Éditorial

                 Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l’homme ![1]

Chers lecteurs, croquez cette madeleine : vous souvenez vous du film, hilarant,  Le fantôme de la liberté de Luis Buñuel ? Une scène, digne des meilleurs contes d’Alphonse Allais reste en moi gravée : l’un des personnages, un certain Legendre, vient d’apprendre qu’il a un cancer, mais s’inquiète surtout de la disparition de sa fillette. Où est-elle donc passée ? Les recherches s’organisent au commissariat ; la fillette rentre vite à bon port. Mais… Vive l’automaton ! Un service de recherches, ça recherche. Au Bureau des plaintes il est requis de se plaindre ! Les commissaires feront donc ici le job : ils interrogent la petite disparue, présente, présente et bien là ! Devant eux.

Si cette scène m’est revenue, c’est que j’ai récemment entendu ces plaintes, et de nouveau : « Ce qui m’ennuie avec ton Hebdo-Blog c’est que vous avez des chiffres très compliqués ! Tu ne pourrais pas les changer ? » Rappelons-le, mais l’avons-nous clairement fait savoir ? L’Hebdo-Blog de l’ECF & ACF & CPCT est depuis des mois, comme la fillette évoquée… bien là ! accessible à tous, sans code. Seuls les cas cliniques restent réservés aux abonnés.

Nous arrivons à présent au terme de notre mandat, après avoir pris nos fonctions en février 2014 pour faire paraître notre premier numéro de ce qui était encore La Lettre mensuelle, version numérique pdf en ligne, en mars 2014.

Nous avions souligné la cause, double, de la LM : lieu et lien. Lieu privilégié d’adresse de textes produits par les membres de l’ECF, de l’ACF et des CPCT, et lien entre leurs membres et avec les auteurs. Nous avons veillé à ce que ces nouages s’affermissent avec L’Hebdo-Blog dont l’accélération du rythme nécessita immédiatement réactivité, rapidité et rigueur.

Il fallait des textes concis, oui ! Mais nous avons aussi souhaité poursuivre la publication de textes de fond, en sollicitant des auteurs sur des thèmes précis. Il nous fut aussi impérieux de nous adapter aux pulsations inédites de notre communauté qui, avant tout, est… communauté de désir. Délicatesse et justesse de ton furent donc de mise et requises ! Car servir l’École de la Cause du désir ne consiste-t-il pas, entre autres missions impossibles, à témoigner au plus près de cet « inconscient qui avait surgi avec Freud, un inconscient très rusé, petit démon qui toujours échappe, qui tantôt fait rire, tantôt apparaît comme cauchemar, qui met en contact l’expérience analytique avec la création, la littérature […] »[2]?

Nous avons voulu que L’Hebdo-Blog puisse être un véritable outil de travail pour notre communauté ECF& ACF et CPCT. Il nous fallut pour ce faire créer de nouveaux maillages et des réseaux toujours de plus en plus petits et serrés, afin que les ACF pensent à nous adresser leurs textes.

Nous avons fait route en poursuivant la publication de dossiers qui ont accompagné pour la plupart les grands événements de l’École, de l’AMP, du Champ freudien. La rubrique consacrée aux CPCT a recueilli de son côté des textes rédigés toujours avec sérieux sur des cas dont la singularité est, à chaque fois, manifeste. Nous avons cependant eu à insister sur ce point, comme avec la rubrique ACF : nécessité de prudence accrue concernant la diffusion des cas issus de cette clinique, accent mis sur l’effort de concision, de transmission du détail inédit.

Je tiens à remercier tous les collègues qui ont accepté de mener à bien cette tâche avec moi. Ils ont, chacun, œuvré à la bonne tenue de la revue avec rigueur et enthousiasme, et cela dans une draconienne ponctualité.

Je remercie Patricia Bosquin-Caroz de la responsabilité qu’elle m’a confiée pendant ces deux années et de son attention constante, indéfectible.

« L’esprit de la psychanalyse souffle où il veut… »[3] put dire Jacques-Alain Miller à Horacio Etchegoyen en 1997.

Nul doute que la nouvelle équipe de l’Hebdo-Blog soufflera ce vif esprit, ces vents nouveaux, attendus par nous tous pour 2016.

 [1] Saint-John Perse, Vents suivi de Chronique, Paris, nrf, Poésie Gallimard, janvier 2002, p. 56.

[2] Etchegoyen R. Horacio et Miller J.-A, Silence brisé, Paris, Agalma, diffusion Seuil, 1997, p. 66.

[3] Ibid, p. 66.

 




L’ACF vers le XE Congrès de l’AMP

Le Congrès de l’AMP c’est aussi sa préparation dans les ACF. L’Hebdo-Blog, par l’intermédiaire de Philippe Cousty, a posé trois questions à Adela Bande-Alcantud, responsable avec Thierry Jacquemin de la diffusion, en Belgique et en France, du Xe Congrès de l’AMP en 2016 à Rio.

Philippe Cousty – Les ACF, par leur diversité et leur nouage souple à l’École, peuvent être un outil dans la diffusion de la préparation de ce Congrès. Selon vous, sont-elles une chambre d’écho au travail de l’AMP, une courroie de transmission du Congrès ou s’agit-il encore d’autre chose ?

Adela Bande-Alcantud  Sans les collègues délégué(e)s des ACF, la mission de diffusion du Congrès de l’AMP en Belgique et en France serait mission impossible. Les ACF, dont je rappelle que le but premier est l’étude de la psychanalyse, « incarnent la présence de l’École de la Cause freudienne »[1]. Plus qu’un outil, elles sont une nécessité pour l’École mais aussi pour l’AMP.

Les ACF orientent leurs thèmes d’étude sur la question du corps et sur les concepts du dernier enseignement de Lacan à partir du texte de J.-A. Miller « Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle »[2]. En voici un petit florilège.

Dans les régions, séminaires internes, colloques, cartels et bulletins des diverses ACF se sont mis en mouvement vers le Congrès. Ainsi les séminaires mettront à l’étude à Bastia « Penser la jouissance positive comme celle d’un corps qui se jouit »[3], à Clermont-Ferrand « Le corps parlant », à Metz « Corps et psychosomatique », à Nancy « Parler la langue du corps », à Nantes/St-Nazaire « Lacan et sa conception du corps parlant », à Saint-Pierre de la Réunion « Le corps ça se jouit », à St Quentin « Lire la clinique : impact de la parole »…

Des soirées sont organisées partout en France, à Rennes l’ACF explore « Les paradoxes de la pulsion », à La Rochelle « L’inconscient et le corps parlant ». Mais aussi des conférences : à Angoulême sur « Le corps et ses addictions », à Niort et à Vannes-Lorient sur la question du corps articulée à la fin de l’analyse et à la passe.

Des sections cliniques associées à des ACF mettent au programme la clinique du corps.

Un colloque, « Folies, ce qui ne cesse pas », vient d’avoir lieu à Amiens. Pour le premier trimestre 2016 sont déjà annoncées : à Bruxelles une journée d’étude « Corps et résonances », à Gand une journée clinique avec le Kring voor Psychoanalyse de la NLS, à Montpellier une demi-journée sous le titre « Écrire, en-corps », à Paris un après-midi d’étude « Vers le Congrès de l’AMP » et trois soirées de l’Envers de Paris « La civilisation du corps et son malaise » , à Rennes une journée « Idolâtrie du corps, haine de soi », à Rouen, une journée « Les maux du corps, le poids des mots », enfin à Strasbourg, le colloque « Corps douloureux ».

Chaque ACF prépare le thème du Congrès selon sa singularité et sa particularité régionale. Ainsi, à Saint-Denis de la Réunion, la question du corps pour les transgenre ou transidentitaires sera travaillée avec une association réunionnaise de lutte contre les discriminations concernant les LGBT.

Last but not least, les cartels préparatoires au Congrès de l’AMP exposent leurs produits à ciel ouvert. En Mayenne, un cartel propose trois séances cinéma-psychanalyse/débat (sur l’année) avec les films Tomboy de Céline Sciamma, La Moustache d’Emmanuel Carrère, Nos séances de luttes de J. Doillon. À Nice, un cartel constitué sur le thème du « corps parlant » expose ses travaux lors d’un après-midi.

Ph C – Quelle place l’École leur donne-t-elle ?

AB-A – Laure Naveau, correspondante de l’ECF pour l’AMP, a souhaité une coordination des efforts pour la diffusion du Congrès de l’AMP avec deux membres de l’ECF. Thierry Jacquemin et moi-même avons accepté d’assurer cette mission.

Ph C – Comment a-t-elle pensé leur articulation à ce congrès ?

AB-A – T. Jacquemin et moi-même avons proposé aux délégué(e)s régionaux de l’ACF d’écrire un court texte sur un item du Scilicet, pour une articulation au un par un, venant de Belgique et de France, avec le travail de l’École Une et vectorisé par le thème du corps parlant. Nous avons donc invité chacun à choisir un seul article parmi les quatre-vingt-quinze items recensés dans le bel ouvrage collectif Scilicet, Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle qui réunit les travaux de membres des sept Écoles. Pour ces nouveaux textes, j’ai proposé le nom Flash de l’ACF sur le corps parlant. Et Marcus André Vieira, le Directeur du Xe Congrès de l’AMP, souhaite les faire publier sur le site du congrès.

[1] Alberti C., Document d’information, AG de l’ECF, 2014, inédit.

[2] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant – Présentation du thème du Xe Congrès de l’AMP à Rio en 2016 », Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle, Paris, Scilicet, Collection rue Huysmans, p. 21-34, 2015.

[3] Miller J-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, 2011, inédit.




« Les voies inédites »[1] du congrès de l’AMP à Rio

Dans cinq mois nous serons à Rio, là où Marcus André Vieira, directeur du congrès de l’AMP 2016, nous promet que nous serons « initiés à une façon brésilienne de vivre la psychanalyse et l’enseignement de Lacan ! »[2]. L’ombre qui a recouvert Paris en ce mois de novembre dernier était « couleur de cataclysme, d’orages et de cuivre »[3], comme l’a écrit Mireille Havet dans son Journal le mardi 11 octobre 1921. Aujourd’hui, nous apprenons à faire avec cette ombre et c’est le désir qui nous porte et nous pousse à ne pas fléchir mais, au contraire, à poursuivre dans notre engagement pour la cause analytique. Le congrès de l’AMP à Rio s’annonce comme un tourbillon de concepts nouveaux pour notre communauté de travail. Déjà le 17 avril 2014 à Paris, Jacques-Alain Miller, dans sa conférence de clôture du précédent congrès, nous l’avait annoncé : Rio sera le lieu où s’élaborera la psychanalyse du XXIe siècle. L’enjeu est capital. Il s’agit, en effet, de repenser les concepts du dernier enseignement de Lacan à la lumière de la pratique analytique d’aujourd’hui. J.-A. Miller le dit très précisément : « La psychanalyse change, ce n’est pas un désir, c’est un fait ».[4]

Cette conférence est notre boussole. C’est ligne à ligne que nous avons appris à la lire et à la travailler. Des modifications sont intervenues dans la société qui mettent en lumière les changements dans la sexualité avec la diffusion, à grande échelle, de la pornographie. Face à cette clinique, nous avons à reprendre les concepts classiques de la psychanalyse avec les différents statuts du corps, de l’inconscient, du symptôme et de la sublimation à partir du dernier enseignement de Lacan. Cette conférence nous bouscule, nous interpelle, tant elle donne la mesure de cette urgence à avancer pour nous tenir à la hauteur des changements déjà en cours.

Pour la préparation du congrès des travaux et des publications sont parus ; ce sont des outils précieux pour nous aider à opérer ce changement de perspective. Ils foisonnent : Scilicet, Papers, textes d’orientation, Skabô, Pièces détachées du site de l’AMP, etc. Ils témoignent de l’ardeur et de l’implication de chacun pour répondre à la question de Lacan à la fin de son « Allocution sur les psychoses de l’enfant » quand il dit : « quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? »[5] Voilà ce qui nous porte à nous engager d’un pas plus assuré vers ces « voies inédites » qu’évoque J.-A. Miller. Ces écrits seront donc notre viatique pour nous rendre au congrès de l’AMP. Cependant, il y a un au-delà de la lecture des textes et de la préparation du congrès, qui ne sont que les prémices de l’événement attendu ; cet au-delà passe par la présence « en-corps » des analystes sur le lieu du congrès. De cette rencontre dans le bruissement des langues, un work in progress est attendu.

« Le corps parlant – L’inconscient au XXIe siècle » s’entend déjà comme une invitation au voyage  au pays sans frontières du corps du parlêtre, du sinthome et de l’escabeau[6]. Le corps parlant c’est un mystère, une opacité, écrit Clotilde Leguil dans son éditorial de « Biblioparlant ». Elle précise que : « Le continent noir de Freud fut la féminité. Le continent noir lacanien serait celui du corps parlant »[7]. Voilà une perspective qui s’inscrit dans le XXIe siècle comme du nouveau ! Nous aurons à découvrir ce nouveau continent noir lors de ce rendez-vous qui scande, tous les deux ans, le travail de notre communauté analytique. Un rendez-vous à ne pas manquer !

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant » – Présentation du thème du Xe congrès de l’AMP à Rio en 2016, Scilicet, Paris, coll. Rue Huysmans, p. 22.

[2] Vieira M. A., « vers Rio », Interview de Marcus André Vieira par Patricia Bosquin-Caroz, disponible sur le site de l’AMP, www.wapol.org/fr/

[3] Havet M., « extrait du journal inédit », Élucidation 8/9, Paris, Verdier, hiver 2003-2004, p. 59.

[4] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 22.

[5] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 369.

[6] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 21-34.

[7] Leguil C., éditorial, « Biblioparlant », disponible sur le site de l’AMP : www.wapol.org/fr/




L’Histoire, c’est le corps

 J’introduis ce billet par une belle citation de Lacan qui consonne avec le moment présent : « […] l’histoire n’[est] rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes.  […] Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. »[1] L’histoire n’est histoire qu’au regard des corps, des corps parlants, en mouvement.

Le thème du Congrès  place la psychanalyse d’orientation lacanienne au cœur des grandes questions de la civilisation contemporaine – l’actualité des migrants associée à celle des attentats de Paris, du Liban, du Mali et tout récemment celui qui a frappé les États-Unis nous montre de façon tragique à quel point le corps affecté, « celui qui fait lien à partir de sa singularité symptomatique »[2], est la substance de l’histoire.

Ce corps n’est corps que par le truchement de la parole. C’est du fait qu’il parle que le corps peut jouir, mais c’est aussi par la parole elle-même qu’il se jouit. C’est ainsi que le corps peut-être dit corps parlant. Et c’est aussi à cette condition-là, contrairement au rat[3], qu’on peut le dire déporté.

« Parce que le corps on l’a », on peut analyser le parlêtre : c’est ce que démontre le tout dernier enseignement de Jacques Lacan dont Jacques-Alain Miller a dégagé la pointe dans son texte de présentation du prochain congrès de l’AMP. C’est un texte programme : à le lire, nous savons que nous n’analyserons plus jamais comme avant. Éric Laurent en a déplié les références tout au long de l’année 2014-2015 sous le titre Parler la langue du corps. C’est à la lecture et à l’étude de ce travail qui fera date que nous consacrons les séances du séminaire de l’ECF à Rennes cette année avec Pierre-Gilles Guéguen, dans la perspective du congrès de Rio.

Le corps du parlêtre n’est pas le corps mortifié du sujet. C’est le corps vivant, le corps qui « se jouit » et de ce point de vue, cette jouissance du corps est une jouissance autiste. Là encore, cet apex de la doctrine lacanienne consonne avec le moment actuel. N’est-ce pas en effet l’aboutissement, le point d’arrivée du déclin du père, dont le nom est passé, à mesure des développements de l’enseignement de Lacan avec le phallus et l’objet a, au statut de semblant ? À la solitude des corps parlants qui se jouissent répond celle du sujet moderne.

« L’inexistence du rapport sexuel est le réel du lien social », dit Jacques-Alain Miller dans son texte L’inconscient et le corps parlant[4].

C’est à ce point précisément que nous a amenés Lacan et c’est sur ce point que se fonde une pratique de la psychanalyse au XXIe siècle. Mais c’est aussi à partir de là que la psychanalyse a quelque chose à transmettre pour subvertir le déclin des idéaux qui sans cela réouvre, comme le montre l’histoire immédiate, la voie du sacrifice aux « dieux obscurs »[5].

[1] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568.

[2] Bosquin-Caroz P., « Vers le Xe congrès de l’AMP », L’Hebdo-Blog, 22 novembre 2015.

[3] Cf. « Le rat dans le labyrinthe », dont l’être est identifié à son corps, Lacan J., Le Séminaire, Encore, livre XX, Paris, Seuil, 1975, p. 127.

[4] Miller J.- A. « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour au XXIe siècle, collection rue Huysmans, Paris, 2014.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p. 247.




Note sur le Séminaire de l’ECF à Rennes

Grâce à Jean-Luc Monnier et Pierre-Gilles Guéguen, se tient actuellement à Rennes un Séminaire sur le dernier cours d’Éric Laurent, qui permet d’approfondir, et parfois tout simplement de comprendre, les notions nouvelles, denses et complexes développées tout au long de ces huit séances disponibles sur Radio Lacan.

Le cours d’É. Laurent donne un axe de travail précieux en direction du prochain congrès de l’AMP sur le corps parlant : « Comment parler la langue du corps ? »[1]

Le corps appareillé par lalangue s’oppose au concept du corps de la science : « le paradigme contemporain veut faire taire le corps, réduit au comportement »[2] – pur sujet de la cognition ou du comportement. Ici s’offre une nouvelle orientation différentielle aux autres approches du sujet et du langage. Le corps n’est plus rabattu sur l’émotion ou l’affect tels qu’ils sont pris en compte par le discours du maître contemporain.

Le corps est d’abord défini par É. Laurent dans son sens strict, à savoir en tant qu’il s’oppose aux incorporels. É. Laurent nous invite alors à « énumérer » ce qui est hors-corps et qui ne cesse « de vouloir rentrer dedans »[3], à savoir les objets a. « Parler lalangue du corps revient à énumérer les sous-ensembles de la jouissance dans leur statut hors-corps. »[4] Prenons la voix en exemple. Comment s’énumère-t-elle ? Si sa seule porte d’entrée au corps reste l’oreille, elle s’énumère pourtant par de nombreux objets techniques : le téléphone, le GPS, la voix enregistrée d’Hitler ou des djihadistes ordonnant au corps sa jouissance sur le versant du pire.

Mais dans « Radiophonie » Lacan l’a prise sur le versant de l’exploit relatif : « Le LEM alunissant, soit la formule de Newton réalisée en appareil »[5]. Ce qui s’appareille dans la mission Apollo XIII vers la Lune, avortée suite à l’explosion d’un réservoir, c’est d’abord la voix : « Houston, on a un problème. » Se déduit donc qu’« il y a les objets réels qui soutiennent le lien aux objets techniques. Si les astronautes n’avaient pas pu échanger avec Houston, ils seraient probablement morts ; les objets techniques ne fonctionnent pas tous seuls »[6]. Il nous reste la tâche d’énumérer d’autres exemples afin de donner à ce Cours ses résonnances dans l’interprétation de la modernité.

Le travail d’extraction et d’explicitation du Cours d’É. Laurent fait par J.-L. Monnier et P.-G. Guéguen ne procède pas de l’objet, mais du langage dans son lien au corps, mettant en valeur la façon dont le langage se lie à la jouissance, sans l’entremise d’un objet technique. Dans l’idée de saisir le langage dans sa rencontre avec le corps, se mesure aussi combien Joyce était désabonné de la langue, ainsi que les conséquences. J.-L. Monnier remarque que « dans la névrose, le symptôme renvoie à un au-delà du langage ; l’équivoque, l’interprétation. « Chez Joyce, dit-il, il n’y a pas d’au-delà du langage »[7]. Il existe en effet « un type de manque qui n’appartient pas au langage »[8], souligne P.-G. Guéguen. Cette nouvelle assertion pose le problème de cet « au-delà » différemment, et l’éclaire. Que signifie alors parler lalangue du corps, à partir de ce type de manque, de cet au-delà ? N’y a-t-il pas la place pour une nouvelle lecture des inventions, des objets lathouses de la science, à partir de cet au-delà du langage ?

Ces questions convoquent les psychanalystes qui trouveront dans ce Séminaire un lieu précieux où poursuivre leur formation : comment maintenir vivants les objets réels du désir, qui soutiennent en amont les objets techniques, dans la clinique contemporaine des sujets lathousés ? Comment saisir au plus près le lien qui attache le LEM à LOM[9] ?

[1] Laurent É., « Parler lalangue du corps », 2014-2015, disponible sur Radio Lacan : http://www.radiolacan.com/fr/topic/583/3

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., « Radiophonie », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2005.

[6] Laurent É., « Parler la langue du corps », op. cit.

[7] Monnier J.-,L., Séminaire ECF Rennes, 5 décembre 2015.

[8] Guéguen P.-,G., Séminaire ECF Rennes, 5 novembre 2015.

[9] Miller J.-,A., Quatrième de couverture, Autres écrits, Paris, Seuil, 2005.




Au Café Psychanalyse du 8 janvier 2016, avec « Malaises de civilisation »

Vous êtes invités au Théâtre de Châtillon (3, rue Sadi Carnot, 92320 Châtillon) le vendredi 8 janvier 2016 à partir de 20h30 pour assister à la représentation de La Cerisaie, mise en scène par Gilles Bouillon, et participer au débat Café Psychanalyse de l’ACF-Île de France intitulé « Malaises de civilisation » qui se déroulera après la représentation de la pièce de Tchekhov avec pour invités Lilia Mahjoub et François Regnault (habitués de ces débats) et en présence du metteur en scène et des comédiens. Un conseil : Réservez vos places auprès du Théâtre de Châtillon au 01 55 48 06 90 ou par Internet sur le site billetterie@theatreachatillon.com

Vous pouvez aussi visiter le site du Théâtre : www.theatreachatillon.com

Venez nombreux.

 Dernière pièce d’Anton Tchekhov (écrite entre 1901 et 1904 peu avant son décès), La Cerisaie ouvre le XXe siècle, elle annonce et précède la grande révolution d’octobre 1917 qui bouleversera les fondements de la culture russe et européenne. Par ce texte resté longtemps en suspens, Tchekhov se voulait sortir de l’ennui des « écriveurs de pièces »[1] comme il le soulignera dans sa correspondance : « Le pire dans cette pièce est que je l’ai écrite non pas d’une pièce, mais longtemps, très longtemps, ce qui fait qu’on doit sentir une sorte de pesanteur »[2].

La Cerisaie annonce en effet la fin d’une civilisation, celle des maîtres et des moujiks dans laquelle les maîtres se trouvaient dispensés de « travailler » confiant cela aux moujiks, et elle annonce la naissance de ce que nous nommons aujourd’hui la mondialisation à savoir, comme le proclame dans la pièce Lopakhine l’acheteur de La Cerisaie : « Jusqu’à présent, dans les campagnes, il n’y avait que des maîtres et des moujiks ; maintenant, en plus, il y a les estivants. Toutes les villes, même les plus petites, sont entourées de datchas. Et ça, on peut le dire, l’estivant, dans une vingtaine d’années, il se sera multiplié jusqu’à l’extraordinaire » (acte I)[3]. Lopakhine, fils de moujiks, représente l’ascension sociale de ceux qui vont faire fortune en se faisant entrepreneurs en lieu et place des anciens maîtres, nantis oisifs. Lioubov Andreevna, l’ancienne propriétaire de La Cerisaie lui rétorque : « Les datchas, les estivants – pardonnez-moi, mais c’est d’un vulgaire » avant de reconnaître ses péchés de nantie : « J’ai toujours jeté l’argent par les fenêtres, à pleines mains, comme une folle, je me suis mariée avec un homme qui n’était bon qu’à faire des dettes »[4] et Firs le vieux laquais de 87 ans pointe le changement en cours de la civilisation : « maintenant, tout est sens dessus dessous »[5] (acte II). Au moment de la vente effective de La Cerisaie, Lioubov Andreevna crie sa résignation : « Moi, je suis née ici ; c’est ici qu’ont vécu mon père et ma mère, mon grand-père, j’aime cette maison, je ne comprends pas ma vie sans La Cerisaie, et s’il faut décidément vendre, eh bien, qu’on me vende avec La Cerisaie… »[6], ce à quoi Lopakhine répond : « J’ai acheté le domaine où mon père et mon grand-père étaient esclaves, où ils n’avaient même pas le droit d’entrer à la cuisine » et triomphant clamera : « Que tout soit à mon désir ! Place au nouveau maître, place au propriétaire de La Cerisaie »[7], dont il fera abattre les arbres pour construire les datchas des estivants (acte III). Il ressort que le nouveau maître entrepreneur tombe lui-même dans le mode de jouissance des anciens nantis, il déclare après son achat de La Cerisaie : « Je suis épuisé de ne rien faire. Je ne vis pas, sans travail, tiens, je ne sais pas quoi faire de mes bras ; ils ballottent bizarrement, comme s’ils étaient à quelqu’un d’autre »[8] (acte IV).

[1] Lettre d’Anton Tchekhov à sa femme datée du 16 mars 1902, citée dans l’ouvrage La Cerisaie d’Anton Tchekhov, théâtre traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan, collection Babel n° 51, Actes Sud, page 134.

[2] Ibid., Lettre d’Anton Tchekhov à sa femme datée du 12 octobre 1903, p. 152.

[3] Tchekhov A., La Cerisaie, op. cit., p. 26.

[4] Ibid., page 48.

[5] Ibid., page 53.

[6] Ibid., page 74.

[7] Ibid., pages 86-87.

[8] Ibid., page 91.




Entretien avec Jean-Philippe Toussaint

Nous publions dans l’Hebdo-Blog l’entretien avec Jean-Philippe TOUSSAINT réalisé par Benoît Marsault le jeudi 8 octobre 2015 à la librairie « La compagnie », à Paris, à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « Football »[1], aux éditions de Minuit. J.- P. Toussaint décline sa relation personnelle à la psychanalyse qui l’a marqué depuis son enfance. Il soutient sa position d’écrivain intéressé par l’aspect romanesque de choses du monde où il trouve son équilibre par l’écriture. Il nous conduit au plus proche de ce que la vérité représente pour Lacan, dans sa structure de fiction, car pour l’écrivain ce qui « compte est l’interprétation ».

 

 

Benoît Marsault – Avez-vous une expérience, ou quelle idée avez-vous de la psychanalyse ?

Jean-Philippe Toussaint – C’est une question sur laquelle je me suis assez peu interrogé, je n’ai aucune expérience de psychanalyse, je n’ai jamais suivi de psychanalyse, j’ai une culture, je dirais, générale, suffisante pour connaître l’œuvre de Freud, sans du tout être un spécialiste, mais en connaissant, si ce n’est en détail, en percevant bien l’essence de l’œuvre de Freud, grâce à ma mère qui l’a toujours lu et qui elle, a suivi une psychanalyse et qui m’a très vite expliqué des sortes de théorèmes ou d’évidences. Les actes manqués n’avaient aucun secret pour moi à neuf ans, puisque ma mère m’expliquait tout ça, et donc, par l’intermédiaire de ma mère, beaucoup des notions – de Freud essentiellement – me sont familières. Alors ensuite comme tout homme cultivé, j’ai lu quelques textes de Freud. Comme écrivain, le seul texte qui a été vraiment important, c’est Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci parce que ce livre-là – c’est assez drôle car je sors Football maintenant, mais le livre qui s’appelait La mélancolie de Zidane a vraiment été influencé par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci avec cette idée que Freud invente Léonard de Vinci d’une certaine façon, il le façonne lui-même et peu importe ce que Léonard de Vinci était, a pensé, Freud se l’approprie. Et c’est ce que j’ai fait avec Zidane. Peu importe ce que Zidane a pensé, si vous relisez attentivement La mélancolie de Zidane, je crois qu’il y a une interprétation psychanalytique du geste de Zidane. Alors c’est assez marrant pour moi qui ne suis vraiment pas un spécialiste, je vous invite à lire ou à relire cet ouvrage et à voir qu’il y a, je pense, une vraie intuition de la psychanalyse et que son acte, je l’inscris dans la totalité de sa personnalité.

BM – C’est-à-dire que Léonard de Vinci comme inspiration, dans le texte de Freud, c’est une inspiration dans une sorte de construction logique du cas Zidane, et à la fois parce que c’est faire d’un personnage célèbre un personnage de fiction ?

JPT – Exactement, pour se l’approprier, et à la fois se dire peu importe finalement ce que la réalité du personnage était, ce qui compte, c’est l’interprétation, qui est aussi riche que ce que le pauvre patient a réellement vécu. Alors évidemment pour moi, plus on va vers la fiction, plus ça m’intéresse, et tout ce qui devrait résulter d’une efficacité thérapeutique, moi je m’en fous, mais ce qui m’intéresse, c’est en quoi les intuitions de Freud comme celles de Proust sont valables d’un point de vue romanesque, et non pas qu’elles soient efficientes d’un point de vue pratique ou thérapeutique. C’est comme ça que je l’ai toujours considéré. Pour moi Freud est un grand auteur de fiction ! Au même titre que Proust, pour moi il a inventé quelque chose, et peu importe si ça a à voir avec une certaine réalité, il en a fait un univers cohérent et qui a des résonances avec tout le monde. Alors après, on peut le contester, mais pour moi c’est efficient parce que c’est un ensemble cohérent, mais comme écrivain, pas comme thérapeute.

BM – Vous soutenez-vous d’une certaine logique dans votre rapport à l’écriture ?

JPT – Oui peu importe la vérité historique, ce qui compte c’est l’interprétation. Ça c’est une idée que je défends, je soutiens une position d’écrivain, toujours, il y a des questions de sociologues par exemple, comme au sujet de Football, mais moi je défends toujours strictement une position d’écrivain, littéraire.

BM – Comment travaillez-vous ? Dans un entretien en 2013 pour les 43es Journées de l’École de la Cause freudienne sur le traumatisme, vous évoquiez la structure du rêve, comme une manière de développer votre écriture, de rentrer dans la création littéraire ?

JPT – Oui il existe différentes méthodes, ce sont des choses que j’ai aussi évoquées dans mon livre L’urgence et la patience où je développe très précisément la façon dont j’écris. Et là aussi, vous retrouverez des éléments liés à la psychanalyse, comme le fait que je vois l’écriture comme une façon de descendre en soi-même. Comme quand je décris l’urgence, qui peut être perçue, ou comprise par un regard psychanalytique, j’en suis persuadé.

BM – Il y a aussi dans votre écriture des moments d’essoufflement, des scènes où l’on est emporté par votre langue comme les personnages dans la fuite du casino dans Fuir, ce sont des choses que vous pensez comme écrivain, que vous faites comme ça, pour ça ?

JPT Absolument. Il y a aussi une recherche d’énergie romanesque qui est très consciente, et ça surtout dans Le cycle de Marie, évidemment beaucoup moins dans les essais, mais dans tout ce qui est fiction il y a cette recherche d’énergie, d’accumuler de l’énergie, et de la faire exister, ça c’est au cœur de ce que je fais.

BM –C’est ça la recherche littéraire précisément ?

JPT Oui, parce que, évidemment, on a bien compris que les thématiques importent peu, et je dirais même si ce sont des thématiques parfois plus intimes comme dans Le cycle de Marie où j’aborde la question de la rupture amoureuse, quelque chose qui est plus sérieux, plus intime, il n’empêche que c’est quand même l’écriture qui compte, chaque fois que j’écris, ce qui importe, c’est la littérature, et jamais le sujet, jamais ce que je traite, et encore plus manifestement avec un sujet comme Football.

BM – Est-ce que ça vous fait du bien finalement, d’écrire ?

JPT – Mais bien sûr, je n’ai même pas besoin de psychanalyse ! En tout cas ça m’équilibre dans la vie, enfin je trouve mon équilibre par l’écriture, j’ai même constaté que lorsqu’il y avait de longues périodes où je n’écrivais pas, j’étais dans une position d’inconfort psychique pourrait-on dire, où j’aurais peut-être besoin d’une psychanalyse, et en fait il suffit que je me remette à écrire pour que l’équilibre revienne. Les bienfaits qu’une pratique psychanalytique apporterait ou peut apporter, je les trouve à la source, moi-même, avec ma propre recherche littéraire. Même si c’est par d’autres moyens, je n’utilise pas les mêmes moyens.

BM – Et quand vous avez écrit alors il y a un moment où vous avez une conviction que c’est ça, que ça c’est juste ?

JPT – Oui, mais il y a des étapes, c’est rarement du premier coup, je dois beaucoup relire, et puis finalement il arrive un moment où je me dis que c’est ça, c’est comme ça.

BM – Et que dire de ces phrases « coup de poing » que l’on trouve dans votre écriture ?

JPT – Dans Le cycle de Marie, certainement, il y a la violence toujours sous-jacente, présente, prête à exploser et parfois explosant d’ailleurs. Dans mon premier livre, La salle de bain, il y a une scène très violente : le narrateur agresse vraiment physiquement, et, avec l’acide chlorhydrique dans  Faire l’amour, la violence n’est pas niée, elle n’est pas sous le tapis, elle resurgit.

BM – Elle devient matière littéraire aussi ?

JPT – Oui, et je m’inspire d’une certaine violence qui est en moi, et que d’une certaine façon, je canalise ; il y a une sorte de catharsis, en l’exprimant par la littérature où elle est aussi violente, en l’exprimant c’est également violent pour moi mais d’une certaine façon, je m’en débarrasse, en en parlant.

[1] Toussaint J.-P., Football, Paris, Les Éditions de Minuit, 2015. NB : les autres ouvrages de J.-P. Toussaint cités sont publiés chez le même éditeur.




« Une poétique du différend , Jane Austen » Entretien avec Sophie Demir

 L’ironie tient une place maîtresse dans le livre de Sophie Demir Jane Austen, Une poétique du différend[1]. Nous autres psychanalystes nous intéressons aussi beaucoup à l’ironie, laquelle, selon Jacques-Alain Miller, « dit que l’Autre n’existe pas, que le lien social est en son fond une escroquerie, qu’il n’y a pas de discours qui ne soit du semblant »[2]. S. Demir a accepté de s’entretenir avec nous à partir de ces points : l’ironie de J. Austen fait-elle vaciller les semblants ? De quel bois se chauffe-t-elle ?

Sophie Demir – Je dirais qu’il s’agit chez Jane Austen d’une ironie tout en subtilité. L’ironie austenienne n’est pas facile à déceler. Il est possible de lire les romans de J. Austen sans même s’apercevoir de l’omniprésence de cette ironie. Percevoir à quel point l’ironie est une part intrinsèque de l’écriture austenienne exige d’en passer par une lecture attentive. Par exemple, l’incipit célèbre de Pride and Prejudice : « It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune, must be in want of a wife »[3] paraît être une affirmation d’une banalité consternante.

Stella Harrison – En effet !

 SD – Replacée dans le contexte de l’œuvre austenienne, il s’avère que cette vérité est une fausse vérité. L’affirmation est démontrée dans sa fausseté par presque tous les romans, presque tous, car le terme « universally » est aussi constamment battu en brèche par l’ironie austenienne. Tout ce qui prétend avoir valeur universelle en matière de psychologie humaine ne peut qu’être faux. Ainsi dans les romans austeniens ce sont souvent les femmes qui sont en quête d’un mari, et non l’inverse, une réalité imposée par les lois sociales de l’époque. L’ironie ne consiste cependant pas seulement à dire une chose pour son contraire dans les romans austeniens. Elle vise les dispositifs énonciatifs eux-mêmes.

SH – L’écriture de J. Austen précède le « Stream of consciousness », évoqué par J.-A. Miller[4], ce « flux de conscience  de la fin du XIXe siècle, début du XXe, genre littéraire auquel s’était adonnée, après Joyce avec son Ulysses, Virginia Woolf, avec Mrs Dalloway ». Austen, Joyce, Woolf, y aurait-il là du même ? Rappelons ici d’ailleurs combien J. Austen fut célébrée et aimée par V. Woolf…

SD – L’écriture de J. Austen comme celle de Laurence Sterne sont des moments essentiels dans l’histoire littéraire qui mène au « Stream of consciousness ». Chez J.Austen, on trouve une manière très habile de manier le discours indirect libre. Le discours indirect libre permet de livrer le flux de conscience d’un personnage sans avoir à l’introduire, à tel point qu’il devient parfois difficile de savoir à qui doivent être rapportées les pensées, parfois même les paroles. Cela permet une mise à distance des personnages. Lorsqu’Emma se moque d’Harriet Smith dans Emma, l’ironie attrape les deux personnages dans son filet et permet au lecteur attentif de prendre ses distances tout à la fois avec le personnage d’Harriet, et la construction qu’en propose Emma.

SH – Selon vous, J. Austen cherche-t-elle à fabriquer un discours qui ne soit pas du semblant ou à démontrer combien tout discours est semblant ? Peut-elle être féroce comme l’est si souvent V. Woolf ?

SD – Son effet principal est une mise à distance de ce qui paraissait évident. L’ironie vise la doxa. Sa fonction est de mettre à distance tous les discours, de faire vaciller les semblants, non pour en nier la fonction, mais pour créer un espace de jeu entre les discours, un espace de liberté pour s’efforcer de dire autre chose, ou du moins de mettre en scène la quête d’une singularité. La gamme de l’ironie austenienne est très étendue, allant de l’humour à la férocité. Elizabeth Bennet dans Pride and Prejudice avoue : « There are few people whom I really love, and still fewer of whom I think well. »[5]

SH – Je vous remercie chère Sophie Demir, de ces indications précieuses qui nous dessinent l’arbre généalogique du « Stream of consciousness ».

[1] Demir S., Jane Austen, Une poétique du différend, Presses Universitaires de Rennes, 15 octobre 2015.

[2] Miller J.-., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, février 1993, p. 9.

[3] Austen J., Pride and Prejudice (1813), New York, Oxford University Press, 1988, p.3.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 janvier 2009, inédit.

[5] Austen J., op. cit., 135.




Écrire, c’est Vivre – Les entretiens de Brive, de Philippe Bouret avec la complicité d’Élise Clément

Les 6, 7 et 8 novembre derniers, on pouvait voir sous un ciel d’un bleu éclatant, une longue file d’attente devant l’entrée de la Foire du livre de Brive.

Au stand des éditions Michèle, Philippe Bouret présentait le livre qu’il co-signe avec Élise Clément : Écrire, c’est vivre – Les entretiens de Brive[1]. P. Bouret nous avait déjà offert, dans Lacan Quotidien, des entretiens avec des auteurs qu’il avait rencontrés à la Foire du livre ces dernières années. Cette nouvelle série d’entretiens, longs, s’inscrit dans le droit fil des précédents, fil qui se dégage nettement quand P. Bouret, répondant à la journaliste qui l’interroge sur ce qui l’a orienté vers ces entretiens, indique qu’il a pris appui sur l’enseignement de Jacques Lacan dans son « Hommage fait à Marguerite Duras »[2] quant au savoir de l’artiste.

Les rencontres de P. Bouret et d’É. Clément avec ceux que Philippe Lacadée nomme, dans sa préface de l’ouvrage, des « artistes de la langue » – ils ne font pas tous profession d’écrivain – sont chaque fois singulières, elles ont leur cadre, leur style, leur ton. De la richesse de ces entretiens, des fulgurances, surprises, résonnances qui les traversent, nous ne dégagerons ici que quelques points vifs.

Ainsi c’est par une question sur le rapport que Danièle Sallenave, présidente de la Foire du livre 2015, entretient avec les mystiques, que P. Bouret ouvre la voie à une réflexion sur le lien qu’elle établit entre expérience mystique et expérience de l’écriture. Pour elle, « l’expérience mystique vient forcer la langue, la tordre, et la contraindre […] à devenir flamboyante, incroyablement puissante »[3]. « J’aide la langue à se déployer. Oui, c’est ça, écrire, c’est aider le langage à se déployer. »[4] Suivre son articulation peut conduire à cette idée que le déploiement de la langue à partir d’un « noyau concentré de langage »[5], c’est le mouvement de la vie même. En ce sens, on pourrait mettre en série, écrire, parler, vivre et… lire.

Ces propos résonnent avec ceux de Marie Gaston, dans le dernier entretien du livre, quand elle énonce : « L’écrivain joue avec les mots, avec leur musique. Jouir et jouer ne sont pas très éloignés, ni pour l’oreille ni pour les sens. Les mots, s’ils restaient nus, n’auraient aucune vie. »[6] M. Gaston, enfant, s’était inventé des compagnons imaginaires, puis elle écrivit de la poésie avant de passer toute une vie comme attachée d’administration et se tourner vers le roman dans la continuité du désir de transmettre qui était celui de sa grand-mère maternelle analphabète.

Grichka Bogdanoff nous livre la rencontre que lui et son frère jumeau Igor firent d’abord avec l’enseignement de Lacan, puis avec Lacan lui-même, qui les reçut pendant plusieurs mois une fois par semaine. Sans qu’il se soit agi à proprement parler d’une analyse, il y eut effets d’interprétation et les énoncés que leur adressa Lacan les ré-orientèrent dans leur vie personnelle et dans leurs questionnements de chercheurs. Il faut lire le témoignage très vivant de ces rencontres dont P. Bouret se fait, avec talent, le passeur.

Alain Rey nous enseigne la distinction qu’il fait entre l’amour de la langue et l’amour de l’usage de la langue dont il témoigne par le souvenir de l’enfant lecteur acharné qu’il fut, dès qu’il sut lire : à l’âge de neuf ou dix ans, il lut Dante, sans en comprendre le sens. Une jouissance au-delà du sens apparaît là en jeu, qu’A. Rey définit comme celle d’une « mise en rapport des systèmes de signes les uns avec les autres, entre l’écriture dégageant une musique et dégageant aussi une représentation plastique »[7]. N’est-ce pas de cette rencontre avec la jouissance au-delà du sens des mots que provient le vif souci d’A. Rey que « le dictionnaire garde un souffle de vie »[8] ?

On lira avec beaucoup d’intérêt ce que nous transmet Benoît Jacquot de son travail avec les acteurs, de la manière dont il les dirige, l’étonnement qui le surprend de saisir, des années après, d’où lui est venue l’idée de demander à une cantatrice de chanter pieds-nus dans la Traviata qu’il a mise en scène à l’Opéra Bastille en 2014. Sur ce point, presque en écho, Maria de Medeiros témoigne de cette expérience d’avoir ôté ses chaussures à la demande de Brigitte Jaques-Wajeman la dirigeant dans le film de B. Jacquot Elvire Jouvet 40, expérience dont elle dit : « il y a le contact des pieds nus sur le sol et tout à coup, le corps est là. C’est avec cette arrivée du corps que l’on peut atteindre cet état de viduité que l’on peut identifier à une part de l’inconscient. C’est ce qui permet à l’inconscient de parler »[9]. Mais avec M. de Medeiros il sera aussi question de son activité artistique multiforme, de comédienne, réalisatrice de films documentaires et chanteuse. Elle situe très précisément deux rencontres qui seront déterminantes dans son orientation artistique et son engagement antifasciste et pour les femmes : son professeur de philosophie qui lui fait découvrir le théâtre et, plus tôt, le film Rome ville ouverte que ses parents l’emmenèrent voir alors qu’elle n’avait que six ou sept ans, et dont elle dit qu’il a produit sur elle un effet « plus que traumatique »[10] comparable à celui d’un vaccin.

Avec François Regnault, c’est dans le bouillonnement intellectuel des années soixante que nous entrons. Nous assistons à la rencontre des philosophes avec la psychanalyse par le biais du séminaire que Lacan a tenu rue d’Ulm à l’invitation de Louis Althusser. Puis nous suivons le travail protéiforme de F. Regnault pour le théâtre, sa collaboration avec Patrice Chéraut, Brigitte Jacques-Wajeman, Jean-Claude Milner, travail qui prend sa source dès l’enfance dans les liens de sa famille avec Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud et s’articule avec son intérêt pour la psychanalyse et son analyse personnelle avec Lacan.

Ce que Marc Pautrel nomme « graphomanie », ne le nommerions-nous pas, après Freud, sublimation ? Lisons ce qu’il dit : « quand je réussis à écrire précisément ce que je ressens, parce que mon émotion et ma pensée et mon langage ne font plus qu’un, alors quel que soit le sujet dont je parle, je suis heureux, je suis heureux d’écrire parce que la transmutation a lieu, comme en alchimie : un certain type de matériau change soudain de substance »[11]. Devenir écrivain correspond au moment où ce qu’il a écrit est lu par d’autres, « où c’est reçu et compris »[12].

Sommes-nous dans un autre type d’entretien quand nous abordons celui d’É. Clément avec Clotilde Leguil ? Il me semble que nous entrons là davantage dans une conversation où C. Leguil revisite son parcours, de l’étude et la réflexion philosophique à la rencontre avec la psychanalyse. L’abord d’une question concernant son être-femme s’en est trouvé radicalement transformé et du même coup s’est dégagé un champ d’exploration plus vaste, qui s’articule à l’expérience de l’analyse et que résume ainsi C. Leguil : « Écrire cela vient d’un tourment, d’un conflit, d’un moment où j’ai l’impression que quelque chose n’est pas entendu. »[13] Un peu plus loin elle précise : « ce qui me donne envie d’écrire, à chaque fois, c’est de ne pas laisser les discours totalisants effacer la dimension du sujet »[14].

Enfin, je conclurai par l’entretien de P. Bouret avec Louise L. Lambrichs. En effet, avec elle nous abordons plus directement le champ du réel qui résiste, qui fait obstacle à la joie qu’ont évoquée D. Sallenave et G. Bogdanoff, à l’humour, à la gaieté ou à l’allégresse présents chez d’autres. L.L. Lambrichs ne nous parle pas uniquement de son travail d’élucidation, de transmission de ce qu’elle a saisi du génocide commis dans l’ex-Yougoslavie, et ce propos : « Je crains que, malgré les apparences qui nourrissent tant d’illusions, l’Europe bien pensante actuelle ne soit toujours pas sortie du nazisme. Mais comment en rendre nos contemporains conscients ? »[15] ne résonne-t-il pas comme une invitation à poursuivre l’enquête sur notre réel du XXIe siècle ?

[1] Bouret P., Clément É. (avec la complicité de), Écrire, c’est Vivre – Les entretiens de Brive, Paris, éditions Michèle, coll. Entretiens, 2015. Préface de P. Lacadée.

[2] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2005, p. 191-197.

[3] Bouret P., Clément É., Écrire, c’est Vivre – Les entretiens de Brive, op. cit. p. 26.

[4] Ibid., p. 28.

[5] Ibid., p. 29.

[6] Ibid., p. 290.

[7] Ibid., p. 92.

[8] Ibid., p. 101.

[9] Ibid., p. 233.

[10] Ibid., p. 225.

[11] Ibid., p. 207.

[12] Ibid., p. 217.

[13] Ibid., p. 165.

[14] Ibid., p. 181.

[15] Ibid., p. 279.




À propos de L’enfant et la féminité de sa mère, ouvrage collectif.

 Nous remercions Georges Haberberg, Élisabeth Leclerc-Razavet et Dominique Wintrebert,qui ont accepté pour l’HB de s’entretenir avec Marie-Christine Baillehache et Romain Lardjane.

Marie-Christine Baillehache – Dans votre ouvrage collectif L’enfant et la féminité de sa mère, vous donnez toute son importance à la découverte par l’enfant du pas-tout phallique de sa mère : un manque énigmatique s’attache désormais à l’Autre maternel, délogeant l’enfant de sa place d’objet plus-de-jouir comblant et le laissant au prise avec ce qui, en lui-même, se manifeste en silence, se répète et le déborde. C’est avec des symptômes nouveaux que l’enfant traite alors ce trou symbolique qui le précipite dans le processus de sa sexuation.

En quoi consiste l’accueil du psychanalyste de ce traitement symptomatique par l’enfant de cette jouissance énigmatique ?

Georges Haberberg – Le psychanalyste accueille d’abord la souffrance d’un enfant qui fait symptôme pour l’autre : parents, école, etc. La clinique, que nous avons explorée à plusieurs dans ce livre, est délibérément celle de la rencontre avec la castration de la mère qui détermine la production d’un sujet et ouvre sur celle, ultérieure, de la féminité de la mère proprement dite qui concerne au plus près le processus de sexuation du sujet. C’est la fécondité de cette clinique très particulière, plutôt ignorée dans la pratique par les nouvelles générations de praticiens, plus enclins à se débrouiller frontalement avec une clinique des efflorescences de la jouissance et des butées du réel, que nous avons entrepris de revisiter dans notre travail. Le livre vérifie qu’elle est invariablement au cœur de la psychanalyse avec les enfants, et qu’elle vaut tout autant pour les « dits » adultes. Encore faut-il, pour les praticiens, s’y repérer et s’en servir.

Pour répondre plus précisément à votre question, j’évoquerai brièvement le cas d’Ève, jeune analysante de sept ans, pour le coup très réveillée, que j’ai eu la chance d’accueillir. C’est en reconstruisant le cas après-coup que j’ai saisi que ma façon d’entrer dans le travail de la cure avait été aspirée par l’urgence subjective sur laquelle elle butait douloureusement depuis plusieurs mois par le biais du surgissement de son symptôme d’insomnie, au plus grand désagrément de ses parents. Le « juste accueil » est un accueil « sans concession » vis à vis du réel de la chose qui l’agite. Dans ce cas, il s’est agi du chiffrage de la rencontre traumatique avec la castration maternelle.

Élisabeth Leclerc-Razavet – Nous savons que le refoulement fait son travail face à la chambre à coucher des parents, lieu de l’impensable. Et ce n’est qu’au prix de cette interrogation, une femme, ma mère ? qu’un enfant peut se glisser entre mère et femme. Elle se présente toujours sous la figure d’une véritable irruption, pas sans haine. Elle introduit au manque et à la jouissance de la mère.

Dominique Wintrebert – La rencontre avec la castration maternelle fait sortir l’enfant du paradis des amours enfantines et produit des effets symptomatiques. Elle n’est pas toujours de mise, certains des cas abordés le montrent. Un passage de notre livre s’appuie sur la constatation freudienne que la sexualité de nos parents est déniée. La castration maternelle se présente alors souvent sous la forme d’une blessure de la mère, ou d’un problème de santé. Mais parfois la mère est trop femme, et cela peut aller au point d’oublier d’être mère, produisant là aussi des effets. Nous en trouvons une illustration lorsque Lacan traite crûment la mère d’Hamlet de « con béant ». Et certains cas proposés dans notre livre sont de cette veine.

 Romain Lardjane – Votre ouvrage L’enfant et la féminité de sa mère, fruit des Travaux Dirigés de Psychanalyse, donne tout son poids de réel à l’Œdipe dans la psychanalyse moderne. Vous montrez à quel point la découverte de l’enfant que sa mère est une femme constitue un « scandale »[1] et un trauma.

Cette clinique du « Mèrefemme »[2] que vous dépliez fait-elle appel en creux à un – je vous le propose écrit dans ce sens – « Hommepère » ?

 L.-R.– « Accueillir avec justesse » les besoins de « l’enfant qui s’y procrée » : repère incontournable que nous avons à dégager lorsque nous recevons un enfant, toujours pris dans la relation de ses parents. Lacan met la castration au cœur de la structuration dynamique des symptômes d’un sujet : avoir / ne pas avoir. Ainsi l’enfant s’inscrit dans la relation que la mère a, en tant que femme, au phallus, c’est-à-dire à son manque.

Tel serait, en contrepoint de votre formulation, l’Œdipe « classique ». Il convient cependant de souligner que le père, dans cette configuration, est déjà en fonction d’agent de la castration.

Le Séminaire R.S.I. met pleins feux sur la jouissance du père comme fonction : la père-version, faisant de sa femme la cause de son désir. Jacques-Alain Miller va plus loin en soutenant qu’« un homme ne devient le père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin »[3].

Le réel, vous le dites, est là, désigné, sinon dévoilé : le pas-tout phallique fait entrer dans le « jeu » la jouissance féminine. « Mèrefemme »… le sujet enfant ne peut se dérober à cette rencontre traumatique.

Et pourtant, il ne peut être question, au prétexte de la modernité, de livrer l’enfant à cette jouissance féminine. Nous avons donné tout son poids au tableau de la sexuation du Séminaire Encore : si l’enfant se confronte au manque maternel (elle n’a pas), la jouissance féminine (« ce qui de l’Autre reste toujours Autre ») est à la charge du père.

La clinique fourmille, bien sûr, d’accrocs dans cette partition qui relève de l’éthique. L’analyste est requis en ce point de disjonction.

Votre proposition « Hommepère » est séduisante et mériterait une réflexion plus solide. Il importe cependant de se prémunir d’un effet miroir. Les formules de la sexuation sont précieuses à cet égard. Si la mère trouve le signifiant de son désir dans le corps d’un homme, celui qui tient la fonction d’agent de la castration, c’est le père.

La sexuation du sujet – inconsciente et non anatomique – est distinguée très précisément par Lacan, côté homme et côté femme, en fonction du rapport au phallus.

Si nous mettons le père côté homme, sa fonction ne se soutient que dans un rapport direct au phallus. Une femme, elle, « se dédouble » et a, en plus, directement rapport à ce qui échappe au phallique : une « jouissance supplémentaire ». À suivre…

[1] Miller J.-A., « Mèrefemme », Le corps des femmes, La Cause du désir, n°89, p. 122.

[2] Miller J.-A., « Mèrefemme », Le corps des femmes, op. cit.

[3] Miller J.-A., « L’enfant entre la mère et la femme », La petite Girafe, n° 18, p.10.