Éditorial

Voici chers lecteurs, un Hebdo-Blog consistant, en cet anniversaire de la naissance de Jacques Lacan le 13 avril 1901 !

D’abord deux dossiers, pour vous, s’entrecroisent et se nouent :

Rio de Janeiro, le Xe congrès de l’AMP et le Dossier l’Escabeau nous retiendront encore pour quelque temps : Marie-Hélène Blancard distingue dans le trajet d’un sujet en analyse deux modalités d’écriture : l’écriture escabeau, et l’écriture procédant de la cure.

De l’être à l’ex-sistence donc, et de Rio à Bruxelles, via … Paris ! Car de nouveau, l’action lacanienne de l’École de la Cause freudienne vrombit et accélère : vous connaissez déjà la magnifique affiche des Journées 45 de Philippe Metz. Et Bruxelles, PIPOL 7, approchent résolument. Ouvrons donc sans plus tarder  un nouveau dossier, PIPOL avec Vanessa Sudreau. Éric Zuliani lui emboîte le pas pour nous inviter à réfléchir sur « l’innocence », en se référant à Freud, J.-A. Miller et Lacan.

Et n’oubliez pas de vous attarder un moment sur l’entretien réalisé par l’HB avec Franck Rollier sur le colloque du CPCT d’Antibes du 18 avril 2015 : « Ados branchés, débranchés. Tous addicts ? » F. Rollier explicite pour l’HB le choix du thème de ce colloque qui, à sa façon, nous prend la main vers la Journée de l’Institut de l’Enfant… du printemps 2017, consacrée à l’adolescent !

Pierre Strelisky, lui, nous offre sa lecture du documentaire de Gérard Miller, Gérard Depardieu, l’homme dont le père ne parlait pas, dans laquelle il souligne la familiarité de l’acteur avec sa lalangue et son immense présence de corps parlant.

L’Envers de Paris, par la plume de son directeur, Philippe Benichou, nous convie aussi, mais au théâtre, le 18 avril, pour une pièce d’Ernst Toller, Hinkemann, mise en scène par Christine Letailleur. Et avec Romain-Pierre Renou, l’HB vous apporte un aperçu éclairé de la conversation qui s’est tenue lors de la dernière Soirée de la Bibliothèque autour de l’ouvrage collectif La psychanalyse à l’épreuve de la guerre établi sous la direction de Marie-Hélène Brousse.

Riches lectures pour deux semaines, chers abonnés : notez que l’Hebdo-Blog ne paraîtra pas le 20 avril mais vous ouvrira à nouveau ses fenêtres le 27.




Retirer l’escabeau pour accéder au sinthome

Jacques-Alain Miller, dans son Introduction au prochain Congrès de l’AMP, fait de l’escabeau un concept transversal qui « traduit d’une façon imagée la sublimation freudienne, mais à son croisement avec le narcissisme ». « Et voilà », ajoute-t-il, « un rapprochement qui est de l’époque du parlêtre »[1].

Enfant chagrin et adolescent rebelle, ce sujet avait trouvé très tôt sa solution – écrire des livres. L’écriture justifiait son existence et lui rendait la vie supportable. Mais il en éprouve l’impasse à la mort de son père : écrire ce qu’il appelle « le livre du père » le fixe à une jouissance mortifère dont il ne peut se défaire.

Il avait vérifié le pouvoir des mots et connu des succès littéraires. Pourtant il voyait dans l’écriture ce qui le rendait inapte à « la vraie vie ». Au fond, sa réussite était l’indice d’un ratage, un échec en lui du vivant qui s’était manifesté selon des modalités diverses : morosité et tristesse, impossibilité d’accéder à la paternité, mise à mal du corps dans des accidents à répétition, et surtout une perte du sentiment de la vie qui se solda, à la mort du père, par des idées suicidaires qui le précipitèrent chez l’analyste.

Écrire des livres ne faisait pas de lui un sujet désirant, même si cela l’avait maintenu en vie. Il lui fallait la parole adressée à l’Autre du transfert pour sortir de l’autisme de sa jouissance et trouver un accès au désir vivant, en dehors même de cette sublimation dont il avait fait son escabeau, d’autant qu’elle sustentait son narcissisme mortifère. De la sublimation, il devait faire symptôme.

Dans la cure, il cerne ce qu’il nomme sa « jouissance de n’être rien », véritable passion de l’être qui l’expose à la lâcheté morale et le rend étranger aux choses de la vie. Ce mode de jouir fait pièce à la jubilation narcissique qu’il éprouve lorsqu’il envoie un manuscrit à son éditeur : « Tout juste si je ne me vois pas avec le prix Nobel ! », avoue-t-il confus. Il se voit beau, il s’y croit, et sur le divan il trouve cela ridicule.

La position de l’analyste consiste à miser sur l’écriture du symptôme dans la cure pour contrer ce qui, dans cet escabeau écriture, le fixe à la pulsion de mort : « Je n’écris pas, dit-il, pour m’exprimer mais pour me taire ». Se taire, se terrer, s’enterrer, est la série signifiante qui oriente son mode de jouir ; ce qui suppose de sacrifier à l’Autre l’objet cause de son désir, la voix.

Après un accident spectaculaire, la coupure de l’acte analytique l’a amené à se passer de l’escabeau. A partir du moment où il ne s’est plus contraint à ce travail de forçat qu’était l’écriture, il a pu interroger son choix de jouissance en ces termes : « L’écriture est ce qui m’a permis d’être, sans jamais avoir à exister. »

Si ce qui fomente l’escabeau est une jouissance de l’être donc du sens, le sinthome qui tient au corps du parlêtre est, lui, hors-sens. Il « surgit de la marque que creuse la parole quand elle prend la tournure du dire et qu’elle fait événement dans le corps »[2]. C’est le point de réel où se vérifie l’existence du sujet, soit ce qui aurait pu ne pas être.

À la fin, dans un style épuré, il publie un livre qui procède de sa cure et témoigne d’une surprenante élucubration de savoir. Il y articule le lien entre le rêve, le trauma et le corps. Il en dégage la signification qui plombait sa vie – « je suis un accident – que l’analyste fait aussitôt résonner en séance, visant la percussion du corps par ce dire qui ne devait pas rester lettre morte.

En s’éloignant d’un corps qui ne cessait de se jouir au péril de sa vie, il retrouve l’usage d’un corps vivant dont il fera son stradivarius. Consentement au réel de l’existence, qui lui permet aujourd’hui de savoir y faire avec son sinthome et de s’affirmer comme désirant, là où l’écriture escabeau qui sustentait son narcissisme le condamnait à jouir de la déréliction de son être.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour, au XXIe siècle, Paris, AMP-ECF, collection Rue Huysmans, 2014, p. 314.

[2] Miller J.-A., ibid.




Vers le Congrès Pipol 7 : Victime !

Introduction

Avec le 3e Congrès européen qui se tiendra à Bruxelles les 4 et 5 juillet 2015 sous le titre Victime ! Pipol 7 met à l’ordre du jour une question cruciale pour notre époque.

Émotion, compassion, dévotion, furor sanandi, haine… combien de passions humaines ce signifiant peut-il charrier. Sujet pléthorique en notre siècle, il l’est surtout par l’inflation de protocoles, de groupes de paroles, de dédommagements en tous genre, de traitements visant à annuler la moindre parcelle de responsabilité subjective à ceux qui furent un jour, victimes !

En leur offrant d’épingler leur être depuis le préjudice subi, les sujets sont résorbés dans ce statut. Notre société dépense pourtant une incroyable énergie aux fins d’éviter que quiconque ne s’y affronte. Étrange paradoxe que celui de notre temps où chacun postule à une reconnaissance de ce statut de victime – généralisé tant dans les médias que dans le discours courant – alors même que la prévention et la sécurité s’emploient à faire reculer un réel qu’elles ignorent pourtant et qui cristallise souvent sous le signifiant Victime.

Pour se mettre en marche vers le Congrès, L’Hebdo Blog a eu l’idée de poser plusieurs questions à quelques membres du Comité de pilotage de l’événement, et à quelques autres… En guise de liminaire, L’Hebdo Blog vous livre les questions qu’il a posées à ses invités :

Victime ! avec son point d’exclamation sonne comme un verdict, un impératif, une sentence. Quel enjeu politique y a-t-il selon vous, particulièrement aujourd’hui, à effectuer un aggiornamento de ce statut ?

– Dans la société d’évaluation qui est la nôtre, diriez vous qu’il en va du signifiant « victime » comme de celui de « handicap » : au fond chacun semble a l’affût du degré de victimisation ou du taux de handicap dont il relève, eu égard à une norme rêvée ? Comment expliquer le succès de signifiants à priori si peu désirables ?

– La figure de la victime fascine et émeut si l’on en croit les foules que drainent les fictions les mettant en scène. Pourtant dans la vie elles suscitent aussi le rejet et peuvent voir se déchaîner à leur endroit une haine sans limite. Est-ce là un point que le Congrès va nous permettre d’appréhender ?

– À l’endroit de celui qui a subi drame ou préjudice, quelles nuances établiriez-vous entre la position empathique idéalisée et la « fraternité discrète » qu’évoque Lacan dans les Écrits ?

Vous aurez le plaisir de découvrir dès à présent la réponse d’Éric Zuliani dans ce même numéro, puis au fil des semaine qui nous séparent du Congrès, vous découvrirez les textes que nos invités auront bien voulu produire pour éclairer nos questions.

Le Congrès c’est dès aujourd’hui, mais pour y être, pensez à vous inscrire !