«La surmoitié, toi, moi, etc.» & «Que reste-t-il de nos paroles d’amour ?»

« Le pacte initial, le tu es ma femme ou tu es mon époux auquel je fais souvent allusion quand je vous parle du registre symbolique, n’a vraiment rien dans son abstraction cornélienne pour saturer nos fondamentales exigences. » [1]

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La surmoitié, toi, moi, etc.[2]

Guy Briole

C’est en reprenant une observation de Sartre sur ceci que, dans l’amour que nous attendons de celui dont on veut être aimé, l’engagement n’est pas totalement libre, que Lacan avance cette formule qu’il appelle le pacte initial : « […] tu es ma femme ou tu es mon époux […] » [3]. Un pacte qu’il situe dans le registre symbolique mais pour lequel, néanmoins, il souligne aussi qu’il s’égare dans une sorte « d’engluement corporel de la liberté » [4]. En fait il existe une exigence qui excède le libre engagement. C’est un des nombreux malentendus de ce qui peut faire nouage entre un homme et une femme. Mal-entendu, le découpage du mot par le trait d’union peut s’écouter comme étant encore une de ces ritournelles lacaniennes. Donc, posons-nous la question : un homme et une femme peuvent-ils s’entendre ? Lacan répond : « Je ne dis pas non. Ils peuvent comme tels s’entendre crier » [5]. Il ajoute qu’aussi bien ils arrivent à s’entendre autrement. Par exemple sur une « affaire » ; entre-autres, « l’entente au lit » ; ce qui ne veut pas dire que ce soit la pleine réussite car, de ce point de vue-là, le ratage est aussi une modalité d’accomplissement.

La faire mère

« Tu seras la mère de mes enfants » pourrait être l’énoncé de substitution qui viendrait, après les surprises de la rencontre, apaiser l’angoisse des délices du doute. Un homme a toujours quelque chose à perdre dans le face à face avec une femme décidée à le rester. Il est empêtré dans l’insupportable à penser la perte et, l’enfant, peut aussi faire bouchon pour lui. Un bouchon balloté sur les flots agités de l’impossible réconciliation homme/femme et qui peut provoquer une chute brutale d’avoir cru pouvoir faire exister le rapport sexuel. Alors il a pu, au vif de ces « affaires » de couple, et pour garder l’amour de sa femme, s’être précipité à la faire mère. Ainsi, inconsciemment, il échappait à la castration de ne pas avoir à la mettre en jeu, en se montrant désirant. L’option prise était sur l’autre versant : faire le père auprès de la mère, s’affairer avec elle autour de l’enfant. On pourrait dire que c’est un père d’aujourd’hui ; sauf que cela existe de toujours.

Lacan n’hésitait pas à situer la fonction du père réel sur le versant castrateur par sa présence effective, « besognant […] la mère. » [6] Autrement dit, celui qui se tourne vers la femme que la mère est.

Mais voilà que se profilent d’autres embrouilles. La jalousie en est une. Comment cette femme qu’il « a faite mère » en viendrait aujourd’hui à moins s’occuper des enfants et à dire son insatisfaction de femme. S’il « adore » la femme en elle, il a raté à l’emmurer dans la figure d’une « mère admirable ». C’est alors que se déploie le dialogue de sourds du couple : là où il la veut « admirable », versant mère, elle cherche à être « admirée », pour le moins, « regardée » comme femme par un homme. Quand il tente de se convaincre qu’il la désire, un détail manque : ce désir surgit chez lui quand il prend conscience que c’est elle qui ne le désire plus ! La femme a fait exploser la mère ; elle pourrait donc désirer ailleurs. Le voilà désemparé face au défi de cette rebelle ; doublement belle !

Tentés par l’amour

L’amour est la réponse la plus sure à faire bouchon à la castration, au rapport sexuel qu’il n’y a pas. L’homme n’a alors d’autre choix que de croire à l’amour et, pour cela, il croit une femme car elle y croit, elle aussi : elle aime l’amour. Alors, pourquoi la croire ? Mais, dit Lacan, « parce que l’on n’a jamais de preuve qu’elle ne soit pas absolument authentique. » [7] Et, plus généralement, les femmes sont tellement intéressées à parler d’amour que cela intrigue les hommes, eux, de leur côté, très occupés à essayer de lever les doutes qui les taraudent et de s’adonner à la répétition.

Oser la modernité 

Au XXIe siècle comment un homme doit-il se situer par rapport à une femme ? En privilégiant la recherche d’une complicité, à partir du féminin ? Au contraire doit-il, peut-il, soutenir une position plus assurée du côté « viril » ? C’est qu’aujourd’hui, l’une comme l’autre de ces deux postures, peuvent être contestées, par les femmes elles-mêmes.

La rencontre du pas-tout et de la norme mâle est toujours manquée ou, pour le moins, elles n’ont pas la même temporalité. J.-A. Miller oppose l’atemporalité de l’amour à la temporalité de la jouissance. Côté homme, dit-il, la jouissance phallique a un cycle, c’est une jouissance « scandée » : quand c’est joui, c’est joui ; ça tombe ; c’est fait ! [8] » Du côté féminin, quand c’est joui, ça ne peut pas finir ainsi, l’amour prend le relai. Alors toutes les temporalités se rencontrent : ensembles, l’une après l’autre, l’une avant l’autre.

Par ailleurs, il semble que l’on s’oriente toujours davantage vers des modes de jouir qui impliquent moins la mise en jeu des corps ; chacun pouvant se suffire avec les appareillages de la modernité. On demande de l’amour. Pour la jouissance, il serait possible de faire autrement. Le pulsionnel pousse sous le voile de l’amour, mais ne perce pas, il s’est rendu au sacrifice sur l’autel du pas-tout.

De la surmoitié au pas-tout

La tentation serait, tout de même, de se retrouver dans l’espace de l’étreinte dont la compacité recouvrirait tout sauf que, si la femme y est, c’est comme pas toute. « Rien de plus compact qu’une faille » [9], c’est le ratage assuré. Le surmoi pousse à l’impératif jouis en même temps que, dans cette course, se vérifie l’impossibilité de rejoindre sa surmoitié [10].

La psychanalyse ne promet pas un nouvel amour, elle confirme l’impossible du rapport entre les sexes. Néanmoins, le nouveau pourrait être au bout de l’analyse, dans un rapport différent à son inconscient. Lacan évoque un « amour civilisé » [11]. Configuration dans laquelle un homme un peu moins « encombré du phallus » [12] pourrait faire d’une femme, non pas son symptôme, mais sa partenaire. Dans ce lien nouveau il pourrait, lui aussi, y être comme pas-tout. Par exemple en offrant à une femme, non pas ce que l’on n’a pas, mais un intérêt singulier pour elle, qui ne l’aliène pas ; qui ne l’oblige pas se situer dans le rapport à une demande, ni dans une exigence de réciprocité, en miroir.

Pierre Naveau, dans son très beau livre, Ce qui de la rencontre s’écrit, souligne qu’il est essentiel, afin que le lien reste vif, que ce qui fut contingent dans la rencontre « se renouvelle constamment à travers l’impossible conversation entre les deux « amants ». « Qu’elle soit impossible n’empêche pas qu’elle existe. » [13]

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Que reste-t-il de nos paroles d’amour ?

Rose-Paule Vinciguerra

 

Symbolique

Ces paroles « tu es ma femme », « tu es mon époux » dont Lacan fait état au fondement de la relation de couple dans le mariage – mais pas seulement – sont des paroles qui reconnaissent le partenaire comme tel. Comme le théorise le philosophe John Austin dans son ouvrage « Quand dire, c’est faire » [14], une telle formulation est un performatif, c’est-à-dire que ce n’est pas un constat, cela ne se pose pas sur un plan de vérité objective. Mais cela révèle une valeur de vérité subjective concernant le sujet qui émet cette proposition et à ce titre, c’est une énonciation qui engage le sujet qui parle.

Lacan dans le « Discours de Rome », dès 1953, avait dit de cette parole de pacte qu’elle était un « hommage lige » [15] fondant le sujet qui parle dans son authenticité. En quoi ?

Cela le fonde parce que, précise Lacan, l’émetteur, pour communiquer son message, doit le recevoir du récepteur ; encore n’y parvient-il qu’à l’émettre « sous une forme inversée » [16]. C’est en effet à partir du « tu » que le « je » s’identifie.  En disant « tu es ma femme » ou « tu es mon époux », c’est en fait son propre message que l’émetteur reçoit de son partenaire. Ce message se veut être un « je suis ton homme », voire comme le dit Jacques-Alain Miller « je suis un homme » ou bien « je suis ta femme », voire « je suis une femme » [17]. Ainsi le « je » fait-il allusion à lui-même à partir de l’Autre. Mais cette parole peut opérer pour lui un changement tel qu’il ne sera plus le même avant et après elle.

Pourtant, avait noté Lacan dans le Rapport de Rome, ce qui « se voit de façon exemplaire », c’est « que la parole n’est en aucun des sujets, mais en le serment qui les fonde […] » [18]. La reconnaissance signifiante vient ici du grand Autre. Bien plus, cette « relation de reconnaissance […] s’engage devant la transcendance et devant les hommes dans la foi de la parole donnée ». Le serment convoque l’Autre de la bonne foi « au-delà du langage » [19] et va jusqu’à convoquer Dieu. On peut ici penser à ces mariages clandestins, fondés sur un serment réciproque que le droit canonique avait admis au XIIe siècle avant que l’Église ne révoque, par décret disciplinaire en 1563, ce droit à des mariages fondés sur la seule parole consentante [20].

Ainsi, ce couple de la reconnaissance par une parole pleine est-il un couple du signifiant [21]. À cette époque, Lacan faisait du signifiant le fondement idéal du couple [22]. Mais pour autant, cela n’ouvre sur aucune certitude car l’Autre ne peut pas me dire ce que je suis [23]. Il ne peut pas me le dire car le sujet n’a pas qu’un statut identificatoire, il comporte un être qui ne peut pas se saisir au niveau de l’Autre.

Imaginaire

Mais pourquoi Lacan dit-il dans cette citation que ce pacte « ne sature pas nos fondamentales exigences » ?

Lacan évoque à l’occasion de ce pacte ce qu’il appelle l’ « abstraction cornélienne ». Ces paroles en effet dans leur condensation et leur poinçon d’éternité, prennent une allure cornélienne. Il manque en effet à ce pacte quelque chose de plus « concret » [24], nous dit Lacan.

De façon concrète en effet, il peut s’avérer que la « foi jurée » par le partenaire vaille, comme il le précise, « au moins le temps qu’il faut à celui-ci pour en répudier la promesse » et même que le pacte puisse être émis « légèrement » [25].

Mais encore plus « concrètement », il faut dire que la libido n’est pas évoquée dans ce pacte. Pourtant, cette libido circule entre les partenaires, mais c’est entre les partenaires du couple imaginaire que Lacan traduit à cette époque par a-a’. Ce couple qui parle dans le discours commun, est pris dans ce que J.-A. Miller a nommé « un miroir de parole » [26]. Dans ce « miroir de parole », il y a seulement Verliebtheit, fascination imaginaire, déploiement de jouissance.

L’amour en tant que narcissique vient donc limiter le symbolique. Et il est plutôt « amour-catastrophe », « une forme de suicide », dira même Lacan car le narcissisme engage la toute-puissance et a partie liée avec la mort.

Il faut donc dire que ce pacte s’étage dans toute une gamme de nuances, tout un éventail de formes qui jouent entre l’imaginaire et le symbolique. C’est ce que Lacan nomme dans le séminaire Le transfert « les oscillations de l’amour »[27] .

Réel

 Ainsi, le pacte symbolique qui était, comme Lacan le dit dans les premiers séminaires,  l’amour dans sa forme achevée,  ne suffit pas à  fonder le couple ; il va même devenir plus tard sous sa plume « un air de sansonnet » [28]. Si le couple reste noué, c’est, dit-il « malgré ça ». En 1980, il équivoquera sur « Fiction [et non fonction] et chant [et non champ] de la parole et du langage » [29].

Car finalement quel est le réel en jeu dans cette affaire de couple ? Le réel, c’est qu’il y a un incommensurable entre homme et femme. Il n’y a pas dans l’inconscient de signifiants différenciés qui permettraient d’inscrire deux sexes. Le réel du couple, c’est le non-rapport [30] et cela ruine la notion de pacte symbolique. Il n’y a pas de lien entre la jouissance de l’un et celle de l’autre. Assurément, il n’y a pas d’« acte symbolique du coït » et de la relation sexuelle, on ne peut tirer un ergo sum homme ou un ergo sum femme », notait J.-A. Miller [31]. Mais il n’y a pas non plus de pacte symbolique du coït.

Interdit de l’inceste

Mais qu’est-ce qui peut alors nouer un couple si l’Autre n’existe pas, si réel et symbolique font que les choses « se nouent autrement » [32]? C’est que le symbolique fait trou dans le réel. Mais quel est ce trou ? C’est celui de l’interdit de l’inceste [33], avance Lacan dans « RSI ».  La seule chose qui puisse alors faire nœud dans le couple, c’est le symbolique de cet interdit en tant que tel.

La perspective est inversée. Ce qui noue n’est pas le plein de la parole mais le trou de l’interdit.

Alors l’amour peut-il encore se dire ?

L’amour est ce qui tente de suppléer à ce qui d’aucune façon ne peut se dire, c’est-à-dire au rapport sexuel en tant qu’inexistant. À cet égard, « tu es ma femme », « tu es mon époux », eh bien,  ça ne vient que « faire bouchon à l’absence de rapport sexuel » [34].

Que reste-t-il donc de l’amour ? Il reste « deux mi-dires » [35], énonce Lacan. Mais ces « deux mi-dires […] ne se recouvrent pas […]. C’est la division irrémédiable […] sans aucune médiation ». Ce qu’on peut tout juste avancer, c’est que ces deux savoirs irrémédiablement distincts peuvent être connexes ! « Quand ça se produit, ça fait quelque chose de tout à fait privilégié » [36]. Mais si les deux savoirs ne peuvent être que connexes, quel est alors le privilège de l’amour ? Eh bien, c’est d’« apprendre indéfiniment la langue de l’autre en tâtonnant » [37], c’est de continuer à déchiffrer la contingence de la rencontre en sachant que rien ne pourra jamais, jamais entièrement dissiper le malentendu.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,1975, p. 242.

[2] Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 145.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 355

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », Leçon du 21 janvier 1975. Inédit.

[8] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », Mental, avril 2009, n°22, p. 18-19.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 1975, p. 14.

[10] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 468.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non dupes errent », Leçon du 12 mars 1974. Inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op. cit., Leçon du 21 janvier 1975.

[13] Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit. Paris, Éditions Michèle, 2014, p. 200.

[14]John Austin,  How to do things with words, Clarendon Press, Oxford, 1962.

[15] Lacan J., « Discours de Rome », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 155.

[16] Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298.

[17] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Des réponses du réel », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1983-1984, cours du 11 Janvier 1984, inédit.

[18] Lacan J., « Discours de Rome », op.cit., p.155.

[19] Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1981, p 63.

[20] Smadja É., Le couple et son histoire, Paris, PUF, 2011, p.15.

[21] Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne, L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-197, cours du 4 Juin 1997, inédit

[22] Ibid.

[23]  Miller J-A, « L’orientation lacanienne. 1,2,3,4 », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1984-1985, cours du 20 Mars 1985, inédit.

[24] Lacan J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 242.

[25] Lacan J., « Rapport de Rome », op. cit., p. 155.

[26] Miller J-A, « L’orientation lacanienne, 1, 2, 3, 4 », op. cit.

[27] Lacan J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 459.

[28] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op.cit., leçon du15 avril 75, inédit.

[29] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 46.

[30] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op. cit.

[31]  Miller J-A, « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1991-1992, cours du17 Juin 1992, inédit.

[32] Lacan J.,Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op. cit. leçon du 14 Janvier 1975.

[33] Ibid., leçon du 15 avril 1975.

[34] Miller J-A, « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », op. cit., cours du 17 Juin 1992.

[35] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 15 Janvier 1974, inédit.

[36] Ibid.

[37] Miller J.-A., « L’amour en questions », Psychologies Magazine, Octobre 2008, n° 278.




Paradoxes de la demande dans la psychose

Rappels concernant la demande

À suivre le Lacan de « La direction de la cure… », les paradoxes de la demande peuvent être saisis à partir d’un petit mathème proposé par Jacques-Alain Miller dans les années 80 : D / d[1] (grand D de la demande sur le petit d du désir ; écriture qui fait écho à l’algorithme saussurien revisité par Lacan : S/s). Dans ce même texte de 1958[2], et d’une manière plus précise dans « Subversion du sujet… »[3], ces paradoxes trouvent à être questionnés cette fois-ci à partir d’un ternaire : besoin/demande/désir. Enfin, n’oublions pas que Lacan distingue trois formes de demandes : celle relative à la satisfaction du besoin, celle accrochée à l’Autre comme demande d’amour, et enfin, celle relative à la pulsion où il fait se rejoindre chaîne signifiante et jouissance[4]. Ces trois déclinaisons trouvent à s’inscrire au sein du graphe du désir.

Du point de vue clinique, la référence de Lacan est bien sûr la névrose, avec une demande qui peut se décliner sous deux formes, suivant l’objet qui prévaut : «  […] demander à l’Autre l’objet qu’il recèle [objet oral], ou se faire demander par l’Autre le règlement de la dette qui lui est due [objet anal]. »[5] La condition de la demande étant, dans les deux cas, la perte de l’objet et sa remise dans l’Autre – que le sujet fait alors exister.

Dans la psychose

Mais qu’en est-il dans la psychose, là où précisément l’objet n’est pas extrait ? Peut-on parler de demande et si oui, à quelles conditions, et sous quelles formes ? Surement allons-nous obtenir des réponses à notre journée FIPA du 17 mars où interviendront beaucoup d’institutions de psychanalyse appliquée recevant des sujets psychotiques, mais pour l’heure, avançons quelques remarques introductives, et quelques hypothèses.

Si les objets qui prévalent au sein de la demande sont les deux objets freudiens, et si la demande est problématique dans la psychose, nous en déduisons que dans cette dernière ce sont plutôt les deux autres objets, dits « lacaniens, » qui sont prévalents. Et du reste, c’est à partir de son intérêt pour la psychose que Lacan a pu formaliser l’objet regard et l’objet voix, respectivement comme ce qui ne peut se voir et ce qui ne peut s’entendre. En effet, vous ne trouverez nulle caméra au domicile du paranoïaque certain d’être surveillé, ni nul enregistrement des voix que l’halluciné assure pourtant entendre.

Dès lors, par quel biais pouvons-nous approcher ce registre de la demande dans la psychose, en l’adaptant surement ? Il serait tout d’abord tentant de nous référer à la troisième modalité de demande évoquée plus haut, celle dite pulsionnelle, relative aux signifiants corporels. Seulement cette dernière, comme l’écrit Lacan dans son graphe ($ <> D), convoque un sujet barré, lié par ailleurs à un objet au sein du fantasme ($ <> a) dont la condition est justement l’extraction de l’objet. Ainsi ne pouvons-nous pas nous y référer. Soutenons alors, en référence avec le Lacan du Séminaire XI[6], et à sa nouvelle approche de la pulsion, que dans la psychose, elle ne se bouclerait pas (là encore, faute d’extraction de l’objet). Plus précisément, faute de la séparation, la « pulsion émerge dans le réel »[7], avec pour conséquence les phénomènes de corps, avec une pulsion « non domestiquée », qui « ne s’articule pas gentiment à l’objet petit a. »[8] Nous évoquons donc ici deux modalités de retour dans le réel qui se rejoignent, l’une approchée sous l’angle de la pulsion et du corps, l’autre sous l’angle de l’objet a.

Deux modalités de rencontre

Fort de ces quelques apports théoriques, abordons deux modalités de rencontre avec le sujet psychotique, disons très contemporaines car assez éloignées, à première vue, de celle plus « classique » d’un sujet qui, suite à un déclenchement ou à un débranchement, vient témoigner de ses phénomènes énigmatiques et intrusifs, étant à la recherche de sens, d’un bouclage de la signification. Nous nous intéressons plutôt ici aux sujets qui, soit ne demandent strictement rien, soit s’adressent à nous dans l’urgence – signe d’un envahissement qui n’est que le reflet de celui qu’ils disent subir de la part de l’Autre – ne formulant aucune demande à proprement parler.

Dans le premier cas, ne devons-nous pas amener progressivement le sujet à isoler ses points de perplexité et d’énigmes, en lien avec ses phénomènes élémentaires, pour qu’il puisse enfin s’en plaindre, prémisse nécessaire à toute formulation de demande, par exemple d’en être protégés ou de les faire disparaître. Dans le second cas, disons que l’opération première consiste d’abord à contenir et apaiser cette jouissance en excès, toujours avec l’arme du symbolique et de la parole, mais aussi ici du silence, pour, dans un temps second, amener là encore le sujet vers ses points de perplexité que nous allons en quelque sorte « problématiser ». Moins revendicateur ou dénonciateur, le sujet peut alors devenir demandeur. Et dans les deux cas, ce repérage qu’autorise l’adresse à celui devenu « secrétaire actif », pour reprendre un terme d’Éric Laurent, s’accompagne bien évidemment d’un traitement de la jouissance, qui certes ne se négativera pas, mais pourra emprunter d’autres circuits…

Pour conclure disons qu’à chaque fois il s’est agi de faire naître une demande, signe qu’une relative remise à l’Autre de ce qui faisait précédemment excès a opéré, et qu’un certain savoir y faire avec cet insupportable s’est élaboré. Et parions qu’alors d’autres demandes pourront se formuler de la part du sujet, dans et vers d’autres lieux, conditions nécessaires pour toute inscription dans le lien social.

[1] Cf. par exemple : Miller J.-A., « Trio de Melo », La cause freudienne, n°31, oct. 95, p. 9-19.

[2] Lacan J., « La direction de la cure et les enjeux de son pouvoir », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 679.

[3] Lacan J, « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écritsop. cit. p. 814.

[4] Cf. Miller J.-A., « La pulsion est parole », Quarto, Revue de la cause freudienne, ACF en Belgique, n°60, 1996, p. 14-15.

[5] Miller J.-A., « Clinique ironique », La cause freudienne, n°23, fév. 93 p. 12.

[6] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973, chap. 14 et 15.

[7] Cf., Miller J.-A., « Conversation sur les embrouilles du corps », Ornicar ? revue du Champ freudien, n°50, Paris, Navarin/Seuil, 2002, p 240.

[8] Ibid. p. 239.




Le salut par le temps

Lisez Laurent Demoulin, Valérie Gay-Corajoud… Ils écrivent jour après jour leur expérience de paternité ou de maternité à travers le quotidien d’un enfant autiste. La délicatesse de leur propos est saisissante. Elle tient à leur attention de chaque instant, leur désir de dire au plus près de l’expérience, la poésie inouïe de leur écriture. Une chose par-dessus tout m’a frappée. Ils clament le salut par le temps.

L’agenda de chaque instant l’atteste, « une double vie » selon le mot de Laurent Demoulin. Il y a les rendez-vous avec les médecins, les orthophonistes, les psychomotriciens, les psys…, MDPH, les enseignants, les activités… Il y a surtout le temps de se faire à la manière d’être de leur enfant. Les inventions, les trouvailles, les formulations originales se font avec le temps : en un sens, « l’autisme, c’est l’éloge de la lenteur » comme le dit Catherine Léger. Lacan évoque à propos d’une analyse qu’il faut « le temps de se faire à l’être ». Ne peut -on penser que dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, il faut le temps de se faire à l’être parent, le temps pour le sujet autiste de se faire à l’être.

Se dessine ainsi une voie d’apparence précaire et pourtant tellement lucide pour permettre à un sujet de trouver sa place dans la routine du monde, de stabiliser son rapport au signifiant, détacher une parcelle de jouissance pour en faire un objet.  Cette orientation suppose de lire le sentiment d’intrusion propre à l’autisme avec Lacan : comme « le développement d’une défense », l’éloignement du monde comme le signe paradoxal d’une transparence à celui-ci, une ouverture absolue.Accorder la plus haute importance au moindre goût, intérêt, la plus infime inclination du sujet dit autiste, en guise de médiation pour organiser, apprivoiser un monde perçu « par bribes et par bouts » (Donna Williams), dessiner un bord (ainsi qu’Éric Laurent le développe) pour qu’un lien entre l’Un-corps et l’autre soit possible. Cette position qui nécessite le temps comme le plus sûr allié peut certainement se recommander de Lacan : « Disons que semblable trouvaille ne peut être que le prix d’une soumission entière, même si elle est avertie, aux positions proprement subjectives du malade, positions qu’on force trop souvent à les réduire dans le dialogue au processus morbide, renforçant alors la difficulté de les pénétrer d’un réticence provoquée non sans fondement chez le sujet »[1].

[1] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.534.




S’il y a la psychanalyse, alors…

Éclats

D’où je suis maintenant, il me faut, me dis-je, renoncer à l’Un quand je vous parle encore de Lacan et me persuader que je me tiens avec vous sur un bord où ce que j’appellerai le système de Lacan se défait.[1] C’est sans doute pourquoi j’ai différé, autant que j’aie pu, d’aborder cette étendue du tout dernier enseignement. Cela ne tient plus ensemble et j’ai moi-même du mal à renoncer à l’Un du système, à ne pas lui en substituer un autre. Je n’y progresse pourtant que par les tentatives de le rafistoler, butant de ce fait sur des aperçus hétéroclites, insolites, ces éclats que l’on rencontre dans cette toute dernière période. Une autre façon de l’aborder que celle que j’ai pratiquée et moi-même enseignée est sans doute à élaborer. Il y a une grande tolérance à avoir à l’endroit de la contradiction, mais on ne se refait pas. J’essaie donc de dissoudre les contradictions en les stratifiant, en pluralisant les points de vue. J’accepte de m’accorder à la varité[2], à la variété de ses vérités.

Hommage à Robert et Rosine Lefort

Nous avons perdu, la psychanalyse a perdu, deux de ses plus vaillants praticiens, qui étaient aussi des théoriciens.

J’ai beaucoup fréquenté Robert et Rosine Lefort au début de l’École de la Cause freudienne, alors que nous avions, tous les quinze jours, pendant plusieurs années, des entretiens auxquels participaient également Judith Miller et Éric Laurent. Il en est sorti une petite institution qui continue et qui s’est répandue à travers notre monde, le cereda, qui se voue à l’étude, à partir de l’œuvre des Lefort, de l’enfant dans le discours analytique.

Nous appelions le matériel de cette œuvre la clinique de Rosine, une clinique qui était déjà ancienne quand tous les deux en ont rendu compte et ont commencé à la commenter, à la théoriser. Elle remontait à l’époque où Rosine était l’analysante de Lacan. Un propos de Lacan, bien plus tard – « En ce temps-là, vous ne pouviez pas vous tromper » –, leur avait donné cette assurance pour parcourir et mettre en ordre cette clinique, et déduire à partir d’elle. Lacan estimait ainsi qu’à ses débuts dans la pratique, Rosine Lefort était dans le vrai, qu’elle ne s’y embrouillait pas. Le réel étant dans les embrouilles du vrai, est-ce à dire qu’elle ne touchait pas au réel ? Non. Bien au contraire, il est des moments où le réel touche au réel sans passer par la parole menteuse.

Il faut que je lève la contradiction qu’il pourrait y avoir en définissant le vrai comme le rapport direct du réel au réel. Ce n’est pas le vrai de l’embrouille, mais le contraire. Ce vrai-là, du rapport direct du réel au réel, est bien à sa place dans la clinique de l’enfant, et spécialement du très petit enfant, cette clinique où l’on prend l’idée de ce qu’ils désignèrent tous les deux comme « la naissance de l’Autre ».

Il fallait un certain culot, dans le cadre du système de Lacan, pour faire entendre ce titre-là.[3] Comment donc ! L’Autre n’est-il pas toujours déjà là ? On naît dans l’Autre, on naît dans un bain de signifiants. Ce n’est pas l’Autre qui naît.

Dans l’ouvrage qui porte ce titre, et pour lequel je conserve l’admiration que j’avais exprimée à l’époque — ce livre reste et restera —, ils s’attachent à montrer précisément comment l’Autre se construit à partir de l’Un-corps, pour reprendre le terme que j’avais la dernière fois inscrit au tableau. C’est parce qu’ils ont, dans toute leur clinique, accordé un privilège à l’Un-corps qu’ils furent conduits à la placer sous la rubrique de l’autisme.

Rosine et Robert Lefort firent de l’autisme une catégorie clinique du niveau de névrose, psychose et perversion. Mais, au-delà, ils firent apercevoir qu’elle était peut-être la catégorie clinique fondamentale, que l’autisme était le statut natif du sujet. Mettons ici des guillemets au mot de sujet, qui cédera sans doute la place à celui de parlêtre que Lacan utilisait pour désigner à la fois le sujet et l’inconscient, le sujet restant toutefois chez lui un terme complexe, à tiroirs.

J’ai été touché qu’on me confie, au cours de la visite faite dans leur demeure à la campagne, que Robert Lefort avait porté un intérêt vif à mon cours récent et qu’il y avait reconnu quelque chose de cette problématique.

Forçage de l’autisme

L’autisme entendu comme catégorie clinique fondamentale peut certainement se recommander de Lacan, du Lacan de ce système qui se défait et où, à l’occasion, il réduit l’inconscient au fait de parler tout seul. « On parle tout seul parce qu’on ne dit jamais qu’une seule et même chose. »[4] Il n’y a pas loin à chercher le symbole de cet inconscient pour le trouver, c’est le rond des ronds de ficelle qui répète ce tournage en rond du parler tout seul.

La phrase se poursuit : « On ne dit jamais qu’une seule et même chose qui en somme dérange sa défense ». C’est la définition de l’inconscient par l’autisme de la parole. D’où la question de Lacan qui a résonné plus tard de savoir si la psychanalyse ne serait pas « un autisme à deux »[5]. C’est la donnée : chacun à parler tout seul. Mais on est bien forcé d’inventer une exception. L’autisme à deux, c’est ce qu’il s’agit précisément de démentir s’il y a la psychanalyse. Ce qui fait la marche trébuchante de Lacan dans son tout dernier enseignement. Une logique interne à son discours le conduit à apercevoir, à formuler l’impossible de la psychanalyse. Ce qui nous fait à sa suite vaciller, c’est qu’il invente chaque fois qu’il redit la même chose, à savoir : c’est impossible. Il cherche, dans le même fil, une échappatoire, il en trafique une.

C’est donc sous les espèces de s’il y a la psychanalyse que ce tout dernier enseignement se développe, à titre hypothétique. Ce n’est pas : il y a la psychanalyse, et donc… C’est : s’il y a la psychanalyse, alors… Quand il achoppe sur la donnée de l’autisme à deux, la donnée des inconscients parleurs, aussi opaques l’un à l’autre, aussi séparés que les Un-corps, quand il bute sur ce corrélat d’il n’y a pas de rapport sexuel, qui est il n’y a pas de rapport linguistique, alors il y a un forçage de l’autisme, pour satisfaire à l’existence de la psychanalyse. Ce tout dernier enseignement se monnaye par des forçages multipliés. Le forçage de l’autisme que propose ici Lacan, c’est l’existence d’un élément, entre guillemets, commun. « Une affaire commune »[6], dit-il, pour gommer le caractère signifiant du terme élément, ce qu’il appelle en l’occurrence du néologisme de lalangue, où le substantif ne fait qu’un avec l’article défini.

Qu’est-ce qui s’est imposé à Lacan pour truffer son discours de ce néologisme à partir d’Encore, début de son dernier enseignement ? Sur le fond de cette référence à l’autisme, il faut entendre lalangue en rapport avec l’Un-corps, aussi un néologisme, mais qui garde toutefois la trace de son opération dans le petit tiret, avec, ici, l’article indéfini, voire, aussi, cardinal, associé au substantif. Il y a lalangue et il y a des Un-corps, dont la relation repose sur lalangue.

[1] Extrait du cours de J.-A. Miller, « Le tout dernier Lacan », leçon du 7 mars 2007. Publié une première fois dans La petite girafe, n°25, « Donner sa langue au ça », juin 2007. Texte et notes établis par Catherine Bonningue.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (1976-77), Texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ? n°17-18, Paris, Lyse, 1979, p. 14.

[3] J.-A. Miller dit ici « avoir signalé en son temps qu’il fallait un certain culot, dans le cadre du système de Lacan, pour faire entendre ce titre-là ».

Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne II, 2, « Du symptôme au fantasme et retour » (1982-83), leçons des 8 décembre 1982 et 25 mai 1983 ; L’orientation lacanienne II, 6, « Ce qui fait insigne » (1986-87), leçon du 7 janvier 1987.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, op.cit., p. 9.

[5] Ibid., p. 13.

[6] Ibid.