Éditorial

Écrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons. 

(Virginia Woolf, Une chambre à soi, Denoël 1992, p. 159).

L’Hebdo-Blog de l’ECF, de l’ACF et des CPCT tient à témoigner de sa tristesse et de sa colère devant l’ignominie qui s’est déroulée le 7 janvier envers  la rédaction de Charlie-Hebdo et qui s’est poursuivie les deux jours qui ont suivi.

Nous n’oublierons jamais que la liberté de parole et le mot d’esprit sont au cœur même de la psychanalyse.

Oui, il y a Charlie. Et il y a eu aussi Montrouge, Vincennes, le drame à l’Hyper Cacher.

Nous nous associons avec les  Conseils de l’ECF, de l’AMP, et de la NLS, dans ce drame.

À lire dans Le Point, paru le samedi 10 janvier, « Le retour du blasphème », de Jacques-Alain Miller, ainsi que l’ensemble du numéro.

À (re)lire, ici tout de suite,  deux textes, un pamphlet de Voltaire présenté par Luc Garcia, et un rappel freudien de Laura Sokolowsky : comme nous l’indique Freud, le Witz est une boussole.




De l’horrible danger de la lecture

Jacques-Alain Miller, dans le numéro spécial du Point consacré à la tragédie de mercredi au journal Charlie Hebdo écrit ceci : « Les doctrines de la tradition ne furent pas réfutées, note Leo Strauss, mais chassées par le rire », et il ajoute « Charlie Hebdo était parmi nous comme la butte-témoin de cette dérision fondatrice ». Fonder cette dérision, Voltaire fut de ceux-là. Occasion de lire ce texte « De l’horrible danger de la lecture », qui fit date dans l’histoire pamphlétaire des Lumières. 

Luc Garcia

De l’horrible danger de la lecture

Voltaire

Nous Joussouf-Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.
Comme ainsi soit que Saïd-Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit État nommé Frankrom, situé entre l’Espagne et l’Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l’imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus par leur zèle contre l’esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l’imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées.
1° Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l’ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.
2° Il est à craindre que, parmi les livres apportés d’Occident, il ne s’en trouve quelques-uns sur l’agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu’à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d’âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.
3° Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d’histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l’imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l’équité et l’amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.
4° Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d’éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.
5° Ils pourraient, en augmentant le respect qu’ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu’il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.
6° Il arriverait sans doute qu’à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.
A ces causes et autres, pour l’édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s’instruire, nous défendons aux pères et aux mères d’enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l’ancien usage de la Sublime-Porte.
Et pour empêcher qu’il n’entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l’Occident septentrional; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira.
Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l’an 1143 de l’hégire.




Le Witz, boussole freudienne

Nous n’oublierons jamais que la liberté de parole et le mot d’esprit sont au cœur même de la psychanalyse, comme nous l’indique Freud, pour qui le Witz est une boussole.

Dans son appendice à l’ouvrage sur le mot d’esprit, Freud évoque le rapport entre le surmoi et l’attitude humoristique. L’humour y apparaît sous les espèces d’une défense contre le réel. Freud lui donne ainsi la parole  : «  Regarde ! voilà le monde qui te semble si dangereux ! Un jeu d’enfant ! le mieux est donc de plaisanter ! » ( S.Freud, L’humour, (1928), appendice à Le mot d’esprit et ses rapports à l’ inconscient, coll. Idées/ Gallimard, p.408). Il en déduit qu’il reste beaucoup de choses encore à apprendre sur le surmoi.

Dans le Seminaire IV, Lacan énumère pour sa part les variétes du rire. Il y a le rire du rire, le rire lié au fait qu’il ne faut pas rire, le fou rire des enfants, le rire d’angoisse, de la menace imminente, le rire gêné de la victime, le rire du deuil brusquement appris. (J.Lacan, Le Séminaire, Livre IV, Les formations de l’inconscient, Seuil, 1998). Le rire procède toujours d’une libération de l’image spéculaire, il surgit de l’écart produit entre l’image narcissique du moi, le prestige associé à sa stature, et ce qui se présente de réel sous nos yeux. L’image continue d’exister dans l’imaginaire dans son unité et sa prestance à l’instant même où le sujet se trouve dans une situation embarassante ou ridicule. C’est de l’écart entre le réel et l’imaginaire, par conséquent, que nous rions.