors mise en valeur c’est : je patauge. »[1]

La psychanalyse, c’est l’événement – et l’a-vènement – du réel : savoir s’y adjointer, le cerner, le doser et le pointer : d’abord le temps de voir que les interprétations ou la coupure ne pouvaient trouver de faille dans ce tapis infiniment serré de lettres au-delà desquelles menaçait l’aspiration du vide, déjà advenue par deux fois pour le sujet. Puis désigner ce bloc, non pas fonction d’objet petit a entre S1 et S2 dans la séance, mais en tant que série infinie des S1… et des séances. Faire ainsi surgir, avec le sens du symptôme, la signification du temps et la perspective de la fin du traitement. L’opération bilan, favorisée par l’événement CPCT, a visé une clôture du symptôme et permis au sujet de décider de la nécessité de son maintien. Elle conclut : « je suis une téméraire enfermée » et estime nécessaire de rester à l’abri derrière un mur, un bord, fût-ce plus confortablement à l’avenir. Conformément à l’assertion de certitude anticipée, l’avènement du moment de conclure a précipité le temps pour comprendre et c’est peut-être un « cycle » qui a été ainsi créé, selon la théorie énoncée par J.-A. Miller lors de la Conversation de Barcelone[2].

À la seizième séance, elle accepte de continuer l’expérience analytique en dehors du CPCT.

[1]   Miller J.-A, Les Us du laps, Cours °14, 27.03.2000, inédit.

[2]   La conversation de Barcelone – Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse, Collection Le Paon, AGALMA éditeur, juin 2005.




Lost in classification

Le modèle biomédical en psychiatrie et le système classificatoire sur lequel il repose sont remis en question depuis plusieurs années, en témoigne le collectif STOP DSM[1]. Ce mouvement est sans doute en train de s’accentuer, comme le montrent deux articles de presse récents[2].

En 2013, la Société Britannique de Psychologie publie une prise position intitulée « Classification of Behaviour and Experience in Relation to Functional Psychiatric Diagnoses ». Elle y demande avec force un changement de paradigme en santé mentale[3]. Selon cet avis, le diagnostic psychiatrique pris sous un axe biomédical – comme témoin d’un dysfonctionnement biologique –  « obscurcit les liens entre l’expérience, la souffrance, le comportement et le contexte social, familial, culturel et existentiel » ; son impact sur les « usagers » est potentiellement négatif, source de discriminations et de stigmatisations, et les dépossédant de l’expérience vécue. En conclusion, cette prise de position promeut une approche multifactorielle et contextuelle de la souffrance psychique, et met en valeur sa « formulation psychologique ». Le lecteur reste néanmoins sur sa faim s’il veut avoir une idée de l’alternative proposée.

Un article récent du journal Le Monde[4] témoigne du parcours de Vincent, un homme diagnostiqué schizophrène, et dont l’existence a changé radicalement grâce à la rencontre d’une nouvelle nomination et d’une communauté qui la porte : celle « des entendeurs de voix ». Depuis son accueil au sein de ce groupe, hébergé dans un centre de santé lillois, Vincent a changé de rapport à ses hallucinations. Le journaliste précise : « Il apprend à profiler ses voix en les identifiant d’après leur sexe, leur tonalité, leurs habitudes. Il commence alors à leur fixer des règles, les réprimander, les apprivoiser. Il comprend qu’elles surviennent à chaque fois qu’il tombe amoureux. De patient, il est devenu expert au sein de l’institution psychiatrique et aide à son tour les entendeurs de voix. A présent, affirme-t-il, ses voix sont devenues sa force. Elles l’avertissent quand une émotion trop violente surgit et l’aident à gérer le stress. “Elles sont devenues un outil formidable pour moi. Je suis quelqu’un de plus heureux maintenant, et cela, c’est grâce à mes voix”. »

Il est maintenant clair que le package proposée par la psychiatrie statistique et biologique (causalité biologique, maladie à éradiquer, traitement médicamenteux comme seule réponse) sera de plus en plus remis en question. Faut-il pour autant se passer de toute classification ? Est-ce une raison pour remettre en question l’utilisation des traitements médicamenteux pour limiter la souffrance ou les débordements de jouissance ? Quid du transfert et de l’appui qu’il représente ? Quelle type de nomination la rencontre avec un psychanalyste produit-elle ? Autant de questions ouvertes par la prochaine journée de la FIPA.

[1] http://stop-dsm.com/index.php/fr/

[2] http://www.theguardian.com/society/2013/may/12/psychiatrists-under-fire-mental-health?CMP=share_btn_fb

[3] https://dxrevisionwatch.files.wordpress.com/2013/05/position-statement-on-diagnosis-master-doc.pdf

[4] http://www.lemonde.fr/medecine/article/2016/02/15/entendeur-de-voix-il-devient-expert-au-service-de-l-institution-psychiatrique_4865742_1650718.html#v2ctQKVqokqvEJBy.99




Au CPCT Ados : Oser une clinique pragmatique

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