“M pour Mabel”. Face au deuil : désir ou dressage

« L’archéologie de la douleur ne se fait pas avec ordre et méthode »(1).

Le téléphone retentit. Helen apprend que son père vient de mourir d’une crise cardiaque. « Mort. Je me suis retrouvée au sol. Les jambes coupées, je m’étais effondrée »(2).
Son monde vacille. Sans conjoint ni enfant, cette historienne passionnée de fauconnerie depuis l’enfance se met alors en tête de faire l’acquisition d’un autour. Moment de franchissement. Car l’autour, « Graal obscur des ornithologues »(3), animal sanguinaire des forêts profondes, est réputé indressable. « Il y a là-dedans quelque chose de vivant »(4) se formule-t-elle au moment tant attendu de réceptionner la boîte renfermant l’oiseau. Et la voilà qui, croyant pouvoir dénicher son père au cœur de la forêt, se retranche dans sa forteresse avec son rapace.
Livre autobiographique aux accents hamlétiens, M pour Mabel retrace une quête à la frontière entre vie et mort, beauté et laideur, humanité et sauvagerie. Dans ce long travail archéologique en compagnie de Freud, « parce qu’il était encore à la mode à l’époque »(5), Helen tente de dénouer les nœuds de sa tragédie, les liens qui l’unissent au père. C’est dans un jeu en miroir avec l’auteur de La quête du roi Arthur, T.H. White(6), lui-même ayant tenté de dresser un autour dans une lutte sans merci, qu’elle aborde la question du dressage des pulsions.
La passion d’Helen pour la fauconnerie prend sa source dans celle du père qui, enfant, observait les avions bombardiers pendant la guerre, et qui devint photoreporter. Selon Helen, son père luttait avec son appareil contre la disparition. Elle évoque par ailleurs une perte précoce dont elle fut longtemps tenue dans l’ignorance, celle de son frère jumeau mort peu après sa naissance : « J’avais toujours eu l’impression qu’il me manquait une partie de moi-même »(7).
Nous mesurons là que la dimension scopique occupe une place de choix, ce que nous retrouvons dans sa position de spectatrice depuis sa plus tendre enfance.
Sa fascination dévorante pour l’autour s’origine d’ailleurs dans un épisode d’une terreur exquise lorsqu’à 12 ans, elle assiste frissonnante à la mise à mort d’un faisan par un autour. Elle repart avec six plumes du faisan dans son poing. « C’était la mort que j’avais vue »(8).
La perte brutale du père donne alors l’occasion à cet oiseau du passé de faire retour : « C’était l’autour qui s’était emparé de moi, pas l’inverse »(9). Elle l’appellera Mabel(10).
Se comparant à Hamlet qui n’est fou « que par le vent du nord-nord-ouest » et qui sait « distinguer un faucon d’un héron »(11), Helen cherche à tamponner la douleur du deuil par cette folie passagère, « pour combler l’abîme et construire un monde neuf et à nouveau habitable »(12). Dans ce bricolage, elle va mettre en œuvre une modalité du fort-da : « Il n’y avait rien qui puisse autant soulager mon cœur en deuil que l’autour revenant sur mon poing »(13).
Lacan précise: « (…) le deuil, qui est une perte véritable, intolérable à l’être humain, provoque pour lui un trou dans le réel. (…) ce trou se trouve offrir la place où se projette précisément le signifiant manquant. (…) Ce signifiant, vous ne pouvez le payez que de votre chair et de votre sang. Il est essentiellement le phallus sous le voile »(14).

Helen fait appel à tous les signifiants du dressage pour venir border le trou. L’un d’eux d’ailleurs, « Yarak », est un terme turc pour désigner l’autour lorsqu’il est d’humeur à tuer – et qui signifie en argot « pénis ». Cette humeur à tuer, Helen la mettra en acte dans des séquences de mise à mort et de dévoration. De quoi faire surgir sa question : « Tel était le grand mystère qui se reproduisait chaque fois. Comment les cœurs cessent de battre »(15). Le cœur, c’est celui du père, du frère, le sien.
Au fur et à mesure, Helen repère que cela ne peut constituer à terme une solution, que c’est un renversement : « Je suis devenue un spectacle (…). Pour la communauté, je représente la mort »(16).
Face à la disparition jugée « absurde » du père, parviendra-t-elle à redorer le blason paternel ? Aiguillonnée par le dard de la culpabilité, Helen se réveillera-t-elle ?
Ce parcours si singulier montre comment un sujet tente de dresser un cœur sauvage, d’apprivoiser sa question entre vie et mort, et de se dresser soi-même pour évacuer la question du désir.
« J’étais furieuse contre moi-même, contre ma propre certitude inconsciente que la nature était le remède dont j’avais besoin. Nos mains sont là pour serrer les mains d’autres humains. Elles ne doivent pas seulement servir de perche à un faucon »(17).

(1) Macdonald H., M pour Mabel (H is for hawk, 2014), Fleuve Editions, Paris, 2016, p. 270.

(2) Ibid., p. 23.

(3) Ibid., p.13.

(4)Ibid., p.78.

(5)Ibid., p.115.

(6) T.H. White (1906-1964) a écrit un livre sur le dressage de son autour : The Goshawk (1951).

(7) H. Macdonald, op. cit., p.74

(8)  Ibid., p.34.

(9)  Ibid., p.39.

(10) « Mabel » vient du mot latin « amabilis » = « aimable », « digne d’être aimé ». Par superstition, le choix du nom du rapace est fait de façon inversement proportionnelle aux qualités attendues par le fauconnier.

(11 )Shakespeare W., Hamlet (1603), Librio, Paris, 2004, p. 49.

(12 )Macdonald H., op. cit., p. 28.

(13)Ibid., p.189.

(14Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, « Le désir et son interprétation » (1958-1959), Seuil, Paris, 2013, p. 398.

(15) Macdonald H., op. cit., p. 266.

(16) Ibid., p. 300.

(17)  Ibid., p. 294.




Conversation clinique à Ville d’Avray

En ce lieu magnifique, sous les rayons d’un soleil éclatant, prémisses de l’été indien, une après-midi de travail aussi dense qu’éclairante nous attendait le 14 octobre. Dominique Laurent, extime pour cette Vème conversation clinique préparatoire aux J47, introduit les deux séquences de travail qui suivront par ce titre « Vanité du savoir, vérité de la jouissance ».

Elle en dépliera la subversion dans le contexte du discours de la science dominant aujourd’hui, celui des sciences cognitives au service de la norme universelle à atteindre, pour tous, par des méthodes d’apprentissage dites efficaces(1), et, en reprenant le fil de l’enseignement de Lacan. Si la psychanalyse vise en effet ce qui résiste, insiste, embrouille – vérité de la jouissance, Dominique Laurent souligne et rappelle, contre toute perspective cynique d’une psychanalyse qui s’arrêterait à la loi d’airain de la jouissance et d’un savoir y faire avec, le basculement qu’opère la Proposition du 09 octobre 1967.
A partir de là, la fin de l’analyse et la position de l’analyste seront articulées au désir de savoir, conception corrélative d’une nouvelle définition de l’inconscient indexé à sa matérialité et de la vérité promouvant « le savoir comme articulation de signifiants hors sens »(2). La cure, au-delà du sens, de S1 vers S2, pointerait vers un S1 tout seul, ne fonctionnant plus comme un signifiant. D’où la question de la transmission de ce savoir si singulier qui ne s’enseigne pas, produit du parcours analytique, de l’amour de transfert ou horreur de savoir au désir de savoir, dont les AE rendent compte dans notre Ecole.
Ainsi le savoir dans la psychanalyse dont le point de fuite reste celui du rapport sexuel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, oblige à une exigence épistémique rigoureuse, que cette après-midi de travail confirme.

Les trois cas de la première séquence auront déplié chacun à leur manière, pour ces sujets respectivement débordés, embrouillés et empêchés avec le savoir, comment l’analyste opère là où les diagnostiques-étiquettes impliqueraient un protocole de forçage et de rééducation à la norme sociale du « pour tous ». Ces cas très contemporains auront ainsi montré que si la solution avec la psychanalyse n’est pas toute prête du côté d’un clinicien au savoir a priori, elle ne se fait pas pour autant sans lui.
Ainsi, ce jeune homme reçu par Pierre-Ludovic Lavoine dans l’imminence d’un passage à l’acte avec un contexte hallucinatoire : pour ce sujet dressé au travail par un père incarnant pour lui la figure persécutrice d’un idéal de savoir sans faille, l’analyste, via la modalité de la conversation, en se laissant enseigner et visant une décomplétude de l’Autre, aura pu ne pas incarner un Autre omniscient, persécutant – marge de manœuvre délicate et sur le fil.
Le cas éminemment contemporain, emblématique de notre problématique, qu’Omaïra Meseguer nous propose, nous enseigne quant à lui sur ce qui s’écrit de la position de jouissance d’une adolescente qui, tout en venant la rencontrer pour « phobie scolaire », se présente à elle comme une « dys » : dyslexique et dysorthographique. La direction de la cure lui permettra de produire sa propre définition de la dyslexie, où l’insupportable d’une lettre remplacée par une autre fait écho à sa position d’objet, remplaçant dans le désir de la mère une autre fille morte-née au même prénom, à une lettre près !
Enfin, L’envers du travail proposé par Bénédicte Jullien éclaire sur ces sujets qui, aux prises avec un surmoi féroce en ces temps d’idéal de performance, se retrouvent précisément en panne. Ici c’est une panne dans les études, que cette jeune femme recouvre d’abord par un traumatisme d’attouchement sexuel subi dans l’enfance. Là où d’autres en auraient fait leur miel, l’analyste, sans faire l’impasse sur ce fait, ne lui donnera pas consistance, prélevant le signifiant « travail », signifiant-maître pour ce sujet, associé au grand-père, tout juste décédé, et déporté en camp de travail pendant la guerre ; cela l’orientera vers une perte de jouissance lui permettant de retrouver sa voie au travail en desserrant un surmoi mortifère.
Puis vint la deuxième séquence de l’après-midi, ouverte par Mireille Battut, présidente de La Main à l’oreille, association de parents et d’amis de personnes autistes, dont les propos si précieux ont raconté comment « elle s’est laissé enseigner par son fils Louis à devenir la mère de cet enfant-là »(3). Pour finir, Liliana Salazar-Redon reprit le parcours d’un sujet qui de ses 4 à 15 ans a vu se transformer le trop de bruit et de regard des acteurs sociaux éducatifs qui l’entouraient en partenaires de traitement de son réel, loin du forçage préconisé au départ.
Quelle après-midi enseignante ! Preuve s’il en était besoin, que l’exigence épistémique et éthique, loin de tout cynisme, est bien ce qui oriente l’analyste, tant dans les cures que dans ses travaux.

1 Voir le programme d’enseignement à l’Ecole normale et le séminaire de Stanislas Dehaene en Psychologie cognitive expérimentale au Collège de France qui articulent éducation et sciences cognitives.

2 Dominique Laurent, « Vanité du savoir, vérité de la jouissance », Vème Conversation de Ville d’Avray, 14-10-2017.

3 Expression de Dominique Laurent suite à l’intervention de Mireille Battut.




Un pour tous ou tous pour un ?

Je travaille dans un établissement qui embauche des personnes reconnues « handicapées » en milieu protégé, en continuité avec leur parcours institutionnel ou plus rarement suite à une rupture psychique et/ou sociale. Ma pratique consiste à soutenir les sujets, leur place et leur fonction singulière, face à la demande d’une institution qui s’oriente de « la valeur du travail ». Le statut commun de « travailleur », fait office d’une identification imaginaire et permet une inscription sociale reconnue. Pour autant, tous ne répondent pas à ce signifiant de la même façon. La valeur travail n’est pas Une, elle se décline selon la singularité de chacun. Ce n’est pas la valeur du travail en tant que telle qui permet une stabilisation, mais la fonction qu’elle prend pour le sujet et la place que ça lui donne.
De fait, il faut repenser à chaque fois la mise au travail du travailleur, qui ne se réduit pas à l’acquisition de compétences. Les fiches pédagogiques, élaborées et adaptées pour tous les apprentissages techniques, ne suffisent pas à réguler les symptômes de chacun. Ainsi, ce qui se manifeste par des absences répétées, par un collage au moniteur, ou par une inertie, est considéré comme un manque : manque d’autonomie, manque de motivation, en somme un manque de compétence. La recherche de solution est court-circuitée par l’exclusion car : « nous ne sommes pas un lieu d’apprentissage » entend-on. Ce dédouanement face au réel de la clinique qui freine l’activité de l’entreprise est corrélé à la prégnance d’une logique de productivité. Lorsque ce point de butée est rencontré, on n’en veut rien savoir et préfère s’en débarrasser, car trop encombrant. Les situations prennent alors un caractère urgent et sont peu questionnées par un regard clinique. Comment faire entendre que ce reste qui rate et se répète ne requiert pas d’un apprentissage pareil pour tous, mais d’une mobilisation vivante et désirante de chacun et de l’invention des accompagnements singuliers.
La demande de quelques-uns de l’équipe faite au psychologue est que celui-ci leur donne « des astuces pour ne pas mal faire » avec les travailleurs. Si l’on entend une prise de responsabilité dans l’accompagnement, ce désir d’en savoir un peu plus n’est pas partagé par tous. La mise au travail clinique est entravée par la logique entrepreneuriale de l’institution, qui fait tant l’objet de plainte que de complaisance.
Le temps des projets personnalisés, basée sur l’évaluation, est surtout l’occasion de rencontrer individuellement le moniteur référent de chacun, pour soulever les singularités, mobiliser le désir et une mise au travail. Certains ne se sentent pas concernés, ayant parfois pour effets des passages à l’acte dénudant un insupportable. D’autres sont en demande d’un savoir-faire déjà là mais pourtant ignoré. Le leur faire entendre provoque un réveil, non sans une petite angoisse pour certains d’être des partenaires à temps pleins de ces sujets. Cette angoisse peut-être productive et ouvre aux questionnements, elle a des effets cliniques.
Ces sujets nous pointent par la recrudescence de leurs difficultés – encore faut-il les entendre – la défaillance institutionnelle, là où elle tend au contraire à améliorer sa productivité et l’amélioration de ses méthodes pédagogiques et évaluatives. C’est au un par un que cela s’opère, tant du côté des travailleurs que de celui de l’équipe, via les moyens de production que seraient le désir et l’angoisse. Ce n’est pas plus à eux qu’à nous de se mettre au travail, pour que ce lieu demeure ce qui fait son essence : un milieu adapté, non pas pour tous, mais à chacun.