Bien plus qu’une somme de concepts : un dire.

Cette deuxième livraison est l’occasion d’affiner encore le décryptage que notre orientation par le discours analytique peut offrir, et éventuellement de mettre en avant les réponses qu’elle permet d’esquisser face aux impasses de la culture occidentale : Aussi cette semaine faisons-nous large place à la rigueur d’Eric Laurent, qui nous offre ici ses dernières élaborations.

– « Concepts » ? « Décryptage » ? « Solutions, pire, réponses », dites-vous ? Un énième blog, un énième texte, qui s’ajouterait à toutes ces publications dans la cacophonie des discours ambiants ? En quoi alors le discours analytique ferait-il exception, lui dont Lacan a pu dire qu’il était aussi, sous le régime du signifiant, à ranger du côté du semblant ?

Vous entendrez dans les mots d’Eric Laurent l’en plus d’une pensée qui n’est pas une vision du monde, et tranche avec les autres disciplines – sociologie, criminologie, philosophie – avec lesquelles on l’associe généralement. Une pensée qui nettoyée des scories de la fascination du langage pour lui-même atteint l’os même de ce qu’elle vise à mettre au jour et qu’il est si difficile d’entendre : la jouissance sourde de la pulsion de mort et ses avatars les plus contemporains, qui s’appréhende dans la clinique depuis que Freud osa traverser le miroir du principe de plaisir.

C’est pourquoi nous gageons que cette nouvelle parution n’est pas la suite d’une longue série de points de vue qui s’additionneront semaine après semaine pour mieux s’y noyer dans le blabla du siècle. Le voile qu’elle lève sur l’innommable tout autant que l’impossible qu’elle cerne la distingue précisément des autres discours. Elle en indique la cause même, celle de la prise de tout discours dans le corps, et peut ainsi avoir l’effet interprétatif d’un dire en osant poser une unique question : Qu’est-ce qui te fait jouir ?

Virginie Leblanc.




« Coupez ! »

Comment toucher au réel ? Comment démasquer les semblants ? Mia Madre de Nanni Moretti pousse à sa limite le paradoxe du cinéma, son point d’impossible. D’emblée, l’auteur prend le masque d’une femme, auteur et metteur en scène de films militants, au service de la lutte sociale la plus violente : le film s’ouvre sur un affrontement entre manifestants en grève et policiers armés jusqu’aux dents. On y croit, mais le « coupez », qui sera le leitmotiv du film nous met brusquement en face d’un décor, de figurants, et d’acteurs éberlués à qui l’on demande de jouer « à côté » de leur personnage, de trouer leur texte, en somme de faire semblant de ne plus y croire. Ce paradoxe est la trame du film : on va chercher un acteur vedette, étranger, qui, par ses bourdes, pannes de mémoire et cafouillages, ne cesse de détraquer le tournage tout en revendiquant le droit à sa « vérité » personnelle, celle d’un bouffon.

En contrepoint, et là est l’essentiel, la mère, à l’hôpital, se bat contre la maladie qui l’emporte. Les enfants, frère et sœur, font semblant d’espérer ; la fille (la cinéaste) s’installe chez sa mère et la retrouve en effigie dans ce qui fut le décor de sa vie… Le tournage du film devient de plus en plus laborieux : « coupez ! » « ce n’est pas ça », mais pour que ce soit « ça », il faut jouer « à côté », et l’acteur américain, déchaîné, continue à vouloir « être lui-même ». Sans vraiment consentir à l’inéluctable, on ramène la mère chez elle, et la famille fait semblant de vivre comme avant. Seul, le masque à oxygène, toujours à portée de main, rythme de son « coupez » le bavardage affectueux de la famille rassemblée.

La mort est là. On touche au réel, et pourtant les enfants s’interrogent longuement, en visitant la garde-robe, traces dérisoires d’une présence évanouie, quelle toilette conviendrait le mieux, ce corsage, ou plutôt celui-là… La réalité, tissée d’imaginaire et de mensonge, reprend ses droits : le latin, à quoi ça sert ? se demande la petite fille de cette grand-mère latiniste, et adorée.

Le cinéaste est le plus exposé au palais des mirages, au piège des apparences. Ici, on le voit se débattre, tenter d’arracher les voiles, derrière lesquels, pourtant, il n’y a rien, qu’un acteur pantin, et le corps perdu d’une mère. Relevant à sa manière le défi d’Épiménide : « peut-on dire je mens ? », il lui apporte la réponse : c’est la seule parole vraie.




Vérité de Lacan contre sa légende noire

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