Éditorial

Voici chers lecteurs, un Hebdo-Blog consistant, en cet anniversaire de la naissance de Jacques Lacan le 13 avril 1901 !

D’abord deux dossiers, pour vous, s’entrecroisent et se nouent :

Rio de Janeiro, le Xe congrès de l’AMP et le Dossier l’Escabeau nous retiendront encore pour quelque temps : Marie-Hélène Blancard distingue dans le trajet d’un sujet en analyse deux modalités d’écriture : l’écriture escabeau, et l’écriture procédant de la cure.

De l’être à l’ex-sistence donc, et de Rio à Bruxelles, via … Paris ! Car de nouveau, l’action lacanienne de l’École de la Cause freudienne vrombit et accélère : vous connaissez déjà la magnifique affiche des Journées 45 de Philippe Metz. Et Bruxelles, PIPOL 7, approchent résolument. Ouvrons donc sans plus tarder  un nouveau dossier, PIPOL avec Vanessa Sudreau. Éric Zuliani lui emboîte le pas pour nous inviter à réfléchir sur « l’innocence », en se référant à Freud, J.-A. Miller et Lacan.

Et n’oubliez pas de vous attarder un moment sur l’entretien réalisé par l’HB avec Franck Rollier sur le colloque du CPCT d’Antibes du 18 avril 2015 : « Ados branchés, débranchés. Tous addicts ? » F. Rollier explicite pour l’HB le choix du thème de ce colloque qui, à sa façon, nous prend la main vers la Journée de l’Institut de l’Enfant… du printemps 2017, consacrée à l’adolescent !

Pierre Strelisky, lui, nous offre sa lecture du documentaire de Gérard Miller, Gérard Depardieu, l’homme dont le père ne parlait pas, dans laquelle il souligne la familiarité de l’acteur avec sa lalangue et son immense présence de corps parlant.

L’Envers de Paris, par la plume de son directeur, Philippe Benichou, nous convie aussi, mais au théâtre, le 18 avril, pour une pièce d’Ernst Toller, Hinkemann, mise en scène par Christine Letailleur. Et avec Romain-Pierre Renou, l’HB vous apporte un aperçu éclairé de la conversation qui s’est tenue lors de la dernière Soirée de la Bibliothèque autour de l’ouvrage collectif La psychanalyse à l’épreuve de la guerre établi sous la direction de Marie-Hélène Brousse.

Riches lectures pour deux semaines, chers abonnés : notez que l’Hebdo-Blog ne paraîtra pas le 20 avril mais vous ouvrira à nouveau ses fenêtres le 27.




Retirer l’escabeau pour accéder au sinthome

Jacques-Alain Miller, dans son Introduction au prochain Congrès de l’AMP, fait de l’escabeau un concept transversal qui « traduit d’une façon imagée la sublimation freudienne, mais à son croisement avec le narcissisme ». « Et voilà », ajoute-t-il, « un rapprochement qui est de l’époque du parlêtre »[1].

Enfant chagrin et adolescent rebelle, ce sujet avait trouvé très tôt sa solution – écrire des livres. L’écriture justifiait son existence et lui rendait la vie supportable. Mais il en éprouve l’impasse à la mort de son père : écrire ce qu’il appelle « le livre du père » le fixe à une jouissance mortifère dont il ne peut se défaire.

Il avait vérifié le pouvoir des mots et connu des succès littéraires. Pourtant il voyait dans l’écriture ce qui le rendait inapte à « la vraie vie ». Au fond, sa réussite était l’indice d’un ratage, un échec en lui du vivant qui s’était manifesté selon des modalités diverses : morosité et tristesse, impossibilité d’accéder à la paternité, mise à mal du corps dans des accidents à répétition, et surtout une perte du sentiment de la vie qui se solda, à la mort du père, par des idées suicidaires qui le précipitèrent chez l’analyste.

Écrire des livres ne faisait pas de lui un sujet désirant, même si cela l’avait maintenu en vie. Il lui fallait la parole adressée à l’Autre du transfert pour sortir de l’autisme de sa jouissance et trouver un accès au désir vivant, en dehors même de cette sublimation dont il avait fait son escabeau, d’autant qu’elle sustentait son narcissisme mortifère. De la sublimation, il devait faire symptôme.

Dans la cure, il cerne ce qu’il nomme sa « jouissance de n’être rien », véritable passion de l’être qui l’expose à la lâcheté morale et le rend étranger aux choses de la vie. Ce mode de jouir fait pièce à la jubilation narcissique qu’il éprouve lorsqu’il envoie un manuscrit à son éditeur : « Tout juste si je ne me vois pas avec le prix Nobel ! », avoue-t-il confus. Il se voit beau, il s’y croit, et sur le divan il trouve cela ridicule.

La position de l’analyste consiste à miser sur l’écriture du symptôme dans la cure pour contrer ce qui, dans cet escabeau écriture, le fixe à la pulsion de mort : « Je n’écris pas, dit-il, pour m’exprimer mais pour me taire ». Se taire, se terrer, s’enterrer, est la série signifiante qui oriente son mode de jouir ; ce qui suppose de sacrifier à l’Autre l’objet cause de son désir, la voix.

Après un accident spectaculaire, la coupure de l’acte analytique l’a amené à se passer de l’escabeau. A partir du moment où il ne s’est plus contraint à ce travail de forçat qu’était l’écriture, il a pu interroger son choix de jouissance en ces termes : « L’écriture est ce qui m’a permis d’être, sans jamais avoir à exister. »

Si ce qui fomente l’escabeau est une jouissance de l’être donc du sens, le sinthome qui tient au corps du parlêtre est, lui, hors-sens. Il « surgit de la marque que creuse la parole quand elle prend la tournure du dire et qu’elle fait événement dans le corps »[2]. C’est le point de réel où se vérifie l’existence du sujet, soit ce qui aurait pu ne pas être.

À la fin, dans un style épuré, il publie un livre qui procède de sa cure et témoigne d’une surprenante élucubration de savoir. Il y articule le lien entre le rêve, le trauma et le corps. Il en dégage la signification qui plombait sa vie – « je suis un accident – que l’analyste fait aussitôt résonner en séance, visant la percussion du corps par ce dire qui ne devait pas rester lettre morte.

En s’éloignant d’un corps qui ne cessait de se jouir au péril de sa vie, il retrouve l’usage d’un corps vivant dont il fera son stradivarius. Consentement au réel de l’existence, qui lui permet aujourd’hui de savoir y faire avec son sinthome et de s’affirmer comme désirant, là où l’écriture escabeau qui sustentait son narcissisme le condamnait à jouir de la déréliction de son être.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour, au XXIe siècle, Paris, AMP-ECF, collection Rue Huysmans, 2014, p. 314.

[2] Miller J.-A., ibid.




Vers le Congrès Pipol 7 : Victime !

Introduction

Avec le 3e Congrès européen qui se tiendra à Bruxelles les 4 et 5 juillet 2015 sous le titre Victime ! Pipol 7 met à l’ordre du jour une question cruciale pour notre époque.

Émotion, compassion, dévotion, furor sanandi, haine… combien de passions humaines ce signifiant peut-il charrier. Sujet pléthorique en notre siècle, il l’est surtout par l’inflation de protocoles, de groupes de paroles, de dédommagements en tous genre, de traitements visant à annuler la moindre parcelle de responsabilité subjective à ceux qui furent un jour, victimes !

En leur offrant d’épingler leur être depuis le préjudice subi, les sujets sont résorbés dans ce statut. Notre société dépense pourtant une incroyable énergie aux fins d’éviter que quiconque ne s’y affronte. Étrange paradoxe que celui de notre temps où chacun postule à une reconnaissance de ce statut de victime – généralisé tant dans les médias que dans le discours courant – alors même que la prévention et la sécurité s’emploient à faire reculer un réel qu’elles ignorent pourtant et qui cristallise souvent sous le signifiant Victime.

Pour se mettre en marche vers le Congrès, L’Hebdo Blog a eu l’idée de poser plusieurs questions à quelques membres du Comité de pilotage de l’événement, et à quelques autres… En guise de liminaire, L’Hebdo Blog vous livre les questions qu’il a posées à ses invités :

Victime ! avec son point d’exclamation sonne comme un verdict, un impératif, une sentence. Quel enjeu politique y a-t-il selon vous, particulièrement aujourd’hui, à effectuer un aggiornamento de ce statut ?

– Dans la société d’évaluation qui est la nôtre, diriez vous qu’il en va du signifiant « victime » comme de celui de « handicap » : au fond chacun semble a l’affût du degré de victimisation ou du taux de handicap dont il relève, eu égard à une norme rêvée ? Comment expliquer le succès de signifiants à priori si peu désirables ?

– La figure de la victime fascine et émeut si l’on en croit les foules que drainent les fictions les mettant en scène. Pourtant dans la vie elles suscitent aussi le rejet et peuvent voir se déchaîner à leur endroit une haine sans limite. Est-ce là un point que le Congrès va nous permettre d’appréhender ?

– À l’endroit de celui qui a subi drame ou préjudice, quelles nuances établiriez-vous entre la position empathique idéalisée et la « fraternité discrète » qu’évoque Lacan dans les Écrits ?

Vous aurez le plaisir de découvrir dès à présent la réponse d’Éric Zuliani dans ce même numéro, puis au fil des semaine qui nous séparent du Congrès, vous découvrirez les textes que nos invités auront bien voulu produire pour éclairer nos questions.

Le Congrès c’est dès aujourd’hui, mais pour y être, pensez à vous inscrire !




Victime innocente

La position de victime ne va pas sans une certaine innocence : ne dit-on pas « victime innocente » – pléonasme ou pas ? – pour qualifier dans des faits divers telle personne prise dans un attentat, tel enfant proie d’un prédateur, tel individu tombé sous les balles d’un tireur fou ? Il existe même une convention d’assurance réglementant le statut des « victimes innocentes ».

Sur l’innocence, Freud s’est prononcé au moins à deux endroits de son œuvre.

D’abord concernant certains mots d’esprit que Freud désigne par le terme d’innocent, opposés aux mots d’esprit tendancieux. Il donne alors en exemple « un mot d’esprit fondé sur des mots qui soit aussi innocent que possible »[1] : une jeune fille reçoit l’annonce d’une visite pendant qu’elle fait sa toilette. « Ah ! quel dommage », soupire-t-elle, « c’est au moment où on est le plus attirant [am anziehendsten] / le plus en train de s’habiller qu’on n’a pas le droit de se montrer ». Freud se reprend alors, embêté par ce choix : difficile en effet de ne pas lire un côté tendancieux dans ce jeu de mots « innocent » ! Eh bien, c’est tout le problème du parlêtre et sa solution. Les mots peuvent être « franchement simplets » comme il dit, réduits par la psychologie à de simples véhicules d’une communication, ils ne sont jamais innocents : les phénomènes de satisfaction qu’ils produisent – le plaisir et son au-delà – sont bien réels quand nous les employons tout comme quand nous les recevons. C’est parce que la langue est équivoque que cette satisfaction est possible ; c’est parce qu’elle est équivoque qu’un sujet s’y trouve impliqué : il n’est alors plus victime, mais embarqué, dirait Pascal, ou comme se nommait une analysante : victime responsable.

Le second moment où Freud évoque l’innocence, c’est sous la forme d’une question concernant la responsabilité de nos rêves – autre production langagière –, spécifiquement ceux qui sont « immoraux » : « devons-nous assumer la responsabilité du contenu de nos rêves ? » [2] Avant de donner sa réponse, il note que ce contenu immoral de nos rêves a contribué à nier leur évaluation psychique. Dépourvus de sens, plus besoin de les assumer : nous sommes alors victimes abusées par une activité psychique perturbée, autre présupposé de la psychologie qui s’inscrit dans le prolongement du sujet… de l’expérimentation victime d’une illusion d’optique, par exemple. À l’inverse, la réponse de Freud est sans appel : « Il va de soit que l’on doit se tenir pour responsable des motions malignes de ses rêves. Qu’en faire autrement ? Si le contenu du rêve – bien compris – n’est pas le fait de l’inspiration d’esprits étrangers, il est alors une partie de mon être. »[3]

Parcourant ces deux courtes références, on s’aperçoit que la figure de la victime est une plaque particulièrement sensible à l’idéologie du « moi moderne », comme s’exprimait Jacques-Alain Miller en 1966[4] ; cela n’a pas pris une ride et s’est même accentué. On pourrait dire que la psychologie comme les médias produisent les formes imaginaires d’un « sujet » de la connaissance paranoïaque, véritable machine à méconnaître ce qui l’anime. C’est pourquoi on a le goût du fait divers : de l’autre méchant en pagaille, mais point de sujet. Curieusement, la figure de la victime innocente émanant de cette connaissance paranoïaque s’accompagne du renforcement d’un mouvement accusateur – se développant en psychologie comme dans les médias – véritable police des mots et des jouissances.

On aura compris, par ces références freudiennes, que la psychanalyse apprend quelque chose sur la langue : elle est loin d’être innocente. Elle est équivoque dans la moindre phrase – à l’exemple du « C’est bien… ça » de Nathalie Sarraute dans Pour un oui, pour un non –, et jouissance dans le moindre heurt.

Lacan lui-même en 1956, devant un parterre de médecins voulant se former à la psychanalyse et rencontrer des « victimes émouvantes », leur disait : « je voudrais vous faire remarquer avant de vous quitter cette année, que pour être des médecins, vous pouvez être des innocents, mais que pour être des psychanalystes, il conviendrait tout de même que vous méditiez de temps en temps sur un thème comme celui-ci, bien que ni le soleil ni la mort, ne se puissent regarder en face. Je ne dirai pas que le moindre petit geste pour soulever un mal donne des possibilités d’un mal plus grand, il entraîne toujours un mal plus grand. C’est une chose à laquelle il conviendrait qu’un psychanalyste s’habitue, parce que je crois qu’il n’est absolument pas capable de mener en toute conscience sa fonction professionnelle sans cela. »[5]

[1] Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), Paris, Gallimard/folio essais, 1988, p. 184.

[2] Freud S., « Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves » (1925), Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, p. 146.

[3] Ibid.

[4] Miller J.-A., « Index raisonné des concepts majeurs – Éclaircissement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 894.

[5] Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 361.




« Ados branchés, débranchés. Tous addicts ? »

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Gérard Depardieu, le corps parlant

Gérard Miller poursuit son étude de portraits, de caractères, d’hommes d’exception, en réalisant avec l’aide d’Anaïs Feuillette des films pour la télévision qui sont à chaque fois applaudis par l’opinion. L’enthousiasme de cet accueil est évidemment mérité, tant chacun des morceaux de cet opus est fabriqué avec intelligence, minutie et conviction, G. Miller proposant avec sa voix soyeuse une interprétation ferme et structurée du personnage qu’il étudie. Ici la forme égale le fond, la délicatesse du style se noue à la profondeur de la perspective pour faire de ces émissions un moment de bonheur télévisuel où l’on a cette impression exquise de se sentir intelligent.

Après DSK l’homme qui voulait tout, c’est Gérard Depardieu qui était mis en scène, pendant une heure et demie, le lundi 23 mars sur FR3, à 20h30, sous le titre : Gérard Depardieu, l’homme dont le père ne parlait pas. Deux millions de téléspectateurs ont regardé ce film dès le lundi soir, et il a fait partie des replay les plus visionnés de la Toile. Les critiques ont été unanimes à saluer la réussite de l’entreprise, quelquefois avec naïveté : « Gérard Miller psychanalyse Gérard Depardieu »[1] ; quelquefois avec finesse : « Ce n’est pas un hasard si après avoir réalisé un document sur DSK, Gérard Miller et Anaïs Feuillette ont souhaité en réaliser un sur Gérard Depardieu. Ils trouvent entre les deux hommes au moins un point commun : l’inconscient de l’acteur, comme celui de l’ancien directeur du FMI, est celui d’un personnage de roman »[2]

Un vrai roman – on pense à Sollers. Pourtant ce n’est pas ce trait là qu’épaissit G. Miller, même si son commentaire tend à donner du sens à la trajectoire d’une vie, en l’orientant selon une ligne simple, un arc élégant, c’est-à-dire en nouant le réel et sa fiction. C’est plutôt le nom de jouissance du sujet que cherche à fixer – au sens photographique – G. Miller dans le portrait qu’il fait. Le bain révélateur est le savoir de la psychanalyse, l’application, l’immersion dans ce bain spécial n’a pas ici de prétention thérapeutique (« section de psychanalyse appliquée, ce qui veut dire de thérapeutique »)[3], mais a vocation de révéler quelque chose qui pouvait passer inaperçu. Par exemple, la thèse qui gouvernait le reportage sur Dominique Strauss-Kahnn était l’illimité de son vouloir. Avec G. Depardieu, même s’il y a ici aussi la découverte d’un personnage que rien n’arrête – est-ce une fascination ?, mais sans doute « l’homme sans ambages »[4] exerce t-il sur tous les hommes un tel attrait –, l’orientation se fait plus avec la petite boussole du nachträglich, du point de capiton, pour dessiner moins un « Je suis ce que je suis » qu’un « Je suis comme mon père ». La voix off de G. Miller dit un commentaire qui sait se lover dans la recommandation de Lacan : « le rhéteur qu’il y a dans l’analyste n’opère que par suggestion. Il suggère, c’est le propre du rhéteur »[5].

« De sa vie, pour ceux qui n’en connaissent que son écume »[6], commence G. Miller avant de plonger dans la nature des vagues qui ont construit ce gigantesque acteur, « il n’y a pas, comme le laisse entendre avec dépit l’opinion commune, deux Gérard Depardieu, celui des valseuses et le russo-belge qui s’enfuit pour ne pas payer le fisc. Il a grossi mais il n’a pas changé. » Il est, comme le dit à un moment sa seconde femme, « immensément fidèle ».

Cet exorde posé, la biographie peut se déployer, écrite sur le mode d’une chronologie minutieuse qui, de Châteauroux à nulle part, à huit cents kilomètres à l’est de Moscou, à travers des interviews de ses amis, de ses femmes, de G. Depardieu lui-même, soutenue par une image toujours élégante, jamais ostentatoire, décrit avec cette neutralité bienveillante qui est le lot du psychanalyste, un homme à la présence inouïe. Pourtant il était né non désiré, d’une mère résignée et d’un père taiseux – le Dédé –, dans une famille de six enfants. « Je suis né là, le long des murs de la rue du Maréchal Joffre, quartier de l’Omèle, à Châteauroux. On vivait dans deux petites pièces, on était les uns sur les autres »[7].

Adolescent, il aurait pu se laisser aller à rien, envahi par l’ennui, mais son désir visible, incandescent, quelque chose d’intense fut remarqué, et « celui qu’on ne pouvait pas retenir » fut accueilli par une famille de bourgeois castelroussins éclairés. Puis il part à Paris avec son copain Michel Pilorgé et très vite il réussit. Jean-Laurent Cochet, à qui il s’impose dès l’instant qu’il le voit, dit de lui : « C’était un viking. Il a fait une entrée fulgurante, inoubliable, dans mon univers. »

Bientôt, G. Depardieu est surpris de « lire pour la première fois des choses gentilles écrites sur un type qui portait le même nom que moi ».

Puis la biographie se déroule : les années 70 avec le succès des Valseuses, son mariage avec Elisabeth et les deux enfants, la maison de Bougival ; les années 80 avec la rencontre avec Truffaut – « Je suis un Jeune Premier agricole », dit l’acteur – ; les années 90 avec Cyrano, l’Oscar du meilleur acteur qu’une cabale montée contre lui l’empêche d’obtenir. C’est la « première attaque fragilisant l’homme à qui tout réussissait ». Déprimé par Hollywood, il trouve des racines angevines, et les images sont belles où, avec Jean Carmet – encore un père de substitution –, ils se font, comme deux jeunes poulains qu’ils ne sont plus, des tendresses inquiètes. Jean Carmet meurt, et Barbara et Marguerite Duras. « Je suis vide », dit G. Depardieu.

« L’arrivée du XXIe siècle allait sonner définitivement le glas du bonheur », note en écho G. Miller. Guillaume, le fils de G. Depardieu, meurt. À l’église, celui-ci lit la fin du Petit Prince : « -Tu comprends. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C’est trop lourd »[8].

C’était fini. « La suite était du bonus », comme dit l’un de ses amis. Il n’habite pas le château qu’il a acheté, c’est pour le regard des autres, lui habite en face. « Je n’ai aucune sensation de bien-être de propriétaire. » Dans Mammuth, il roule en moto à la recherche d’un passé improbable. Dans son dernier film, il retrouve Isabelle Huppert pour partir dans Valley of Love à la recherche d’un fils disparu.

Trente ans d’analyse n’ont pas réussi à mordre sur ceci que « Gérard Depardieu n’a jamais eu d’aptitude au bonheur ». Il n’a cessé de rencontrer des pères, de Mahomet à Mitterrand, sans pouvoir jamais se fixer à un objet perdu dès le départ. « Je voulais des enfants, mais pour la suite je ne savais pas. Il aurait fallu que je trouve les mots, mais les mots je ne les avais pas. J’ai la capacité de dire ceux des autres mais, pour les miens, je suis toujours le fils de Dédé. »

Il est finalement l’envers du Cyrano qu’il incarna si bien, qui parlait autant qu’il voulait, mais était empêtré par son corps. G. Miller avait autrefois fait un exposé sur le masochisme du héros de Rostand qui toujours renonce à accueillir les fruits de la gloire : « Eh bien ! toute ma vie est là : Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire, D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! »[9] Depardieu, dit Miller, est l’homme dont le père ne parlait pas, et qui d’ailleurs dut, au début de sa carrière, prendre des cours d’orthophonie pour apprendre à parler. Et peut-être « son long voyage, ajoute-t-il, ne fait-il que le ramener dans le Berry, à Châteauroux…/… Il est resté l’enfant à qui son père n’avait jamais dit non, à qui sa mère avait toujours laissé sa porte ouverte. »

Oui sans doute. Mais ajoutons peut-être, avec notre misérable langue de bois, que le sens de l’histoire de cet homme ne sait pas dire comment, pourquoi, cet acteur est un acteur de lalangue. Par exemple, jouant Britannicus au début de sa carrière, G. Depardieu rapporte que, disant : « J’aime, (que dis-je, aimer ?), j’idolâtre Junie. »[10], il entendait que Junie jaillissait de l’âtre où elle gisait. Et il ajoute : « Ce n’était pas si loin, ce sens caché ». Nombreux sont ceux qui ont noté ses deux voix, la douce et la tonitruante. Chacun voit bien que G. Depardieu est un familier de sa lalangue, et aussi qu’il est un corps, une présence, un charisme sans racines, un corps parlant.

Son dernier mot ce n’est pas « Mon panache » cher à Cyrano c’est, dans une interview au Courrier de l’Ouest, au moment du dernier Festival Premiers Plans : « On m’a viré de la France. » [11]

Je ne sais plus comment m’habiter.

[1] TV mag, www:/BFMTV.com.culture/gerard-miller-psychanalyse-depardieu

[2] www:/France3.fr

[3] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 231.

[4] Lacan J., « Subversion du sujet… », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 825.

[5] Lacan J., « Le moment de conclure », Ornicar ?, Bulletin Périodique du Champ Freudien, Automne 1979, 19, p. 8.

[6] Miller G., Feuillette A., Gérard Depardieu, l’homme dont le père ne parlait pas, 2015, 90 minutes, production Morgane-Deux cafés l’addition, idem pour les citations suivantes sauf autres occurences.

[7] Depardieu G., ça s’est fait comme ça, XO éditions, 2014, p. 11.

[8] Saint-Exupery (de) A., Le Petit Prince, Paris, Gallimard, 1946, p. 88.

[9] Rostand E,. Cyrano de Bergerac, Acte V, scène VI, 2500, Paris, Le Livre de Poche, 2011, p. 345.

[10] Racine J., Britannicus, Acte II, scène II, 380, Paris, Folio, 2000, p. 72.

[11] Courrier de l’Ouest du 19 janvier 2015.




Un homme seul

L’Envers de Paris vous convie à une soirée au Théâtre de la Colline[1] ce samedi 18 avril. Philippe Benichou et Christiane Page débattront à l’issue de la représentation avec Christine Letailleur qui met en scène Hinkemann d’Ersnt Toller. Une pièce bouleversante, écrite en 1921, sur la solitude d’un sujet et l’impossibilité d’aucune solution politique à son malheur, sur fond de la montée de l’antisémitisme dans l’Allemagne de l’après Première Guerre mondiale.

Christine Letailleur nous parle de son choix de monter cette pièce aujourd’hui :

« […] Pourquoi monter à un moment donné tel texte et pas un autre ? Pourquoi est-ce une nécessité, cruciale, voire obsédante ? En fait, je me suis aperçu, à travers les œuvres que je montais, qu’une question me taraudait, m’obsédait : la question du désir. […] Les deux derniers textes que j’ai montés, Le Banquet de Platon et Hinkemann de Toller, interrogent fortement cette notion-là. […]

Entre Platon et Freud, entre Toller et Freud, il y a des ponts. Hinkemann, c’est l’histoire d’un jeune soldat qui s’en revient de la guerre mutilé et amputé. […] il comprend qu’il ne pourra parvenir à retrouver une paix intérieure, un quelconque bonheur sur terre : “Au fond, Priape”, écrit Toller, “ce dieu au sexe dressé, est notre seule raison de vivre”. […] Par-delà l’aspect historique, sociologique d’une époque donnée […], cette œuvre nous renvoie aussi à nous-mêmes, à notre propre société, à notre propre modernité. Qu’est-ce qui fait qu’un homme, ou une femme, puisse se sentir, aujourd’hui, à l’image d’Hinkemann, mutilé, amputé dans sa propre chair ? » (Entretien avec Christine Letailleur par Christiane Page, à paraître dans Théâtre et psychanalyse : regards croisés sur le malaise dans la civilisation, dir. C. Page, C. Korestzky et L. Jodeau-Belle, éd. L’Entretemps.)

[1] La Colline, théâtre national, 15, rue Malte-Brun, 75020 Paris.

Réservations au tarif préférentiel de 20 euros (14 pour les – de 30 ans) auprès de Ninon Leclère au 01 44 62 52 10.




« La guerre, effet de discours »

Soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne

jeudi 2 avril 2015

Cette Soirée de la Bibliothèque proposait une conversation entre le public et certains des auteurs ayant participé à l’ouvrage collectif paru en ce début d’année, La psychanalyse à l’épreuve de la guerre[1], établi sous la direction de Marie-Hélène Brousse. Les auteurs présents (Marie-Hélène Brousse, Nathalie Georges-Lambrichs, Bénédicte Jullien, Bertrand Lahutte, Yasmina Picquart, Francis Ratier, Antoni Vicens) ont pu discuter des différents enseignements que la psychanalyse et les psychanalystes peuvent tirer de cette activité proprement humaine qu’est la guerre.

Considérer la guerre comme effet de discours, c’est aborder la face obscure de la civilisation et écarter l’idée commune d’opposer guerre et civilisation, la guerre étant alors comprise comme simple assouvissement de la dite agressivité naturelle de l’homme. Bien au contraire, conjointe au processus de civilisation, la guerre est aussi source de création, comme le manifeste l’épanouissement de l’ingéniosité humaine en temps de guerre – il n’y a qu’à voir l’ensemble des progrès que font la science, la technique, la technologie, la médecine, etc., en temps de guerre, depuis le début de l’histoire de l’humanité, pour s’en convaincre. Insistant sur le terme de « commerce » dont parle Lacan dans le Séminaire V, quand il dit de la guerre qu’elle est la modalité fondamentale du « commerce interhumain », Marie-Hélène Brousse souligne et précise en quoi la guerre a un lien plus structural que la paix avec la constitution de l’objet commun puisqu’elle partage entièrement ce qui le fonde : soit la rivalité (dimension imaginaire avec le stade du miroir) et la concurrence (dimension symbolique avec la valeur phallique).

L’autre enseignement que la guerre peut apporter à la psychanalyse, consiste à prendre au sérieux la dimension réelle qu’elle porte en son sein. Tout d’abord dans le simple fait qu’elle est ce qui revient toujours à la même place : dans l’histoire de l’humanité, la guerre est la norme, la paix, l’exception. Mais plus encore, la guerre enseigne sur la jouissance en présentifiant le réel de la mort qui vise le vivant dans l’effectivité de la destruction des corps biologiques, dimension inséparable de toute véritable guerre digne de ce nom. En ce sens, pour reprendre l’hypothèse que proposait Laura Sokolowsky dans son introduction, « détruire les corps pour imaginer le réel : ce serait, peut-être, l’inconscient de la guerre. »

Mais n’a pas été oublié non plus au cours de cette soirée ce que la pratique de la psychanalyse peut enseigner sur la guerre. Si l’un des deux axes qui ont présidé à l’élaboration de La psychanalyse à l’épreuve de la guerre est l’axe épistémique, le second est celui de la clinique, au un par un, comme ont pu en témoigner au cours de cette soirée Antoni Vicens et Yasmina Piquart. Ils ont chacun fait part, l’un sur la guerre d’Espagne, l’autre sur la guerre d’Algérie, via leur propre expérience de la psychanalyse, de la façon dont la guerre leur était intime.

Enfin, thème des plus actuels, cette soirée s’est terminée sur les perspectives théoriques et cliniques qui se présentent aux psychanalystes lacaniens d’aujourd’hui quant aux nouvelles modalités de manifestation de la guerre en ce XXIe siècle, étant entendu que la guerre demeure un des phénomènes fondamentaux qui nous renseigne sur la manifestation du réel de la jouissance dans nos sociétés contemporaines.

[1] Brousse M.-H. (sous la direction de), La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Paris, Berg International, janvier 2015.