Le jeu du regard et du hasard

Il sera question, ici, du rire: le rire d’une femme met en rage un homme. En effet, là où le cinéaste veut rendre visible la rencontre amoureuse, une femme lui rit au nez… Saurait-elle, à son insu aussi bien, qu’il y a des choses qui ne se voient pas et qui n’en sont pas moins réelles? C’est vers cette question que nous conduit le texte d’Alice Delarue entremêlant la rencontre des deux femmes dans La vie d’Adèle, à celle du cinéaste et de son actrice…

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« […] je peux me souvenir avec précision combien la couleur jaune du vêtement qu’elle portait lors de notre première rencontre m’a fait de l’effet, longtemps après, quand je revoyais cette couleur quelque part. »

Freud S., « Sur les souvenirs-écrans », Névrose, psychose et perversion.

Lors du festival de Cannes qui a vu son film, La vie d’Adèle, remporter la Palme d’or, Abdellatif Kechiche expliquait que ce qui l’avait déterminé à adapter pour la première fois une œuvre – en l’occurrence la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude[1] –, c’était la scène de rencontre fortuite qu’elle recelait : « Adèle tombe sur Emma par hasard. Aucune des deux ne sait si elles vont se revoir, et pourtant cette entrevue va bouleverser leur vie. »[2]

Pour traiter de la place du hasard et de la détermination dans ce qui produit une rencontre, A. Kechiche a, comme dans L’esquive, recours à Marivaux. Le début du film nous montre ainsi Adèle, en classe, captivée par l’étude de la scène du coup de foudre dans La vie de Marianne : « Parmi les jeunes gens dont j’attirais les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux tombaient plus volontiers que sur les autres. […] j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder. […] Enfin on sortit de l’église, et je me souviens que j’en sortis lentement, que je retardais mes pas ; que je regrettais la place que je quittais ; et que je m’en allais avec un cœur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c’était. »[3]

Or, il ne se passe rien de tel dans la vie d’Adèle. Elle fréquente un garçon du lycée sans qu’il n’y ait eu de rencontre. Ses copines le lui ont désigné : « tu as vu comme il te regarde ? » Mais Adèle n’avait pas vu, car justement elle ne le regardait pas. Et c’est alors qu’elle se rend sans enthousiasme à un rendez-vous avec lui qu’a lieu la rencontre avec Emma.

Cette scène met le hasard et le regard au premier plan. Adèle, qui s’apprête à traverser la rue, s’arrête car le feu passe au rouge. Et c’est parce qu’elle est immobile, observant les piétons de l’autre côté de la rue, qu’elle aperçoit une jeune femme aux cheveux bleus, au bras d’une autre femme. Le feu passe au vert, elles avancent et se croisent, Emma regarde Adèle, qui se retourne plusieurs fois sur Emma. A. Kechiche rend l’émoi d’Adèle palpable ; il la touche dans son corps et tranche avec le sentiment, qu’elle avait jusque-là, de « faire semblant ». Et, comme pour Marianne, cette rencontre exacerbe une certaine nostalgie. La reverra-t-elle jamais ? La couleur bleue, trait métonymique prélevé sur la scène du coup de foudre, ne va dès lors plus cesser de hanter Adèle. Elle finira par recroiser Emma en entrant dans un bar gay. « Je suis tombée ici vraiment par hasard », lui explique-t-elle, et Emma lui rétorque : « tu sais qu’il n’y a pas de hasard ».

Et en effet, A. Kechiche fait de la rencontre entre Adèle et Emma un subtil mélange de hasard et de déterminisme inconscient. Dans cette naissance d’un couple se nouent le symbolique (le discours amoureux comme prélude, représenté par La vie de Marianne), l’imaginaire (Adèle, perdue quant à son choix d’objet, s’énamore de l’image d’Emma au bras d’une femme, c’est-à-dire de « son propre moi réalisé au niveau imaginaire »[4]), et le réel de cette tuché qui touche profondément son corps.

« Voilà des années que je traînais l’idée d’explorer le coup de foudre », expliquait A. Kechiche[5]. Léa Seydoux a en effet pu témoigner de l’attente du réalisateur quant à cette scène : « La première scène où nos chemins se croisent et où c’est le coup de foudre ne dure pas plus de trente secondes, mais le tournage nous a pris une journée entière […] Et à la fin, Kechiche a explosé de rage parce qu’après cent prises j’ai ri alors que je marchais vers Adèle. Nous avions marché l’une vers l’autre toute la journée, c’était si drôle »[6]. L’exigence de A. Kechiche, si elle lui a valu l’opprobre de certains, a cependant porté ses fruits : La vie d’Adèle donne à voir l’une des scènes de rencontre les plus marquantes de l’histoire du cinéma.

[1] Maroh H., Le bleu est une couleur chaude, Paris, Glénat BD, 2010, rééd. 2013.

[2] http://www.lefigaro.fr/festival-de-cannes/2013/05/23/03011-20130523ARTFIG00561-abdellatif-kechiche-la-vie-d-adele-n-est-pas-un-film-militant-homosexuel.php

[3] Cf. Marivaux (de) P., La vie de Marianne.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 163.

[5] Cf. http://www.lefigaro.fr/festival-de-cannes/2013/05/23/03011-20130523ARTFIG00561-abdellatif-kechiche-la-vie-d-adele-n-est-pas-un-film-militant-homosexuel.php

[6] http://www.thedailybeast.com/articles/2013/09/01/the-stars-of-blue-is-the-warmest-color-on-the-riveting-lesbian-love-sory-and-graphic-sex-scenes.htmlb




BILLET

« Soirée spéciale vers les J45 »,

mardi 22 septembre à Saint Quentin,

dans le cadre du Séminaire d’étude

 

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Sous le titre : « Emmanuel Carrère d’un couple à l’autre, vers d’autres vies que la sienne », Virginie Leblanc nous a donné sa lecture de l’œuvre. Thomas Roïc nous a présenté le travail de l’artiste Sophie Calle. Les deux exposés se sont croisés, en rendant les liaisons conscientes et inconscientes de l’un à l’autre sensibles et convaincantes.

Formidable soirée et pari tenu par nos collègues lillois, de faire apparaître les « liaisons inconscientes » que peuvent susciter les artistes auprès de leur public et de leurs lecteurs, ainsi que celles qui les animent et qui sont peut-être, on est en droit de le supposer, à l’origine de leur démarche ou de telle ou telle de leurs œuvres. E. Carrère d’abord, et sa fascination féroce pour l’acte horrible qui vient ruiner tout espoir d’humanité, S. Calle ensuite, qui utilise la douleur et l’errance pour des compositions soigneusement mises en scène et orchestrées, chacun nouant à sa façon théâtre, littérature et photographie. V. Leblanc et T. Roïc nous ont fait sentir comment les deux artistes appuient leur travail sur ce qui leur vient de l’Autre, mais aussi du semblable, du passant attrapé comme au hasard, et cependant jamais quelconque, car toujours articulé à leur démon intime.

Ceci n’est pas sans évoquer pour nous ce qui se joue sur cette « Autre scène » où les rêves, les actes manqués, les lapsus, le symptôme dévoilent quelques fragments de l’inquiétante étrangeté qu’est l’inconscient dans le parcours d’une cure, parfois jusqu’à son ressort secret.

C’est avec précision et au travers de citations choisies que V. Leblanc nous emmène bien au-delà de l’analyse littéraire, le long des méandres du processus créateur de plus en plus autobiographique chez E. Carrère. T. Roic nous présente S. Calle avec élégance, et avec le même souci d’exactitude que celui qui anime l’artiste. Il nous fait toucher l’humour et l’angoisse que produisent certaines de ses réalisations, son œuvre ; il nous fait saisir ce qui, dans sa démarche étrange et paradoxalement intrusive, insiste et fuit à la fois.




« On ne sait pas quand cela s’arrête »

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Des traumatismes comme entraves au « faire couple »

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