«La surmoitié, toi, moi, etc.» & «Que reste-t-il de nos paroles d’amour ?»

« Le pacte initial, le tu es ma femme ou tu es mon époux auquel je fais souvent allusion quand je vous parle du registre symbolique, n’a vraiment rien dans son abstraction cornélienne pour saturer nos fondamentales exigences. » [1]

______________________________

La surmoitié, toi, moi, etc.[2]

Guy Briole

C’est en reprenant une observation de Sartre sur ceci que, dans l’amour que nous attendons de celui dont on veut être aimé, l’engagement n’est pas totalement libre, que Lacan avance cette formule qu’il appelle le pacte initial : « […] tu es ma femme ou tu es mon époux […] » [3]. Un pacte qu’il situe dans le registre symbolique mais pour lequel, néanmoins, il souligne aussi qu’il s’égare dans une sorte « d’engluement corporel de la liberté » [4]. En fait il existe une exigence qui excède le libre engagement. C’est un des nombreux malentendus de ce qui peut faire nouage entre un homme et une femme. Mal-entendu, le découpage du mot par le trait d’union peut s’écouter comme étant encore une de ces ritournelles lacaniennes. Donc, posons-nous la question : un homme et une femme peuvent-ils s’entendre ? Lacan répond : « Je ne dis pas non. Ils peuvent comme tels s’entendre crier » [5]. Il ajoute qu’aussi bien ils arrivent à s’entendre autrement. Par exemple sur une « affaire » ; entre-autres, « l’entente au lit » ; ce qui ne veut pas dire que ce soit la pleine réussite car, de ce point de vue-là, le ratage est aussi une modalité d’accomplissement.

La faire mère

« Tu seras la mère de mes enfants » pourrait être l’énoncé de substitution qui viendrait, après les surprises de la rencontre, apaiser l’angoisse des délices du doute. Un homme a toujours quelque chose à perdre dans le face à face avec une femme décidée à le rester. Il est empêtré dans l’insupportable à penser la perte et, l’enfant, peut aussi faire bouchon pour lui. Un bouchon balloté sur les flots agités de l’impossible réconciliation homme/femme et qui peut provoquer une chute brutale d’avoir cru pouvoir faire exister le rapport sexuel. Alors il a pu, au vif de ces « affaires » de couple, et pour garder l’amour de sa femme, s’être précipité à la faire mère. Ainsi, inconsciemment, il échappait à la castration de ne pas avoir à la mettre en jeu, en se montrant désirant. L’option prise était sur l’autre versant : faire le père auprès de la mère, s’affairer avec elle autour de l’enfant. On pourrait dire que c’est un père d’aujourd’hui ; sauf que cela existe de toujours.

Lacan n’hésitait pas à situer la fonction du père réel sur le versant castrateur par sa présence effective, « besognant […] la mère. » [6] Autrement dit, celui qui se tourne vers la femme que la mère est.

Mais voilà que se profilent d’autres embrouilles. La jalousie en est une. Comment cette femme qu’il « a faite mère » en viendrait aujourd’hui à moins s’occuper des enfants et à dire son insatisfaction de femme. S’il « adore » la femme en elle, il a raté à l’emmurer dans la figure d’une « mère admirable ». C’est alors que se déploie le dialogue de sourds du couple : là où il la veut « admirable », versant mère, elle cherche à être « admirée », pour le moins, « regardée » comme femme par un homme. Quand il tente de se convaincre qu’il la désire, un détail manque : ce désir surgit chez lui quand il prend conscience que c’est elle qui ne le désire plus ! La femme a fait exploser la mère ; elle pourrait donc désirer ailleurs. Le voilà désemparé face au défi de cette rebelle ; doublement belle !

Tentés par l’amour

L’amour est la réponse la plus sure à faire bouchon à la castration, au rapport sexuel qu’il n’y a pas. L’homme n’a alors d’autre choix que de croire à l’amour et, pour cela, il croit une femme car elle y croit, elle aussi : elle aime l’amour. Alors, pourquoi la croire ? Mais, dit Lacan, « parce que l’on n’a jamais de preuve qu’elle ne soit pas absolument authentique. » [7] Et, plus généralement, les femmes sont tellement intéressées à parler d’amour que cela intrigue les hommes, eux, de leur côté, très occupés à essayer de lever les doutes qui les taraudent et de s’adonner à la répétition.

Oser la modernité 

Au XXIe siècle comment un homme doit-il se situer par rapport à une femme ? En privilégiant la recherche d’une complicité, à partir du féminin ? Au contraire doit-il, peut-il, soutenir une position plus assurée du côté « viril » ? C’est qu’aujourd’hui, l’une comme l’autre de ces deux postures, peuvent être contestées, par les femmes elles-mêmes.

La rencontre du pas-tout et de la norme mâle est toujours manquée ou, pour le moins, elles n’ont pas la même temporalité. J.-A. Miller oppose l’atemporalité de l’amour à la temporalité de la jouissance. Côté homme, dit-il, la jouissance phallique a un cycle, c’est une jouissance « scandée » : quand c’est joui, c’est joui ; ça tombe ; c’est fait ! [8] » Du côté féminin, quand c’est joui, ça ne peut pas finir ainsi, l’amour prend le relai. Alors toutes les temporalités se rencontrent : ensembles, l’une après l’autre, l’une avant l’autre.

Par ailleurs, il semble que l’on s’oriente toujours davantage vers des modes de jouir qui impliquent moins la mise en jeu des corps ; chacun pouvant se suffire avec les appareillages de la modernité. On demande de l’amour. Pour la jouissance, il serait possible de faire autrement. Le pulsionnel pousse sous le voile de l’amour, mais ne perce pas, il s’est rendu au sacrifice sur l’autel du pas-tout.

De la surmoitié au pas-tout

La tentation serait, tout de même, de se retrouver dans l’espace de l’étreinte dont la compacité recouvrirait tout sauf que, si la femme y est, c’est comme pas toute. « Rien de plus compact qu’une faille » [9], c’est le ratage assuré. Le surmoi pousse à l’impératif jouis en même temps que, dans cette course, se vérifie l’impossibilité de rejoindre sa surmoitié [10].

La psychanalyse ne promet pas un nouvel amour, elle confirme l’impossible du rapport entre les sexes. Néanmoins, le nouveau pourrait être au bout de l’analyse, dans un rapport différent à son inconscient. Lacan évoque un « amour civilisé » [11]. Configuration dans laquelle un homme un peu moins « encombré du phallus » [12] pourrait faire d’une femme, non pas son symptôme, mais sa partenaire. Dans ce lien nouveau il pourrait, lui aussi, y être comme pas-tout. Par exemple en offrant à une femme, non pas ce que l’on n’a pas, mais un intérêt singulier pour elle, qui ne l’aliène pas ; qui ne l’oblige pas se situer dans le rapport à une demande, ni dans une exigence de réciprocité, en miroir.

Pierre Naveau, dans son très beau livre, Ce qui de la rencontre s’écrit, souligne qu’il est essentiel, afin que le lien reste vif, que ce qui fut contingent dans la rencontre « se renouvelle constamment à travers l’impossible conversation entre les deux « amants ». « Qu’elle soit impossible n’empêche pas qu’elle existe. » [13]

______________________________

Que reste-t-il de nos paroles d’amour ?

Rose-Paule Vinciguerra

 

Symbolique

Ces paroles « tu es ma femme », « tu es mon époux » dont Lacan fait état au fondement de la relation de couple dans le mariage – mais pas seulement – sont des paroles qui reconnaissent le partenaire comme tel. Comme le théorise le philosophe John Austin dans son ouvrage « Quand dire, c’est faire » [14], une telle formulation est un performatif, c’est-à-dire que ce n’est pas un constat, cela ne se pose pas sur un plan de vérité objective. Mais cela révèle une valeur de vérité subjective concernant le sujet qui émet cette proposition et à ce titre, c’est une énonciation qui engage le sujet qui parle.

Lacan dans le « Discours de Rome », dès 1953, avait dit de cette parole de pacte qu’elle était un « hommage lige » [15] fondant le sujet qui parle dans son authenticité. En quoi ?

Cela le fonde parce que, précise Lacan, l’émetteur, pour communiquer son message, doit le recevoir du récepteur ; encore n’y parvient-il qu’à l’émettre « sous une forme inversée » [16]. C’est en effet à partir du « tu » que le « je » s’identifie.  En disant « tu es ma femme » ou « tu es mon époux », c’est en fait son propre message que l’émetteur reçoit de son partenaire. Ce message se veut être un « je suis ton homme », voire comme le dit Jacques-Alain Miller « je suis un homme » ou bien « je suis ta femme », voire « je suis une femme » [17]. Ainsi le « je » fait-il allusion à lui-même à partir de l’Autre. Mais cette parole peut opérer pour lui un changement tel qu’il ne sera plus le même avant et après elle.

Pourtant, avait noté Lacan dans le Rapport de Rome, ce qui « se voit de façon exemplaire », c’est « que la parole n’est en aucun des sujets, mais en le serment qui les fonde […] » [18]. La reconnaissance signifiante vient ici du grand Autre. Bien plus, cette « relation de reconnaissance […] s’engage devant la transcendance et devant les hommes dans la foi de la parole donnée ». Le serment convoque l’Autre de la bonne foi « au-delà du langage » [19] et va jusqu’à convoquer Dieu. On peut ici penser à ces mariages clandestins, fondés sur un serment réciproque que le droit canonique avait admis au XIIe siècle avant que l’Église ne révoque, par décret disciplinaire en 1563, ce droit à des mariages fondés sur la seule parole consentante [20].

Ainsi, ce couple de la reconnaissance par une parole pleine est-il un couple du signifiant [21]. À cette époque, Lacan faisait du signifiant le fondement idéal du couple [22]. Mais pour autant, cela n’ouvre sur aucune certitude car l’Autre ne peut pas me dire ce que je suis [23]. Il ne peut pas me le dire car le sujet n’a pas qu’un statut identificatoire, il comporte un être qui ne peut pas se saisir au niveau de l’Autre.

Imaginaire

Mais pourquoi Lacan dit-il dans cette citation que ce pacte « ne sature pas nos fondamentales exigences » ?

Lacan évoque à l’occasion de ce pacte ce qu’il appelle l’ « abstraction cornélienne ». Ces paroles en effet dans leur condensation et leur poinçon d’éternité, prennent une allure cornélienne. Il manque en effet à ce pacte quelque chose de plus « concret » [24], nous dit Lacan.

De façon concrète en effet, il peut s’avérer que la « foi jurée » par le partenaire vaille, comme il le précise, « au moins le temps qu’il faut à celui-ci pour en répudier la promesse » et même que le pacte puisse être émis « légèrement » [25].

Mais encore plus « concrètement », il faut dire que la libido n’est pas évoquée dans ce pacte. Pourtant, cette libido circule entre les partenaires, mais c’est entre les partenaires du couple imaginaire que Lacan traduit à cette époque par a-a’. Ce couple qui parle dans le discours commun, est pris dans ce que J.-A. Miller a nommé « un miroir de parole » [26]. Dans ce « miroir de parole », il y a seulement Verliebtheit, fascination imaginaire, déploiement de jouissance.

L’amour en tant que narcissique vient donc limiter le symbolique. Et il est plutôt « amour-catastrophe », « une forme de suicide », dira même Lacan car le narcissisme engage la toute-puissance et a partie liée avec la mort.

Il faut donc dire que ce pacte s’étage dans toute une gamme de nuances, tout un éventail de formes qui jouent entre l’imaginaire et le symbolique. C’est ce que Lacan nomme dans le séminaire Le transfert « les oscillations de l’amour »[27] .

Réel

 Ainsi, le pacte symbolique qui était, comme Lacan le dit dans les premiers séminaires,  l’amour dans sa forme achevée,  ne suffit pas à  fonder le couple ; il va même devenir plus tard sous sa plume « un air de sansonnet » [28]. Si le couple reste noué, c’est, dit-il « malgré ça ». En 1980, il équivoquera sur « Fiction [et non fonction] et chant [et non champ] de la parole et du langage » [29].

Car finalement quel est le réel en jeu dans cette affaire de couple ? Le réel, c’est qu’il y a un incommensurable entre homme et femme. Il n’y a pas dans l’inconscient de signifiants différenciés qui permettraient d’inscrire deux sexes. Le réel du couple, c’est le non-rapport [30] et cela ruine la notion de pacte symbolique. Il n’y a pas de lien entre la jouissance de l’un et celle de l’autre. Assurément, il n’y a pas d’« acte symbolique du coït » et de la relation sexuelle, on ne peut tirer un ergo sum homme ou un ergo sum femme », notait J.-A. Miller [31]. Mais il n’y a pas non plus de pacte symbolique du coït.

Interdit de l’inceste

Mais qu’est-ce qui peut alors nouer un couple si l’Autre n’existe pas, si réel et symbolique font que les choses « se nouent autrement » [32]? C’est que le symbolique fait trou dans le réel. Mais quel est ce trou ? C’est celui de l’interdit de l’inceste [33], avance Lacan dans « RSI ».  La seule chose qui puisse alors faire nœud dans le couple, c’est le symbolique de cet interdit en tant que tel.

La perspective est inversée. Ce qui noue n’est pas le plein de la parole mais le trou de l’interdit.

Alors l’amour peut-il encore se dire ?

L’amour est ce qui tente de suppléer à ce qui d’aucune façon ne peut se dire, c’est-à-dire au rapport sexuel en tant qu’inexistant. À cet égard, « tu es ma femme », « tu es mon époux », eh bien,  ça ne vient que « faire bouchon à l’absence de rapport sexuel » [34].

Que reste-t-il donc de l’amour ? Il reste « deux mi-dires » [35], énonce Lacan. Mais ces « deux mi-dires […] ne se recouvrent pas […]. C’est la division irrémédiable […] sans aucune médiation ». Ce qu’on peut tout juste avancer, c’est que ces deux savoirs irrémédiablement distincts peuvent être connexes ! « Quand ça se produit, ça fait quelque chose de tout à fait privilégié » [36]. Mais si les deux savoirs ne peuvent être que connexes, quel est alors le privilège de l’amour ? Eh bien, c’est d’« apprendre indéfiniment la langue de l’autre en tâtonnant » [37], c’est de continuer à déchiffrer la contingence de la rencontre en sachant que rien ne pourra jamais, jamais entièrement dissiper le malentendu.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,1975, p. 242.

[2] Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 145.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 355

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », Leçon du 21 janvier 1975. Inédit.

[8] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », Mental, avril 2009, n°22, p. 18-19.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 1975, p. 14.

[10] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 468.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non dupes errent », Leçon du 12 mars 1974. Inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op. cit., Leçon du 21 janvier 1975.

[13] Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit. Paris, Éditions Michèle, 2014, p. 200.

[14]John Austin,  How to do things with words, Clarendon Press, Oxford, 1962.

[15] Lacan J., « Discours de Rome », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 155.

[16] Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298.

[17] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Des réponses du réel », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1983-1984, cours du 11 Janvier 1984, inédit.

[18] Lacan J., « Discours de Rome », op.cit., p.155.

[19] Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1981, p 63.

[20] Smadja É., Le couple et son histoire, Paris, PUF, 2011, p.15.

[21] Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne, L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-197, cours du 4 Juin 1997, inédit

[22] Ibid.

[23]  Miller J-A, « L’orientation lacanienne. 1,2,3,4 », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1984-1985, cours du 20 Mars 1985, inédit.

[24] Lacan J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 242.

[25] Lacan J., « Rapport de Rome », op. cit., p. 155.

[26] Miller J-A, « L’orientation lacanienne, 1, 2, 3, 4 », op. cit.

[27] Lacan J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 459.

[28] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op.cit., leçon du15 avril 75, inédit.

[29] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 46.

[30] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op. cit.

[31]  Miller J-A, « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1991-1992, cours du17 Juin 1992, inédit.

[32] Lacan J.,Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op. cit. leçon du 14 Janvier 1975.

[33] Ibid., leçon du 15 avril 1975.

[34] Miller J-A, « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », op. cit., cours du 17 Juin 1992.

[35] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 15 Janvier 1974, inédit.

[36] Ibid.

[37] Miller J.-A., « L’amour en questions », Psychologies Magazine, Octobre 2008, n° 278.




Paradoxes de la demande dans la psychose

Rappels concernant la demande

À suivre le Lacan de « La direction de la cure… », les paradoxes de la demande peuvent être saisis à partir d’un petit mathème proposé par Jacques-Alain Miller dans les années 80 : D / d[1] (grand D de la demande sur le petit d du désir ; écriture qui fait écho à l’algorithme saussurien revisité par Lacan : S/s). Dans ce même texte de 1958[2], et d’une manière plus précise dans « Subversion du sujet… »[3], ces paradoxes trouvent à être questionnés cette fois-ci à partir d’un ternaire : besoin/demande/désir. Enfin, n’oublions pas que Lacan distingue trois formes de demandes : celle relative à la satisfaction du besoin, celle accrochée à l’Autre comme demande d’amour, et enfin, celle relative à la pulsion où il fait se rejoindre chaîne signifiante et jouissance[4]. Ces trois déclinaisons trouvent à s’inscrire au sein du graphe du désir.

Du point de vue clinique, la référence de Lacan est bien sûr la névrose, avec une demande qui peut se décliner sous deux formes, suivant l’objet qui prévaut : «  […] demander à l’Autre l’objet qu’il recèle [objet oral], ou se faire demander par l’Autre le règlement de la dette qui lui est due [objet anal]. »[5] La condition de la demande étant, dans les deux cas, la perte de l’objet et sa remise dans l’Autre – que le sujet fait alors exister.

Dans la psychose

Mais qu’en est-il dans la psychose, là où précisément l’objet n’est pas extrait ? Peut-on parler de demande et si oui, à quelles conditions, et sous quelles formes ? Surement allons-nous obtenir des réponses à notre journée FIPA du 17 mars où interviendront beaucoup d’institutions de psychanalyse appliquée recevant des sujets psychotiques, mais pour l’heure, avançons quelques remarques introductives, et quelques hypothèses.

Si les objets qui prévalent au sein de la demande sont les deux objets freudiens, et si la demande est problématique dans la psychose, nous en déduisons que dans cette dernière ce sont plutôt les deux autres objets, dits « lacaniens, » qui sont prévalents. Et du reste, c’est à partir de son intérêt pour la psychose que Lacan a pu formaliser l’objet regard et l’objet voix, respectivement comme ce qui ne peut se voir et ce qui ne peut s’entendre. En effet, vous ne trouverez nulle caméra au domicile du paranoïaque certain d’être surveillé, ni nul enregistrement des voix que l’halluciné assure pourtant entendre.

Dès lors, par quel biais pouvons-nous approcher ce registre de la demande dans la psychose, en l’adaptant surement ? Il serait tout d’abord tentant de nous référer à la troisième modalité de demande évoquée plus haut, celle dite pulsionnelle, relative aux signifiants corporels. Seulement cette dernière, comme l’écrit Lacan dans son graphe ($ <> D), convoque un sujet barré, lié par ailleurs à un objet au sein du fantasme ($ <> a) dont la condition est justement l’extraction de l’objet. Ainsi ne pouvons-nous pas nous y référer. Soutenons alors, en référence avec le Lacan du Séminaire XI[6], et à sa nouvelle approche de la pulsion, que dans la psychose, elle ne se bouclerait pas (là encore, faute d’extraction de l’objet). Plus précisément, faute de la séparation, la « pulsion émerge dans le réel »[7], avec pour conséquence les phénomènes de corps, avec une pulsion « non domestiquée », qui « ne s’articule pas gentiment à l’objet petit a. »[8] Nous évoquons donc ici deux modalités de retour dans le réel qui se rejoignent, l’une approchée sous l’angle de la pulsion et du corps, l’autre sous l’angle de l’objet a.

Deux modalités de rencontre

Fort de ces quelques apports théoriques, abordons deux modalités de rencontre avec le sujet psychotique, disons très contemporaines car assez éloignées, à première vue, de celle plus « classique » d’un sujet qui, suite à un déclenchement ou à un débranchement, vient témoigner de ses phénomènes énigmatiques et intrusifs, étant à la recherche de sens, d’un bouclage de la signification. Nous nous intéressons plutôt ici aux sujets qui, soit ne demandent strictement rien, soit s’adressent à nous dans l’urgence – signe d’un envahissement qui n’est que le reflet de celui qu’ils disent subir de la part de l’Autre – ne formulant aucune demande à proprement parler.

Dans le premier cas, ne devons-nous pas amener progressivement le sujet à isoler ses points de perplexité et d’énigmes, en lien avec ses phénomènes élémentaires, pour qu’il puisse enfin s’en plaindre, prémisse nécessaire à toute formulation de demande, par exemple d’en être protégés ou de les faire disparaître. Dans le second cas, disons que l’opération première consiste d’abord à contenir et apaiser cette jouissance en excès, toujours avec l’arme du symbolique et de la parole, mais aussi ici du silence, pour, dans un temps second, amener là encore le sujet vers ses points de perplexité que nous allons en quelque sorte « problématiser ». Moins revendicateur ou dénonciateur, le sujet peut alors devenir demandeur. Et dans les deux cas, ce repérage qu’autorise l’adresse à celui devenu « secrétaire actif », pour reprendre un terme d’Éric Laurent, s’accompagne bien évidemment d’un traitement de la jouissance, qui certes ne se négativera pas, mais pourra emprunter d’autres circuits…

Pour conclure disons qu’à chaque fois il s’est agi de faire naître une demande, signe qu’une relative remise à l’Autre de ce qui faisait précédemment excès a opéré, et qu’un certain savoir y faire avec cet insupportable s’est élaboré. Et parions qu’alors d’autres demandes pourront se formuler de la part du sujet, dans et vers d’autres lieux, conditions nécessaires pour toute inscription dans le lien social.

[1] Cf. par exemple : Miller J.-A., « Trio de Melo », La cause freudienne, n°31, oct. 95, p. 9-19.

[2] Lacan J., « La direction de la cure et les enjeux de son pouvoir », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 679.

[3] Lacan J, « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écritsop. cit. p. 814.

[4] Cf. Miller J.-A., « La pulsion est parole », Quarto, Revue de la cause freudienne, ACF en Belgique, n°60, 1996, p. 14-15.

[5] Miller J.-A., « Clinique ironique », La cause freudienne, n°23, fév. 93 p. 12.

[6] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973, chap. 14 et 15.

[7] Cf., Miller J.-A., « Conversation sur les embrouilles du corps », Ornicar ? revue du Champ freudien, n°50, Paris, Navarin/Seuil, 2002, p 240.

[8] Ibid. p. 239.




Le salut par le temps

Lisez Laurent Demoulin, Valérie Gay-Corajoud… Ils écrivent jour après jour leur expérience de paternité ou de maternité à travers le quotidien d’un enfant autiste. La délicatesse de leur propos est saisissante. Elle tient à leur attention de chaque instant, leur désir de dire au plus près de l’expérience, la poésie inouïe de leur écriture. Une chose par-dessus tout m’a frappée. Ils clament le salut par le temps.

L’agenda de chaque instant l’atteste, « une double vie » selon le mot de Laurent Demoulin. Il y a les rendez-vous avec les médecins, les orthophonistes, les psychomotriciens, les psys…, MDPH, les enseignants, les activités… Il y a surtout le temps de se faire à la manière d’être de leur enfant. Les inventions, les trouvailles, les formulations originales se font avec le temps : en un sens, « l’autisme, c’est l’éloge de la lenteur » comme le dit Catherine Léger. Lacan évoque à propos d’une analyse qu’il faut « le temps de se faire à l’être ». Ne peut -on penser que dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, il faut le temps de se faire à l’être parent, le temps pour le sujet autiste de se faire à l’être.

Se dessine ainsi une voie d’apparence précaire et pourtant tellement lucide pour permettre à un sujet de trouver sa place dans la routine du monde, de stabiliser son rapport au signifiant, détacher une parcelle de jouissance pour en faire un objet.  Cette orientation suppose de lire le sentiment d’intrusion propre à l’autisme avec Lacan : comme « le développement d’une défense », l’éloignement du monde comme le signe paradoxal d’une transparence à celui-ci, une ouverture absolue.Accorder la plus haute importance au moindre goût, intérêt, la plus infime inclination du sujet dit autiste, en guise de médiation pour organiser, apprivoiser un monde perçu « par bribes et par bouts » (Donna Williams), dessiner un bord (ainsi qu’Éric Laurent le développe) pour qu’un lien entre l’Un-corps et l’autre soit possible. Cette position qui nécessite le temps comme le plus sûr allié peut certainement se recommander de Lacan : « Disons que semblable trouvaille ne peut être que le prix d’une soumission entière, même si elle est avertie, aux positions proprement subjectives du malade, positions qu’on force trop souvent à les réduire dans le dialogue au processus morbide, renforçant alors la difficulté de les pénétrer d’un réticence provoquée non sans fondement chez le sujet »[1].

[1] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.534.




S’il y a la psychanalyse, alors…

Éclats

D’où je suis maintenant, il me faut, me dis-je, renoncer à l’Un quand je vous parle encore de Lacan et me persuader que je me tiens avec vous sur un bord où ce que j’appellerai le système de Lacan se défait.[1] C’est sans doute pourquoi j’ai différé, autant que j’aie pu, d’aborder cette étendue du tout dernier enseignement. Cela ne tient plus ensemble et j’ai moi-même du mal à renoncer à l’Un du système, à ne pas lui en substituer un autre. Je n’y progresse pourtant que par les tentatives de le rafistoler, butant de ce fait sur des aperçus hétéroclites, insolites, ces éclats que l’on rencontre dans cette toute dernière période. Une autre façon de l’aborder que celle que j’ai pratiquée et moi-même enseignée est sans doute à élaborer. Il y a une grande tolérance à avoir à l’endroit de la contradiction, mais on ne se refait pas. J’essaie donc de dissoudre les contradictions en les stratifiant, en pluralisant les points de vue. J’accepte de m’accorder à la varité[2], à la variété de ses vérités.

Hommage à Robert et Rosine Lefort

Nous avons perdu, la psychanalyse a perdu, deux de ses plus vaillants praticiens, qui étaient aussi des théoriciens.

J’ai beaucoup fréquenté Robert et Rosine Lefort au début de l’École de la Cause freudienne, alors que nous avions, tous les quinze jours, pendant plusieurs années, des entretiens auxquels participaient également Judith Miller et Éric Laurent. Il en est sorti une petite institution qui continue et qui s’est répandue à travers notre monde, le cereda, qui se voue à l’étude, à partir de l’œuvre des Lefort, de l’enfant dans le discours analytique.

Nous appelions le matériel de cette œuvre la clinique de Rosine, une clinique qui était déjà ancienne quand tous les deux en ont rendu compte et ont commencé à la commenter, à la théoriser. Elle remontait à l’époque où Rosine était l’analysante de Lacan. Un propos de Lacan, bien plus tard – « En ce temps-là, vous ne pouviez pas vous tromper » –, leur avait donné cette assurance pour parcourir et mettre en ordre cette clinique, et déduire à partir d’elle. Lacan estimait ainsi qu’à ses débuts dans la pratique, Rosine Lefort était dans le vrai, qu’elle ne s’y embrouillait pas. Le réel étant dans les embrouilles du vrai, est-ce à dire qu’elle ne touchait pas au réel ? Non. Bien au contraire, il est des moments où le réel touche au réel sans passer par la parole menteuse.

Il faut que je lève la contradiction qu’il pourrait y avoir en définissant le vrai comme le rapport direct du réel au réel. Ce n’est pas le vrai de l’embrouille, mais le contraire. Ce vrai-là, du rapport direct du réel au réel, est bien à sa place dans la clinique de l’enfant, et spécialement du très petit enfant, cette clinique où l’on prend l’idée de ce qu’ils désignèrent tous les deux comme « la naissance de l’Autre ».

Il fallait un certain culot, dans le cadre du système de Lacan, pour faire entendre ce titre-là.[3] Comment donc ! L’Autre n’est-il pas toujours déjà là ? On naît dans l’Autre, on naît dans un bain de signifiants. Ce n’est pas l’Autre qui naît.

Dans l’ouvrage qui porte ce titre, et pour lequel je conserve l’admiration que j’avais exprimée à l’époque — ce livre reste et restera —, ils s’attachent à montrer précisément comment l’Autre se construit à partir de l’Un-corps, pour reprendre le terme que j’avais la dernière fois inscrit au tableau. C’est parce qu’ils ont, dans toute leur clinique, accordé un privilège à l’Un-corps qu’ils furent conduits à la placer sous la rubrique de l’autisme.

Rosine et Robert Lefort firent de l’autisme une catégorie clinique du niveau de névrose, psychose et perversion. Mais, au-delà, ils firent apercevoir qu’elle était peut-être la catégorie clinique fondamentale, que l’autisme était le statut natif du sujet. Mettons ici des guillemets au mot de sujet, qui cédera sans doute la place à celui de parlêtre que Lacan utilisait pour désigner à la fois le sujet et l’inconscient, le sujet restant toutefois chez lui un terme complexe, à tiroirs.

J’ai été touché qu’on me confie, au cours de la visite faite dans leur demeure à la campagne, que Robert Lefort avait porté un intérêt vif à mon cours récent et qu’il y avait reconnu quelque chose de cette problématique.

Forçage de l’autisme

L’autisme entendu comme catégorie clinique fondamentale peut certainement se recommander de Lacan, du Lacan de ce système qui se défait et où, à l’occasion, il réduit l’inconscient au fait de parler tout seul. « On parle tout seul parce qu’on ne dit jamais qu’une seule et même chose. »[4] Il n’y a pas loin à chercher le symbole de cet inconscient pour le trouver, c’est le rond des ronds de ficelle qui répète ce tournage en rond du parler tout seul.

La phrase se poursuit : « On ne dit jamais qu’une seule et même chose qui en somme dérange sa défense ». C’est la définition de l’inconscient par l’autisme de la parole. D’où la question de Lacan qui a résonné plus tard de savoir si la psychanalyse ne serait pas « un autisme à deux »[5]. C’est la donnée : chacun à parler tout seul. Mais on est bien forcé d’inventer une exception. L’autisme à deux, c’est ce qu’il s’agit précisément de démentir s’il y a la psychanalyse. Ce qui fait la marche trébuchante de Lacan dans son tout dernier enseignement. Une logique interne à son discours le conduit à apercevoir, à formuler l’impossible de la psychanalyse. Ce qui nous fait à sa suite vaciller, c’est qu’il invente chaque fois qu’il redit la même chose, à savoir : c’est impossible. Il cherche, dans le même fil, une échappatoire, il en trafique une.

C’est donc sous les espèces de s’il y a la psychanalyse que ce tout dernier enseignement se développe, à titre hypothétique. Ce n’est pas : il y a la psychanalyse, et donc… C’est : s’il y a la psychanalyse, alors… Quand il achoppe sur la donnée de l’autisme à deux, la donnée des inconscients parleurs, aussi opaques l’un à l’autre, aussi séparés que les Un-corps, quand il bute sur ce corrélat d’il n’y a pas de rapport sexuel, qui est il n’y a pas de rapport linguistique, alors il y a un forçage de l’autisme, pour satisfaire à l’existence de la psychanalyse. Ce tout dernier enseignement se monnaye par des forçages multipliés. Le forçage de l’autisme que propose ici Lacan, c’est l’existence d’un élément, entre guillemets, commun. « Une affaire commune »[6], dit-il, pour gommer le caractère signifiant du terme élément, ce qu’il appelle en l’occurrence du néologisme de lalangue, où le substantif ne fait qu’un avec l’article défini.

Qu’est-ce qui s’est imposé à Lacan pour truffer son discours de ce néologisme à partir d’Encore, début de son dernier enseignement ? Sur le fond de cette référence à l’autisme, il faut entendre lalangue en rapport avec l’Un-corps, aussi un néologisme, mais qui garde toutefois la trace de son opération dans le petit tiret, avec, ici, l’article indéfini, voire, aussi, cardinal, associé au substantif. Il y a lalangue et il y a des Un-corps, dont la relation repose sur lalangue.

[1] Extrait du cours de J.-A. Miller, « Le tout dernier Lacan », leçon du 7 mars 2007. Publié une première fois dans La petite girafe, n°25, « Donner sa langue au ça », juin 2007. Texte et notes établis par Catherine Bonningue.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (1976-77), Texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ? n°17-18, Paris, Lyse, 1979, p. 14.

[3] J.-A. Miller dit ici « avoir signalé en son temps qu’il fallait un certain culot, dans le cadre du système de Lacan, pour faire entendre ce titre-là ».

Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne II, 2, « Du symptôme au fantasme et retour » (1982-83), leçons des 8 décembre 1982 et 25 mai 1983 ; L’orientation lacanienne II, 6, « Ce qui fait insigne » (1986-87), leçon du 7 janvier 1987.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, op.cit., p. 9.

[5] Ibid., p. 13.

[6] Ibid.

 




Y-a-t-il une clinique spécifique de l’autisme ?

Lors de son enseignement du CERA[1], Yves Claude Stavy disait, qu’alors qu’il était un jeune psychiatre et que la confrontation à la clinique de sujets autistes faisait vaciller son savoir acquis, l’analysant décidé qu’il était avait pensé les choses ainsi : « si l’in-ouï rencontré à Aubervilliers, auprès de chacun de ces enfants dits  “autistes”, devait s’avérer objecter à la psychanalyse ; alors : ce n’est pas que le dit “autisme” de ces enfants, serait une contre-indication à la pratique d’une psychanalyse ; c’est que la psychanalyse elle-même ne valait pas un kopek ! » Nous parlons donc de psychanalyse, de la psychanalyse et de ce que les sujets dit-autistes, nous enseignent. Cet enseignement, comme pour les cas princeps de Freud, devrait pouvoir nous éclairer sur la clinique toute entière.

Il est de coutume de considérer l’autisme comme une défense contre l’Autre. « À quel Autre le sujet autiste a-t-il affaire ? », demandait Alexandre Stevens dans son enseignement du CERA. Prenons un exemple : Citant Temple Grandin, dans « Ma vie d’autiste » Alexandre Stevens reprend la séquence du chapeau. Sa mère lui a donné un chapeau, voici le commentaire de Temple Grandin : « il me semblait que mes oreilles s’écrasaient de façon à se fondre dans une seule oreille énorme. Le ruban du chapeau me serrait fortement la tête. J’ai arraché le chapeau, et j’ai hurlé… il faisait mal… il étouffait mes cheveux ». De quel Autre s’agit-il ? Alexandre Stevens pose qu’il semble évident que ce n’est pas la mère. L’Autre qui l’envahit, c’est le chapeau. Je proposerai que le chapeau, loin de l’habiller, dénude. Il dénude un réel hors sens, mais laissant le corps comme ce Un tout seul, que le chapeau dévoile comme tel. À ce titre, nous sommes tous, quelle que soit notre structure, des uns tout seul, s’appareillant d’un fantasme, d’identifications, de signifiants, d’un retrait autistique, d’une invention, d’un bricolage, habillage toujours déjà là pour tenter de traiter l’intraitable de la rencontre initiale, morsure du signifiant sur le corps du sujet.

Alors, l’enseignement de Myriam Chérel autour de l’affinity-therapy s’entend comme un tenir compte de cette tentative d’un sujet déjà au travail de sa solution face à ce réel. L’entendre, le soutenir, comme a pu le faire le père d’Owen et toute sa famille ensuite, puis d’autres encore, s’appuyer, non pas sur des protocoles ou des rééducations normatives et contraignantes, mais tenir compte du plus infime, d’un murmure, d’un geste… Non pas pour en souligner le sens, mais pour en faire valoir la valeur même de geste ou de murmure hors sens, un hors sens qui ne vise pas le sujet, mais desserre l’étau de l’énonciation contenu dans toute parole. Soit le fait que toute parole est portée par un corps.

Et c’est ainsi que Jean Robert Rabanel, nous a mené avec son enseignement sur le fil de cette clinique du Un, du hors sens, clinique qui implique de tenir compte de cet infime du sujet et le soutenir, y faire signe, avec son corps, pas avec du sens. Cette clinique est trans-structurale, comme le soulignait également Yves Claude Stavy, elle s’oriente du dernier enseignement de Lacan et des avancées cruciales telles que Jacques Alain Miller nous les a transmises, notamment dans son cours l’orientation lacanienne, L’Un tout seul. C’est un point crucial sur lequel est revenu Bruno De Halleux dans son enseignement du CERA, le signifiant asémantique, il souligne comment tous ceux qui, auprès des sujets dit-autistes, font œuvre de lien, à partir de ce que ces sujets inventent, parents, enseignants, éducateurs… peuvent aider les cliniciens qui s’orientent de la psychanalyse lacanienne à entendre, voir, repérer, le plus infime de l’invention, déjà-là, de chacun de ces sujets.

Voilà pourquoi nous travaillons toujours avec les parents, les enseignants… La journée du CERA le 10 mars, Autisme et parentalité, témoignera de cette orientation décidée à la pointe de la psychanalyse. Pour 2017-2018, il reste deux enseignements du CERA : Jean-Claude Maleval le 26 mai et Éric Laurent le 16 juin. Deux moments qui ne manqueront pas de dire ce que nous devons au dernier enseignement de Lacan et de la singularité avec laquelle ces sujets se défendent contre le réel.

 

[1] Laurent Dupont est coordinateur des enseignements du Centre d’Études et de Recherche sur l’Autisme.




« Qu’il soit lui-même »

Le savoir des parents[1]

Le livre de Valérie Gay-Corajoud, Nos mondes entremêlés, est à découvrir et à lire d’urgence[2]. Nous y découvrons un témoignage poignant et fort d’une mère d’enfant autiste, comme son combat pour faire reconnaître et respecter l’autisme de son fils Théo. La particularité et l’intérêt de ce livre réside dans la grande précision et justesse du ton utilisé. Valérie Gay-Corajoud a toujours aimé écrire. Déjà mère de quatre enfants lorsque Théo est né, elle écrit dans son journal ses sensations, ses doutes, ses craintes, ses questions. Son livre entremêle donc le récit de son histoire avec Théo avec des morceaux de son journal qui sont des extraits des moments les plus marquants de son lien qui se tisse peu à peu avec Théo.

Désapprendre ce que l’on croit savoir

Dès les premiers jours de Théo, elle remarque que quelque chose ne se passe pas comme avec ses autres enfants, elle ressent très vite une différence et l’écriture représente une passerelle entre elle et lui. Très attentive, elle remarque tout de suite quelque chose de particulier en lui. Elle est « en alerte ». Il pleure sans arrêt, refuse de manger, d’être touché, ne supporte ni les bras, ni la voix. Elle est tout de suite sensible à sa souffrance. « Lorsque je le portais, il se rejetait en arrière, en battant des bras, comme s’il perdait l’équilibre. » « Il réunissait toutes ses forces disponibles pour me repousser. » « J’ai eu ce sentiment quasi immédiat et particulièrement douloureux que ma proximité le paniquait. Que se passait-il ? » Théo repousse tout, il repousse le monde, le biberon, la main, le drap… « Je tentais de faire taire en moi une inquiétude sans nom » écrit-elle dans son journal. « Je voyais un bébé, mon bébé […] qui nous tenait à distance par la seule force de sa volonté. »

Dès le début, Valérie Gay-Corajoud l’a beaucoup regardé, observé pour comprendre son monde et éviter le plus possible ses « crises ». Les réactions de Théo sont une énigme : « il m’a fallu désapprendre ce que je croyais savoir, me défaire de certaines certitudes. » Elle s’occupe de lui et se tait, n’ose pas nommer l’angoisse qui monte, va sur internet en quête d’informations. Sa question : « est-il dans la norme ? » chute vite. Elle décide de l’accueillir comme il est, de ne pas le comparer aux autres enfants de son âge. C’est un choix, une décision de sa part : elle fait le pari que Théo a quelque chose à lui apprendre et elle se laisse enseigner par lui.

Lors des premiers mois de Théo, c’est une suite permanente « de chaud et de froid, d’espoir et de désespoir, de désir et d’abandon, d’énergie et de fatigue. » Elle et sa famille, sa fratrie, sont très patients, attentifs et sensibles. Ils espèrent que ce ne soit pas si grave, se disent que ce ne sont peut-être que des petits détails : « une manière de se raidir au contact, de détourner la tête lorsque l’on s’approchait de lui, de regarder “à travers nous”, de ne pas répondre à nos sourires, ni à l’appel de son nom. » Elle l’observe et se pose mille questions qui l’empêchent de dormir. Les médecins ne voient qu’une mère angoissée et banalisent les choses alors qu’elle remarque « ses yeux perdus dans le vague, son corps absent, une tendresse à sens unique. »

À sept mois Théo est un enfant sérieux, souvent silencieux, et souvent colérique. Dans son journal, elle écrit : « tu m’obliges à tout réapprendre. » Ce sont des moments douloureux et le sentiment d’une immense solitude accompagné de l’impression d’être transparente.

Les rituels, nombreux, qu’il met en place, sont à la fois vecteurs de sérénité mais aussi prison : « comme une solution qu’il avait trouvée pour calmer des angoisses existentielles que nous ne parvenions toujours pas à décoder. »

La découverte du système

Aux deux ans de Théo se produit une cassure : il se brûle la main sur le chauffage et réagit par une panique terrible. C’est la première fois alors qu’ils parlent, en famille, de ce qu’ils perçoivent depuis deux ans et qu’ils n’osaient pas exprimer. Le mot d’autisme est prononcé. Après avoir vu Théo « débordé par la peur et l’incompréhension », ils ne peuvent plus se masquer la vérité. Suite à ce traumatisme, Théo s’enferme dans un silence, dans un mutisme grandissant.

C’est ensuite la cohorte des spécialistes, des médecins, la découverte du système. Un nouveau combat commence : celui pour protéger son fils « dans toute sa particularité, son unicité, sa fragilité. » Elle sait combien le monde extérieur est un cauchemar pour Théo et combien celui-ci a besoin d’être accompagné pour le supporter – mais les médecins ne lui supposent aucun savoir. Souvent jugés, parfois accusés d’être des parents qui ne savent pas éduquer leur enfant, la rencontre avec le monde médical les laisse toujours aussi seuls et désemparés.

Ce fut une période difficile, ponctuée de beaucoup de cris, de pleurs, de souffrance pour Théo. Les pleurs en voiture, par exemple, sont un enfer. Un jour elle comprend que c’est parce qu’il ne peut pas voir la route : elle le place autrement, il gazouille. « Ce fut un moment capital car il nous rappelait qu’il y avait toujours une raison pour expliquer ses comportements. Ceux-ci compensaient son incapacité à nous dire, ils constituaient son langage. » Ils décident d’être encore plus attentifs au monde de Théo, d’essayer de le comprendre, pour pouvoir y entrer un peu.

C’est une période de souffrance pour toute la famille car il hurle beaucoup et ne parle presque plus. Les professionnels rencontrés manquent de tact et Théo se renferme totalement dans son autisme dès qu’il est brusqué. Ils ne tiennent pas compte de son savoir y faire avec Théo. « Je ne cherchais plus à le sortir de son état à tout prix, je voulais seulement le protéger. » Elle constate que ses troubles s’accentuent avec le monde extérieur, une source de stress. Pendant une année elle est écartelée entre la pression sociale et le bien-être de Théo. Dans son journal, elle note : « Tu ne parais pas si malheureux dans ce monde solitaire que tu as bâti. Et si j’acceptais cela ? » « Comprendre ton monde, et non pas te ramener de force à nous. »

La bataille pour faire respecter le droit à la singularité

« Il avait des bleus, des marques de morsure, il s’automutilait. » Lorsqu’il se frappe, elle fait l’hypothèse que sa violence veut dire quelque chose, qu’elle ne lui est pas adressée à elle. Elle décide de ne pas écouter certains conseils comme : « tournez la tête quand il se frappe, pour qu’il voit que ça n’a pas de prise sur vous ». (Sic !) Elle y voit la marque de sa grande détresse – que les autres n’existent pas pour lui – et non pas qu’il se comporte comme un enfant gâté qui veut attirer l’attention sur lui. « Les approches comportementales ne nous plaisaient pas du tout, elles ne répondaient pas à nos questions. »

À trois ans c’est un tournant : La rencontre avec Kirikou et la sorcière va tout changer. Il prononce des sons, après des mois de mutisme. Puis, peu à peu, il invente une langue que sa famille apprend à comprendre, à traduire. « La vie commence à s’agencer, grâce à ce langage. » L’appui sur un objet, le T-Rex, nommé Autre chose, devient possible, pour faire pont entre lui et le monde extérieur, « comme un compagnon, un guide, un lien permanent entre le monde et lui ».

La bataille avec les spécialistes, par contre, est dévastatrice. Pour être diagnostiqué autiste, Théo doit passer des tests cognitivistes qui le mettent en miette. « Ces tests qui s’appuyaient sur des techniques comportementales n’avaient jamais pris en compte les particularités propres de Théo, pas plus que la manière dont nous l’avions éduqué et entouré. » Aucune tentative de comprendre qui était Théo, ils lui imposaient une proximité physique que Théo ne pouvait pas supporter et que ses parents avaient toujours veillé à respecter. Ils arrivaient avec un savoir déjà là, des préjugés, des idées toutes faites. Ce moment fut tellement traumatique que les parents de Théo décident d’interrompre les tests et s’insurgent contre leur inhumanité. Double traumatisme lorsque ce médecin finit par refuser de valider le diagnostic de Théo, après des mois d’attente et de souffrance. « Ces méthodes venaient de nous prouver une fois de plus leur violence, leur irrespect, leur inflexibilité et leur incompétence. »

Elle prend alors la décision de continuer seule auprès de Théo, avec son éthique, et dans le respect de la singularité de son fils. C’est le début d’un apaisement pour Théo et de son apprentissage du langage, favorisé par une nouvelle révolution dans la vie de Théo : l’ordinateur. Son langage devient de plus en plus reconnaissable et il commence à mieux prendre conscience du monde qui l’entoure. Les progrès de Théo sont pour sa mère sa plus belle réussite et sa récompense pour sa manière d’être et de faire avec lui.

Un nouveau départ

« Nous étions parvenus à ce que nous rêvions pour lui, c’est-à-dire non pas faire disparaître des comportements considérés comme anormaux mais l’aider à vivre sans se perdre à travers son autisme. »

Elle nomme ainsi son désir de mère pour Théo : « Qu’il soit lui-même ». Elle souhaite que soit respecté son altérité, son autisme. Pour cela, elle fait des choix particuliers pour lui : comme celui de le scolariser à domicile, d’être sa maîtresse. Elle ne se prétend pas un exemple, ou un modèle à généraliser pour d’autres mères. Elle témoigne de ce qui a eu lieu pour elle. Et des progrès considérables de Théo pour se construire un monde vivable, un monde où l’autre existe et peu s’absenter.

À sept ans, alors que ses frères et sœurs s’en vont, il parvient à dire que « c’est dur de voir partir les gens que l’on aime », alors qu’auparavant il hurlait et se mutilait. « Des mots et des larmes sur ta souffrance, quel pas de géant » note sa mère dans son journal. Théo apprend à lire, à écrire. « Les rituels étaient les piliers de la vie de Théo, comme des marqueurs de temps et d’espace. Malgré ses progrès, il en était comme prisonnier. »

Théo s’aide alors de la caméra pour découvrir le monde. Valérie Gay-Corajoud a la finesse de comprendre que ce qui l’intéresse, ce ne sont pas les vidéos réalisées, ce n’est pas le résultat de ce qu’il filme. C’est le fait même de filmer le monde qui introduit une possibilité de se décaler du monde, de le maîtriser un peu. « Ce qui compte pour toi c’est de regarder le monde à travers ton petit écran, comme si tu avais trouvé là un moyen de le mettre à ta portée, de le dompter, de mieux le comprendre. » « Quand nous sommes rentrés, j’ai voulu regarder ce que tu avais filmé. La carte mémoire était vide. »

Sortir de la solitude

Aujourd’hui le froid des montagnes, la solitude, et le silence font place peu à peu à autre chose. Le déménagement dans le sud inaugure le début d’un rapport plus joyeux à la vie, grâce à des rencontres qui reconnaissent et accueillent la singularité de Théo, son rapport particulier au monde et aux autres. La rencontre avec l’association La Main à l’Oreille, avec la psychanalyse, aide et encourage la mère de Théo à faire entendre sa voix, à être fière de ses choix et à oser prendre la parole pour défendre une conception humaine de l’autisme.

[1] Paru une première fois dans « #Stay Tuned n°8-Spécial CERA 10 mars – Autisme& Parentalité »

[2] Gay-Corajoud V., Nos mondes entremêlés, l’autisme au cœur de la famille, livre publié à compte d’auteur. Pour le commander, adresser un mail à : valerie.m.gay@gmail.com