Juste avant les J. 45 ! Avec le comité de pilotage, Damien Guyonnet, Virginie Leblanc, Camilo Ramirez

L’Hebdo-Blog – Bonjour Camilo Ramirez, répondriez- vous tout de suite ici à nos questions ? C’est la seconde fois que vous co-pilotez avec deux autres collègues les Journées organisées par Christiane Alberti. Y-a-t-il pour cette deuxième une spécificité, un renouveau dû au thème ou à autre chose encore ?

Camilo Ramirez – Oui, depuis le début nous nous sommes dits, au comité du pilotage, que nous allions favoriser la discontinuité entre les 44es et les 45es Journées, de telle sorte qu’elles ne puissent pas entre elles… faire couple ! Les Journées Être Mère ont beau avoir été un événement historique pour la psychanalyse d’orientation lacanienne, nous n’avons jamais songé à les reproduire sous une autre casquette, car pour que les Journées aient une chance de faire événement, elles doivent prendre acte du fait qu’entre elles il n’y aura pas rapport, elles se doivent d’être uniques.

D’où un blog ayant fait peau neuve, un drôle d’hybride : plus aérien, mais axé sur un tronc fort et moins touffu, doté de branches précises et fleuries à la fois. C’est sous ce signe novateur que Lacan TV a vu le jour, prenant acte de l’importance toute contemporaine de nouer image et discours, de façon aussi bien percutante que poétique. Même esprit de renouvellement du côté du comité scientifique, veillant à ce que l’ouverture des Simultanées reste aussi inoubliable que l’année dernière. D’où l’invention des Tac-o-tac, soit quelques dizaines d’analystes ayant dû forger à quatre mains des objets absolument singuliers, à partir d’une seule phrase soufflée à leur oreille, et pour le moins énigmatique ! Les Simultanées restent ce cœur des Journées où palpite l’expérience analytique transmise à travers 132 récits de cas sur l’actualité de « faire couple ».

Et bien évidement ce même vent soufflera sur les voiles de la plénière du dimanche, moment si fort des Journées pour lequel le moindre détail est soupesé, délicatement, afin de donner toutes ces chances à ce qu’entre la scène et la salle, par un dimanche pas comme les autres, il y ait une rencontre saisissante. De là à dire que ça sera Un long dimanche de fiançailles

L’Hebdo-Blog – Bonjour Damien Guyonnet, pourriez-vous nous livrer la pointe de ce que vous avez appris au cours de ces mois d’intense préparation sur le thème « Faire couple, liaisons inconscientes » ?

Damien Guyonnet – J’aborderai trois points (pointes).

Concernant le thème tout d’abord, quelle n’a pas été ma surprise de constater, à travers les nombreux textes que nous avons pu lire sur notre blog, que « Faire couple » constitue une question psychanalytique actuelle et cruciale, dont les abords sont multiples, comme ses déclinaisons d’ailleurs… Et si la forme que prennent ces liens à deux puisent dans notre époque, où tout est possible, ou presque, et où tout est montré, ou dévoilé, les liaisons inconscientes, quant à elles, demeurent toujours aussi complexes et obscures, gravitant autour d’un impossible qui ne cesse pas d’insister, et ce, toujours davantage. Et alors de nous étonner, pour ne pas dire nous réjouir, de toutes ces nouvelles solutions qu’inventent les parlêtres pour suppléer à ce non rapport, solutions qui doivent sans cesse se réinventer. Du nouveau, encore et encore…

Cette dimension de la nouveauté était omniprésente au sein même de la préparation des Journées (blog, messages, événements, etc.). Le challenge était le suivant : poursuivre activement le mouvement de renouveau impulsé par Christiane Alberti dès les J43, tout en innovant encore cette année. Et il a été réussi, me semble-t-il. La continuité n’empêche nullement le renouvellement – voyez l’enseignement de Lacan ! Voilà la deuxième grande surprise que cette intense préparation m’a apporté.

Enfin, j’ai beaucoup appris de nos collègues chargés de la diffusion dans toute la France. Je me suis aperçu combien notre sujet, notre façon de l’aborder, notre manière de le présenter, était en « phase » avec les attentes de l’ensemble des professionnels du champ médico-social. Concernant leurs questionnements cliniques bien sûr, parfois même personnels, mais aussi eu égard à la conception qu’ils ont du fait psychique et, pour les plus avertis, l’idée qu’ils se font de la psychanalyse en ce début du XXIe siècle. Sans aucun doute, nous sommes de notre époque !

Pour conclure, je dirais que cette préparation, si intense, si prenante et si sérieuse a été avant tout une aventure très joyeuse. Gageons que ces Journées en seront l’apothéose !

 L’Hebdo-Blog – Bonsoir Virginie Leblanc, nous diriez-vous comment vous avez vécu de « l’intérieur » cette longue préparation aux prochaines Journées de l’École ?

 Virginie Leblanc – Longue et courte à la fois, car depuis que Christiane Alberti a donné l’impulsion et le signal de départ l’année dernière, de l’intérieur, c’est plus un marathon qu’une course de fond que j’ai eu l’impression de courir, entourée de mes chers co-pilotes, Damien et Camilo, mais également de toute l’équipe du blog, Christiane en premier lieu bien sûr, avec Alice Delarue et Pénélope Fay, Christine Maugin et Xavier Gommichon. L’afflux de textes, de propositions et d’idées de sommaires, personnes à interviewer ou lieux inédits où recueillir les échos de la cité sur notre thème m’a en effet donné l’impression d’une urgence, mais non d’une précipitation, plutôt d’une hâte joyeuse et éclairée par le savoir analytique en construction sur ces liaisons inconscientes du « faire couple », toujours appuyée par mes collègues, toujours en dialogue dans des formes de couples multiples finalement : car de l’édition des textes aux conversations avec les responsables de rubriques, de l’orientation à donner à chaque numéro du journal à l’élaboration de la plénière, que de duos multiples et productifs avons-nous formés, le temps de cette préparation, sous-tendue par un duo plus abstrait et singulier celui-ci, celui du transfert avec l’École qui a soulevé notre désir tout au long de ces préparations et j’ai hâte de participer à un temps fort de sa réalisation en acte, dans quelques jours au palais des Congrès.




Rupture et procrastination

La séparation impossible est un classique. Serge Cottet démontre avec finesse qu’en voulant protéger l’autre de la rupture, c’est nous-mêmes que nous protégeons. Les chemins alambiqués de l’inconscient, masculin, en occurrence…

Le roman ultra célèbre de Benjamin Constant, Adolphe, fait figure de paradigme de la rupture impossible. Bien au-delà des clichés de la littérature romantique, le mode d’impasse subjective relaté confirme les ruses de l’inconscient.

Il s’agit d’un jeune homme de 24 ans, indécis quant à sa carrière, qui quitte la maison paternelle pour courtiser une veuve de dix ans de plus que lui. Celle-ci, une fois séduite, le sujet s’en trouve embarrassé comme un poisson d’une pomme : la rupture est toujours différée, annulée, jamais définitive ; seule la mort d’Éléonore mettra fin aux tergiversations. Le roman a donné lieu à d’innombrables débats et exégèses relatives à la biographie de Constant et au déguisement plus ou moins voyant des relations amoureuses du narrateur, bien connues des historiens.Bandeau_web_j452_def2

Stendhal qui n’appréciait qu’à moitié l’ouvrage, le résume ainsi : « Un marivaudage tragique où la difficulté n’est point, comme chez Marivaux, de faire une déclaration d’amour mais une déclaration de haine »[1]. Ce jugement abrupt escamote le dilemme auquel est confronté le jeune homme qui, certes, n’aime pas Éléonore d’une passion violente, mais se trouve prisonnier de scrupules : s’il pense l’abandonner, le mal serait aussi grand pour elle que pour lui : « La grande question dans la vie, écrit l’auteur, c’est la douleur que l’on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l’homme qui a déchiré le cœur qui l’aimait »[2]. Justification d’une mauvaise conscience ou indécision du désir se confondent. Si la douleur est certes du côté de l’objet abandonné, « c’est un affreux malheur d’être aimé quand on n’aime plus »[3]. Lacan traitera ce paradoxe qui fait qu’on est en deuil non pas seulement de ceux qu’on aimait mais peut-être plus encore de ceux qui nous ont aimés et dont nous étions le manque. « Bizarrerie de notre cœur […], écrit Constant, que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir »[4].

Adolphe se répand en auto-justifications alambiquées pour s’exonérer d’une faute qui n’est pas loin de faire de lui un monstre dans le cercle étroit que fréquente Éléonore. Il touche pourtant un point qui n’est pas toujours relevé par les critiques littéraires concernant l’interprétation qu’Éléonore elle-même donne des atermoiements de son jeune amant : « Vous croyez avoir de l’amour pour moi mais ce n’est que de la pitié »[5]. Ces paroles ont un tel effet de vérité sur le jeune homme que son sacrifice perd son sens. Celui d’Éléonore tout aussi bien, elle qui sacrifie et ses enfants et sa fortune à cette duperie (elle renonce pour lui à un mariage avantageux). Adolphe est justiciable de l’analyse que fait Lacan de l’altruisme moralisateur : « en voulant le bonheur de ma conjointe, sans doute je fais le sacrifice du mien, mais qui me dit que le sien ne s’y évapore pas aussi totalement ? »[6]

Benjamin Constant, lecteur de Jean-Jacques Rousseau, a bien compris ce qu’il fallait entendre par pitié, rien d’autre qu’une projection imaginaire de l’amour de soi-même. Les sentiments qui en procèdent sont tournés vers soi-même plus qu’ils ne témoignent d’un amour pour le prochain. Il apparaît alors que la relation à Éléonore est marquée d’un trait narcissique quasiment transitiviste. Il se tue lui-même, dit-il, s’il la quitte. Perdre l’amour lui semble aussi impensable qu’est pour Éléonore l’idée d’être abandonnée. Mais s’il reste ce n’est pas mieux ; on l’a dit : le bonheur de l’un se consume des renoncements de l’autre.

Il est facile de faire de la psychanalyse appliquée dans ce cas et de mettre en évidence la structure œdipienne des impasses du désir. Nombre de biographes ont rappelé que Constant n’avait pas connu sa mère décédée après sa naissance. Il lui est arrivé d’avoir des maîtresses beaucoup plus âgées que lui. Son ambivalence à l’égard de Mme de Staël (qu’on identifie généralement à Éléonore) dont il ne supporte pas les récriminations, donne à certains l’idée d’une vengeance à l’endroit d’une mère qui l’a laissé tomber.

L’aveu de la rupture pour Adolphe est difficile, car c’est son propre malheur qu’il déclenche. Croyant ménager l’autre, il se ménage. D’ailleurs, après qu’il ait eu le courage de lui avouer « je ne vous aime plus »[7], il se ravise comme chaque fois qu’Éléonore s’effondre. Il y a dans cet aveu qui, croit-il, le délivre de ses chaînes, une jouissance impossible à supporter ; celle-la même que Lacan dénonce comme le trait de cruauté dans l’amour du prochain[8]. D’un mot, Adolphe bat sa coulpe : il est culpabilisé. La belle affaire !

On raconte que lors d’une présentation de malade à Sainte-Anne une jeune femme avait fait une tentative de suicide par désespoir amoureux ; Lacan la faisait parler de son amant ; un médecin qui avait pris contact avec ce dernier est intervenu à sa décharge pour dire : « Oh ! Mais il est très culpabilisé ! » « Alors, avait conclu Lacan, c’est qu’il est bien décidé à ne rien faire. »

[1] New Monthly Magazine, 1er décembre 1824 ; d’après Stendhal, Courrier Anglais, tome 2, p. 224.

[2] Constant B., Adolphe, Réponse à la lettre de l’éditeur, Garnier Flammarion, Paris, 1989, p. 196.

[3] Ibid., p. 100.

[4] Ibid., p. 101.

[5] Ibid., p. 108.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 220.

[7] Constant B., Adolphe, Réponse à la lettre de l’éditeur, Garnier Flammarion, Paris, 1989, p. 113.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 229.




La psychanalyse dans la cité, « à l’épreuve de la guerre »[1], au cinéma …

Pour la troisième année consécutive, « War on Screen », festival international de cinéma, s’est tenu à Châlons en Champagne. La Comète, scène nationale et cinéma Art et essai, est à l’initiative de cette manifestation.

Dédiée aux représentations à l’écran des guerres et des conflits d’hier, d’aujourd’hui et de demain, sa programmation allie les rétrospectives, les focus. Deux compétitions : celle des films documentaires et de fiction, pour la plupart inédits en France, et celle des courts métrages.

La présence d’un grand nombre de réalisateurs, lors des projections, en redouble l’intérêt. Ceux-ci viennent parler de leur film, déplier leur travail et rendre compte de leur démarche. C’est un climat particulier, alors, qui agite le centre de la ville. Comme si le réel de la guerre sur les écrans invitait à la convivialité, aux échanges impromptus entre cinéphiles, spectateurs, et artistes : le lien social pour supporter de voir la guerre?

On ne sort pas indemne de ce déferlement d’images sur les conflits.

La psychanalyse a pris une place au cœur du festival dès la première édition. Après une intervention sur le traumatisme de Bertrand Lahutte[2] en octobre 2013, et celle de Bernard Lecœur[3] l’année suivante sur la guerre et les jeux vidéo, c’est, cette fois-ci, Francis Ratier[4] qui est intervenu autour de la guerre d’Espagne.

Onze films faisaient rétrospective de ce conflit. La projection du Labyrinthe de Pan, de Guillermo Del Torro, clôturait l’ensemble et précédait immédiatement une table ronde « La guerre d’Espagne : Pourquoi? » mise en place à l’initiative de l’ACF-CAPA.

Ce film a d’abord été suivi d’une discussion passionnante entre Olivier Broche, programmateur pour La Comète, et Sergi Lopez, cruel capitaine franquiste dans le film.

La table ronde a prolongé ce moment. Y participaient Tangui Perron, historien, spécialiste en cinéma politique et F. Ratier, venu de Toulouse nous parler de cette guerre d’Espagne qu’il connaît si bien et sur laquelle il a beaucoup écrit, et plus particulièrement dans La psychanalyse à l’épreuve de la guerre.

Pour affirmer que la guerre était toujours prise dans une logique de discours, F. Ratier a commencé par décliner précisément, finement, ce qu’était un discours pour la psychanalyse. Il a poursuivi une conversation avec T. Perron face à une salle captivée par leurs approches singulières de la guerre d’Espagne. Ça et là des résonances apparaissaient avec l’actualité de la guerre dans le monde d’aujourd’hui.

Rappelant des moments précis de l’histoire, se référant à des images de la filmographie, F. Ratier a mis en exergue le régime de jouissance à l’œuvre dans cette guerre : « rien que de tuer »[5]. Après Le labyrinthe de Pan, S. Lopez avait conclu que le choix de Del Torro d’allier fiction et fantastique permettait une meilleure appréhension de la cruauté à l’œuvre dans ce conflit. D’introduire le concept de jouissance, le psychanalyste a permis d’éclairer et prolonger le propos de l’acteur.

Cette jouissance et ses effets, silence, exil, ont laissé des marques sur plusieurs générations. En écho aux questions du public, F. Ratier a rappelé que, à ces traumas, « ces blessures héritées »[6], à chaque fois propres à chacun, la psychanalyse permet d’inventer un mode de réponse singulier.

Depuis la naissance de « War on screen », en octobre 2013, à partir des liens créés avec l’équipe de la salle Art et essai et du succès des soirées « cinéma et psychanalyse », notre proposition, au titre de l’ACF-CAPA, d’un regard de la psychanalyse pendant le festival, poursuit son chemin.

[1] La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, ouvrage collectif sous la direction de Marie-Hélène Brousse, Paris, Berg international, 2015.

[2] Bertrand Lahutte, psychiatre, psychanalyste à Paris, membre de l’ECF.

[3] Bernard Lecœur, psychanalyste à Reims, membre de l’ECF.

[4] Francis Ratier, psychanalyste à Toulouse, membre de l’ECF.

[5] Vicens A., « Guerre, dictature et régime de jouissance dans le franquisme», La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, op. cit., p.171.

[6] Ratier F., Gonzales Delgado A., Goder L., « Blessures héritées », ibid., p.27 à 41.




E-AMOURS et E-DÉSAMOURS à portée de doigts

Pas d’accès direct au partenaire ?

Quelle tactique has been ! Lisez ce texte de Françoise Haccoun qui nous dit comment quitter silencieusement, du tac au tac et en un clic !

E-Amours à portée de doigts

 La première fois que Fabien, dix-neuf ans, l’a vue, c’était en photo électronique, une parmi des dizaines. Chaque fois, deux possibilités : le cœur ou la croix. « Tu fais glisser à droite, tu “like” – à gauche, tu jettes ». Smartphone dans la poche, nous voilà tous géo-localisables : une aubaine pour les applications mobiles de rencontres, comme Tinder[1] lancée en 2012 par quatre Américains qui misent sur la drague de proximité. L’application fait défiler des profils avec plusieurs critères, dont le sexe et la position géographique. Si l’attraction est réciproque, le doigt rivé à l’écran de son téléphone, Marie envoie vers la gauche ou vers la droite les photos des célibataires inscrits sur Tinder à trois kilomètres à la ronde. Gauche, s’il est écarté, droite, s’il lui plaît. En face, si le jugement est réciproque.Bandeau_web_j452_def2

Je te quitte en un clic

Après les Apps de rencontre, l’App de rupture à l’aide d’excuses préenregistrées !

Fictive ? Utopique ? Imaginaire ? « Imaginez seulement que vous puissiez rompre avec une personne de la même manière que vous débutez une relation… », écrit Ian Greenhill, trente-six ans, co-fondateur de Binder[2]. Ce nouveau site propose à ses utilisateurs de se charger de la rupture. Binder est un nom construit sur un jeu signifiant : « bin » est la corbeille en anglais, le nom de l’App se prononçant « binned her », « la mettre à la corbeille » ! Le principe est simple : mettre fin à la relation du bout du doigt, envoyer son profil dans une poubelle ornée d’un cœur. L’App propose alors plusieurs phrases d’excuses préfabriquées, de la basique et laconique – je préfère être seul(e) – à la provocante et dénuée de toute responsabilité – ce n’est pas moi, c’est clairement toi – jusqu’à celle chargée de pathos – j’ai l’impression de vivre dans un cauchemar duquel je ne peux pas sortir. Il y a plus. Une autre solution plus altruiste encourage l’autre à trouver mieux ailleurs – tu mérites le rêve, maintenant sois libre et va attraper ce joli papillon. Un message est ensuite envoyé au destinataire avec le texte choisi, le tout enrobé dans un SMS impersonnel signé par Binder. À portée de doigts ! N’est-ce pas le comble ? Rompre par un intermédiaire robotisé ? En quelques semaines, plusieurs dizaines de milliers de téléchargements ont eu lieu. Binder vend l’illusion que le réel serait contourné, l’engagement dans la parole réduit à des excuses pré-formatées et codifiées. Faire taire l’autre et éviter le moment où pourrait se dire le ratage, le « ce n’est plus ça », ne serait-ce pas là l’objectif d’un tel dispositif de rupture standardisée ?

Place à la contingence

La sexualité chez l’être parlant ne passe pas par l’instinct et ne relève pas d’un programme préétabli. Pas d’accès direct à son partenaire. Il doit en passer par les chemins labyrinthiques du langage. Cela implique donc inévitablement des incompréhensions, des malentendus, voire des impasses, qui font les beaux jours de la plainte des parlêtres. Le désir, la jouissance, l’amour ne s’harmonisent ni ne convergent vers le partenaire qui serait le bon à partir de critères de recherche statistique. Pour Jacques-Alain Miller, le partenaire est un partenaire symptôme. Il peut être partenaire image comme pour ces applis dites branchées. Mais pour être partenaire symptôme, il ne suffit pas d’être partenaire image, il faut sortir de l’axe imaginaire… et prendre le risque de se parler ! Or quid des paroles, du discours amoureux, quand la première « approche » se résume à un like ?

Le rapport au sexe est déterminé pour chacun par une rencontre, une contingence. Elle s’invente au un par un. Aucune application, fut-elle fictive, ne pourra parler à notre place. Pour que le symptôme de l’un rencontre le symptôme de l’autre, et « fasse couple », il sera toujours nécessaire d’aller au-delà d’une simple image !

[1] http://mobile.lemonde.fr/societe/article/2014/08/09/avec-tinder-du-sexe-et-beaucoup-de-bla-bla_4469392_3224.html?xtref=http://www.google.fr/url

[2] L’application Binder disponible sur Google Play va ravir les séducteurs et séductrices qui n’ont pas de temps à perdre en ruptures délicates. Cette application se chargera de rompre illico via des messages préenregistrés.