Rencontre avec l’inconscient

Les pathologies de la clinique contemporaine : dépression, addictions, burn-out sont aujourd’hui distribuées dans des consultations spécialisées censées dispenser les soins adéquats. Confortés par les neurosciences et les méthodes comportementales visant à rééduquer les corps et les âmes, ceux qui y sont soignés peuvent se soutenir d’une identification à leur symptôme. Le discours du maitre moderne renforce ce point de certitude par le credo qu’il y aurait un bon scénario, un bon comportement pour se débarrasser de ce qui ne tourne pas rond dans la vie. Pourtant, le symptôme insiste car il indexe un réel irréductible, indissoluble dans les soins et leurs batteries de techniques.

Alors, dans ces circuits affolés entre norme de fer et jouissance effrénée où se consume le parlêtre, quels cadres l’époque offre-t-elle pour accrocher la jouissance du symptôme? Il y a, bien sûr, les forums disponibles sur le web, pour tous ceux qui tentent de faire lien à partir de ce dont ils souffrent, cherchant à loger le réel de ce qui les affecte dans la toile1.

Le CPCT propose une autre voie. Ni captation en miroir par d’autres qui seraient comme soi, ni dispense du bon mode d’emploi pour savoir vivre. Ce qui est visé dans ce lieu, à part dans la cité, c’est « un changement de position discursive2 ».

En formalisant les 4 discours dans son Séminaire3, Jacques Lacan a fait entrer la jouissance dans le lien social. Le discours du maître fait apparaître logiquement un certain mode de jouir du signifiant, une soumission au sens commun, résonnant aujourd’hui avec « l’evidence based medicine » et ses données probantes. L’expérience de parole, saisie par l’écriture d’un autre discours, le discours analytique, subvertit ce rapport au langage. Pas de thérapeute qui propose un diagnostic pour tous, mais un Autre auquel le sujet s’adresse, engageant une nouvelle partie avec ce qui toujours déborde, surprend et traumatise. Ce réel qui nous embrouille, peut se précipiter, à l’insu de celui qui la dit, dans une parole vive. C’est instant de voir, moment précieux dans l’ébauche d’un savoir nouveau.

Ce numéro témoigne de la vivacité de la recherche clinique au CPCT. Il y est question des effets de la psychanalyse au cœur de la cité, une expérience vivante et inventive soutenue par la présence en acte des praticiens. Opérant des coupures, cherchant à sortir de la transparence d’un énoncé, évitant de compléter un message pour qu’un dit plus consistant puisse être exprimé, ces cliniciens donnent chance au sujet de renouer quelques un des fils de son destin.

Ceci parce qu’ « un meilleur usage du signifiant comme Un4 » est possible, dans la rencontre avec un analyste.

1 Clotilde Leguil éclaire cette dimension de la société contemporaine dans son article de « Rencontrer la psychanalyse à l’époque du moi mondialisé » à la Une de ce numéro.

2 Ce propos est emprunté à Lilia Mahjoub, lors de son introduction a journée du CPCT –Paris « Une séance au CPCT – rencontres avec l’inconscient », le 21 septembre dernier

3 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII,  L’envers de la psychanalyse  (1969-1970), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1991

4 Jacques Lacan, « Conférence à l’université de Milan, le 12 mai 1972 – Du discours du psychanalyste ».




Établir l’émotion

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Rencontrer la psychanalyse à l’époque du moi mondialisé

Conférence prononcée dans le cadre de la Journée des 10 ans du CPCT Bordeaux organisée le 30 septembre 2017 par Geneviève Cloutour-Monribot, Danièle Le Chevalier et Bruno Alivon. Cette conférence prolonge l’article de Clotilde Leguil paru dans Le Monde du 27/07/2017 dans la série “Basculement du monde”.

En dix ans, beaucoup de choses ont changé dans la civilisation. Nous sommes entrés en plein dans le siècle du “moi mondialisé”, via la montée en puissance de la digitalisation du monde, de la virtualisation du lien social, de la doublure numérique de l’être. Le CPCT a été créé à une époque où Internet était déjà extrêmement développé, mais où la captation de la libido par l’univers de la Toile n’était pas encore telle. Ce qui a changé en dix ans et s’est accéléré à mon sens, c’est cette absorption de la libido de chacun par l’univers de la Toile. J’ai proposé comme titre “Rencontrer la psychanalyse à l’époque du moi mondialisé”, afin de montrer que le CPCT est un lieu hors du commun en son époque, un lieu qui offre ce qui ne se trouve peut-être nulle part ailleurs, dès lors que le lieu fléché aujourd’hui pour loger sa souffrance psychique, ce sont les sites, les blogs, les forums, qui prétendent prendre en charge quelque chose de ce qui cloche pour chacun.

C’est l’ironie du monde. Là où Internet est précisément ce qui permet au mieux à la civilisation de tourner rond – puisque les données que nous y entrons deviennent des informations permettant de mieux maîtriser ensuite les masses – la souffrance, qui est précisément ce qui fait obstacle à l’ordre du monde, aussi bien en soi-même que dans la société, se voit récupérée afin de se loger elle-même dans ce lieu ouvert et transparent.

Le CPCT est donc un lieu Autre et à part, et pour autant lui aussi ouvert à tous, quand il reste des places… Mais ce n’est pas un lieu ouvert à tous sur le mode du “mettons en commun notre souffrance et nos symptômes”. Il s’agit plutôt d’un lieu dans la cité qui fait une place au “hors du commun”. Les psychanalystes qui y travaillent bénévolement y donnent quelque chose : du temps, de la présence, des mots, pour permettre à celles ou ceux qui souffrent de rencontrer un discours qui ne soit ni celui de la médecine, ni celui de la psychiatrie, ni celui de la psychologie. Un discours pour une clinique “hors-les-normes” – pour reprendre le titre du dernier congrès de l’Eurofédération de psychanalyse – un discours qui donne une valeur à ce qui ne va pas et ne cherche pas à le faire disparaître ou à en retirer une jouissance.

Le XXIe siècle, siècle du “moi mondialisé”

Car tel est le climat actuel, qui s’est toujours plus accentué depuis 10 ans. D’un côté, la souffrance est de plus en plus considérée comme devant être abordée comme un disfonctionnement qui pourrait être corrigé, c’est-à-dire qu’elle en appelle à une normalisation, d’un autre côté, se répandent sur la Toile des sites, des forums de discussion, de blogs où la souffrance cherche à se partager avec tous, soit à se faire reconnaître, à partir d’un symptôme qui ferait lien social : il existe ainsi des sites où se rendent les anorexiques, des ana blogs, où il est possible de se répandre et de se déverser, là où le discours de la science ne veut rien savoir du symptôme. Ces sites profitent en quelque sorte de la forclusion du sujet dans le discours médical et psychiatrique, dans le discours bureaucratique de la santé mentale en somme, pour gagner en popularité, et donnent l’illusion aux sujets qui souffrent d’un symptôme qu’ils vont pouvoir, en le partageant avec d’autres, mieux “vivre avec”. Certains psys, pas nécessairement psychanalystes d’ailleurs et plutôt psychothérapeutes le plus souvent, vont jusqu’à considérer qu’on peut faire des consultations en ligne et que du moment qu’il y a le temps et l’argent, la rencontre peut avoir une valeur psychothérapeutique.

Ce que j’appelle donc le “moi mondialisé”, c’est ce nouveau mode de mise en commun sur la Toile, de l’image que l’on se fait de soi-même, ou des souffrances qui sont liées à cette image. Si l’on se réfère à Freud et à Lacan, on peut définir le moi à partir d’un investissement libidinal, d’un quantum de libido, qui va et vient entre le moi et l’objet. Jacques-Alain Miller dans ses paradigmes de la jouissance, a défini le moi dans le premier enseignement de Lacan à partir de cette jouissance imaginaire, jouissance prise dans l’image de son propre corps, “imaginarisation” de la jouissance.

On peut opposer cette dimension du “moi mondialisé” aujourd’hui, c’est-à-dire cette mondialisation de la jouissance imaginaire, avec la rencontre qui est faite au Centre Psychanalytique de Consultation et de Traitement : bien qu’étant une offre faite à tous, elle n’est pas de l’ordre d’un pousse-à-la jouissance en commun, elle n’est pas de l’ordre d’un lien social qui repose sur un narcissisme de masse. Ce “Mitsein”, cet “être avec”, n’est pas celui que proposent les psychanalystes du CPCT. La rencontre au CPCT est de l’ordre d’une rencontre rendue possible avec son propre “Je”, à partir de l’expérience qui sera faite d’un certain rapport à la parole. Le paradoxe du CPCT, c’est qu’il est une offre fait à tous, ou plutôt à chacun, mais que cette offre est aussi celle de s’arracher au discours du “pour tous” et de s’autoriser à aborder sa souffrance à partir d’une parole singulière. Dans un contexte de civilisation où la promesse qui nous est faite, c’est que l’on pourra, sans sortir de chez soi, et de la même façon que l’on gère son compte en banque en ligne, faire une consultation en cliquant sur un item qui donnera accès à une écoute on line, le CPCT fait figure d’exception et surtout de lieu hors norme. Donc, en dix ans, beaucoup de choses ont changé dans la civilisation et cela ne cessera de s’accélérer.

Que rencontre alors un patient au CPCT ? En quel sens le discours dont il fait l’expérience est-il excentrique, au sens littéral, de décentré du discours courant qui prend en charge le malaise dans la civilisation en lui ôtant sa dimension singulière ? Un patient au CPCT rencontre un discours qui éveille en lui un désir d’en savoir plus. Il rencontre donc un discours qui ne vient pas colmater la faille du sujet, la brèche par où la souffrance tente de se faire reconnaître comme un symptôme qui dit “Non” à quelque chose, mais il rencontre un discours qui donne une valeur à cette faille. Du même coup, il rencontre un discours qui crée du manque, du manque de savoir. Le consultant et le praticien ne sont pas dans la position d’un psychothérapeute on line qui apporterait un soutien ou des conseils mais dans la position analytique de celui qui rend possible un désir de savoir. Quelque chose de socratique s’y produit donc : là où le patient arrive avec un savoir sur sa souffrance – je pense à un patient qui considérait qu’il était avant tout victime des normes de genre – il découvre qu’il y a du savoir qu’il ne sait pas, du savoir qui ne se sait pas. Il découvre qu’il peut choisir la dimension du “Je”.

Le CPCT est donc un lieu dépaysant relativement à la souveraineté de la modalité communicationnelle sur la Toile. Dans un monde où tout semble se dire et se montrer, il est aussi possible de rencontrer un partenaire à qui l’on peut dire justement ce qu’on ne sait pas, ce qui n’avait jamais encore été dit, et ce qui se montre sans qu’on le sache. La fonction de l’accueil de la parole au CPCT contribue à introduire le sujet à un autre rapport à lui-même que celui qui est proposé par les normes sociales.

Ce rapport à sa parole que l’on rencontre au CPCT subvertit deux dimensions : celle du narcissisme, toujours davantage au premier plan dans le monde virtuel, celle de l’inféodation aux normes sociales, fûssent-elles les plus avant-gardistes et les plus révolutionnaires en apparence. C’est un rapport à un Autre qui peut donner, comme Lacan le disait, la réponse qu’on n’attend pas, ce qui n’a rien à voir avec la réponse et le commentaire qui juge, qui évalue, qui note. C’est une réponse qui revient au sujet comme venant de son propre message. C’est une réponse qui fait surgir en un point inattendue la dimension du sujet. La valeur de la parole dans l’expérience analytique, son statut hors du sens commun, sa coloration singulière si étrangère à l’effet de la conversation courante et au bla-bla-bla dont le flux ne cesse pas sur les réseaux sociaux peut alors être expérimentée au CPCT dans le cadre de cette rencontre.

Le “moi mondialisé” et le discours du maître

Cette mondialisation du moi travaille donc dans le sens de ce que Lacan avait appelé “le discours du maître”. Car cette absorption de la libido par l’univers du narcissisme de masse témoigne en même temps d’un effort éperdu de maîtriser quelque chose de son image et de sa souffrance. Dans le Séminaire XVII sur L’envers de la psychanalyse, Lacan notait que le désir de savoir n’a rien à voir avec le désir du maître. Il disait ainsi que le maître ne désire rien savoir, il désire que ça marche.

A minima, la rencontre avec l’analyste au CPCT peut avoir cet effet qui compte dans une vie : rencontrer un Autre qui n’est pas un maître, qui n’est pas dans la position de vouloir que ça marche, de vouloir guérir, de vouloir résoudre rapidement le symptôme ; rencontrer un Autre qui est simplement dans la position de transformer le rapport du sujet à ce qu’il dit, et donc finalement de faire surgir la dimension subjective jusque là absente des dits du patient, la dimension de l’inconscient. En ce sens, Lacan considérait que le discour de l’analyste “doit se trouver à l’opposé de toute volonté, au moins avouée de maîtriser1“.

Le CPCT est donc une offre faite dans la cité de saisir un kairos, celui de s’arracher à un discours du maître, et de faire la rencontre d’un autre discours. Les plus révoltés ne sont d’ailleurs pas toujours ceux qui sont les plus à même de saisir cette occasion. Il s’agit là d’un désir profond de savoir et lorsqu’il y a refus de savoir, il n’y a pas non plus à vouloir convaincre. Nous n’avons en ce sens aucune obligation de résultat et heureusement.

Le CPCT offre donc d’abord une rencontre autre, là où les sujets sont bien souvent pris dans un discours qui soude les identifications. C’est ainsi que Jacques-Alain Miller définissait l’identité, comme une soudure de l’identification. Philippe Lacadée dans l’entretien qu’il a donné dans le cadre de la préparation de cette journée, évoque le CPCT comme un lieu Alpha, selon le terme que Jacques-Alain Miller avait proposé. Ce lieu Alpha, qui est le lieu d’un commencement de quelque chose, est aussi un lieu qui n’est pas, nous rappelle-t-il, un lieu d’écoute, mais un lieu de réponse “un lieu où le bavardage prend la tournure de la question et la question la tournure de la réponse”. Catherine Lacaze-Paule a souligné elle aussi cette dimension de lieu de réponse à laquelle j’ai été sensible. Cette définition du lieu Alpha me semble tout à fait précieuse pour rendre compte de ce qui est proposé au CPCT mais aussi de ce qui a changé en dix ans. Car cette réponse n’est pas pour autant une solution, ni un conseil, ni un soutien. Un lieu où le bavardage prend la tournure de la question est un lieu qui aujourd’hui est hors du commun. Le CPCT est un lieu où non seulement le bavardage prend la tournure de la question, mais où peut se dire, comme dans une analyse, ce qui de la souffrance ne se partage pas, et avec personne.

Alors que les nouvelles technologies captent le psychisme de chacun et absorbe la libido de tous, changent le statut de la parole et du langage, celui de l’intimité et du secret, celui de l’image et du récit de soi, le lieu Alpha me semble donc prendre une valeur d’autant plus subversive. Au CPCT, nous ne sommes pas dans la dimension du “ne cesse pas”, celle de l’absence de coupure et de discontinuité qui caractérise aussi la sociabilité en ligne, puisque le temps est compté, c’est sous le versant de ce comptage que quelque chose viendra peut-être à être cédé. Le hors du commun par rapport aux nouvelles normes de vie contemporaine est donc porté par la rencontre d’un discours qui apporte la réponse qu’on n’attend pas et par la rencontre d’un lieu où quelque chose du temps a à se logifier, se découper, se boucler.

La durée limitée du traitement a donc une fonction essentielle. De prime abord, elle peut être interprétée par les patients comme une durée qui vaut en même temps promesse de résultats – certains patients se présentent en disant qu’ils ont choisi de s’adresser au CPCT plutôt que de faire une analyse qui s’éternise dans le temps parce qu’il n’y a que 16 séances. Or cette durée limitée est en réalité rencontre avec un horizon de perte et de manque. Le partenaire CPCT ne sera pas là pour toujours. On ne s’installe pas avec lui dans un confort qui fait que l’on pourra toujours quand cela nous chantera, gratuitement et tout en ayant parfois manqué des séances, faire appel à lui. Là où la gratuité pourrait installer le sujet dans un infini où il n’a rien à perdre, la durée limitée du traitement met à l’horizon la dimension de l’assomption de la perte. Chaque séance compte, car bien que gratuite, il n’y en a que 16. Que le traitement ne dure que 16 séances permet de faire l’expérience d’un questionnement autour d’un point de souffrance, en l’envisageant comme une occasion à saisir sur le champ, et non pas comme une offre sous les espèces de l’éternité qui permettrait de repousser à plus tard le moment de dire. Le temps a donc cette fonction d’instituer un rapport à la perte, sans doute aussi à l’angoisse et au désir. Le temps, en tant que temps qui compte, confère une valeur éthique à la rencontre.

A l’envers de l’Autre de la Toile, la réponse du psychanalyste

Le psychanalyste à l’époque du moi mondialisé est d’autant plus subversif qu’il se présente à l’envers de l’Autre de la toile devenu le destinataire de la souffrance humaine. Il n’est pas un Autre qui juge, qui émet des opinions, qui donne des conseils, qui like ou qui don’t like. C’est un Autre qui ne porte aucun jugement sur ce qui est dit, et par là même autorise celui qui parle à dire ce qu’il ne comprend pas. Le psychanalyste du XXIe siècle se distingue en ceci du destinataire anonyme de la mondialisation en ce qu’il n’est pas un Autre qui veut jouir de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. A l’ère du moi mondialisé, on peut considérer que cet Autre capable d’entendre sans juger ni jouir est nécessaire, car l’accélération de l’exigence de jouissance participe à la montée en puissance de l’angoisse.

Cet Autre là s’interesse à ce qu’il y a de plus singulier dans la parole de celui qui s’adresse à lui. Lacan le disait élégamment dans le texte fondateur de son enseignement, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse. Que veut-on dire quand on considère que l’on parle le même langage qu’un autre ? On signifie par là, non pas qu’on parle avec lui la langue de tous, mais que l’on se rencontre ensemble dans une langue particulière. La psychanalyse fait ainsi exception dans le paysage de la communication mondialisée en continuant de faire exister cette langue particulière qui est celle de l’inconscient de chacun. Cette exception peut se rencontrer au CPCT pour une durée limitée dans le temps.

Pour conclure, je dirai que là où sur la Toile, la souffrance s’adresse à un Autre anonyme dont il est attendu une réponse qui ne vient jamais, au CPCT, la souffrance s’adresse à un Autre incarné qui donnera réponse qu’on n’attendait pas.

1 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Champ freudien, Seuil, 1991, p. 79.




Ça ne s’apprend pas, ça s’invente, c’est l’X d’un désir.

Du corps, des corps, on le sait, il n’y a pas de mode d’emploi . C’est ce que Jérôme Lecaux annonce en ouverture de sa conférence : je ne suis pas un expert. J’y entends le titre de la chanson, je ne suis pas un héros, un R.O, qui résonne avec le témoignage de passe de notre invité, AE en exercice.

Tout au long du Colloque1, Le corps s’en servir, Jérôme Lecaux s’est fait lecteur attentif des interventions d’une façon telle que le fil s’est trouvé à chaque fois dégagé, fil rouge du désir du psychanalyste, de ne pas laisser l’ataraxie prendre le pas, mais plutôt de choisir de lire, et de dire ce qui a lieu, au niveau où le corps parlant se manifeste. La conférence de Jérôme Lecaux venait ponctuer le Colloque à la mi-journée sous le titre: Lettre X.

X de la cause, X de la chose, X du désir : c’est ce qui se trouve décliné, chacun son X, chacun son style. Corps, décors, et usages : façon de se servir de ce qui est là, ou au contraire d’inventer quelque chose à la place de ce qui manque, de donner consistance et chair à des paroles errantes, douleur d’exister qui s’incarne, trop plein, trop vide, trop dense, ou immatériel…..

Patricia Wartelle, DR en exercice, ouvre la journée avec les axes qui ont fait la trame de notre préparation : critique de la gouvernance biopolitique et son envers tel que déplié par Eric Laurent, et attachement à la clinique au singulier, des 1001 façons de se faire un corps ou de lui tracer un bord, ou encore d’en faire l’instrument du parlêtre.

D’abord une matinée clinique : quatre cas exposés, épars désassortis qui font série grâce au sérieux de chacun des intervenants, au soin porté à extraire l’articulation juste, qui va permettre à l’auditeur de lire le cas, « comme si on y était ».

Etre la douleur jusque dans son ultime conséquence, est le destin d’une femme que nous présente Mathilde Barrier : pétrification réelle, jusqu’à la limite de mouvoir un corps qui ne consiste plus qu’en sa douleur. Dignité de la parole de cette femme, qui parvient jusqu’à Mathilde et qu’elle recueille, pour s’en enseigner avec nous.

Pour Mathis, que nous présente François Lehoux, potier, céramiste qui anime un atelier avec des enfants, c’est la possibilité de faire signe de son existence au moyen d’une empreinte dans la terre qui va constituer l’embryon d’une rencontre, grâce à l’accueil que lui fait François qui par exemple, aide le garçon à débarrasser ses vêtements de la poussière qui vient se coller sur ses vêtements, comme une évidence, tranquillement, sans pourquoi.

L’adolescente que présente Marion Evin pourrait devenir Grand Couturier. D’autres qui avaient comme elle, le besoin de se faire un corps sont devenus de grands artistes créateurs de mode, je pense au YSL célèbre bien sûr. Mais en rencontrant Marion Evin qui prend au sérieux son goût pour la mode, cette jeune fille va peu à peu se tresser un corps, selon la jolie expression de Marion. Il y a quelque chose de joyeux dans la complicité qui s’instaure, qui tire la jeune fille du côté de la vie.

Amandine Mazurenko nous donne à entendre elle, les infinis allers et retours, détours et impasses qui émaillent la rencontre avec un petit garçon au corps marqué. Son tâtonnement et les petits éclairs qui ponctuent sa présentation témoignent de façon très authentique de ce work in progress que constitue le travail avec un enfant marqué, en effet, dans le corps, et dans la parole, par des trait autistiques.

Avec le cas apporté par Jean-Philippe Parchliniak, c’est une performance inouïe qui nous est donnée à entendre : celle d’une jeune femme de 30 ans, qui a dû consentir adolescente, à passer de l’être un garçon à un être de fille, du fait de l’incertitude de la science et du désir de sa mère, étrangement conjugués, croisés, désaccordés. Ici aussi on constate comment ce qui peut s’apprendre est insuffisant à faire consister un corps. Ça ne s’apprend pas. Mais ça peut se dire, et ce faisant, se savoir, comme un possible., ou comme impossible, selon.

L’après-midi avec le CPCT, on change de tempo : Philippe Jonquet du CPCT-Paris nous parle d’abord d’Un regard qui en dit long, mais sans vouloir le dire. Puis Claude Quenardel nous présente Henri l’extravagant. Ici c’est la fulgurance de l’effet thérapeutique rapide qui s’entend. Pas de cure sur des années, 8 séances, 15 séances parfois, et quelque chose est touché, mobilisé, qui devient acceptable, ou qui peut s’articuler dans une demande.

La conversation qui clôture la journée nous emmène sur les routes et dans les institutions de notre époque en déroute, parfois. On entend les destins des corps, quand ils sont envisagés comme corps seuls, et non comme corps parlants, purs objets de marchandisation. Ça fait froid dans le dos. C’est du réel qui nous regarde, et qui nous plonge dans le malaise, éclairé cependant par les témoignages de nos invités : Jean-Marc Thouvenin professeur de droit international, et Vessela Banova, psychanalyste à Sofia, membre de la NLS, et du Groupe de Recherche et d’Étude contre la Traite des Êtres Humains. Leur engagement et leur lecture des faits nous permettent de lire ce qui a lieu sous nos yeux. Reste le malaise. La conversation s’engage sur ces questions plus glaciales que brûlantes, avec Bernard Seynhaeve et Christophe Delcourt, tous deux membres de l’École de la Cause Freudienne.

Tout au long de la journée, la formidable compagnie Spectralex, nous accompagne, spectres enjoués et travestis spectaculaires, qui offrent un miroir assez réjouissant au réel qui nous entoure nous déborde parfois, et qui grâce aux artistes, se trouve comme désamorcé.

Bravo aux organisateurs et aux intervenants qui ont su donner chair et vie à ce thème Le corps s’en servir. Bel avant-goût des J47 : Apprendre, désir ou dressage, qui auront lieu au Palais des Congrès à Paris les 25 et 26 novembre prochains.

1 co-organisé par l’ACF-CAPA, le CPCT-CA, l’Antenne Clinique de Prémontré, (Reims et Amiens), le Collège clinique de Lille, à Reims, ce 30 septembre




« Fatal error system »

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Implications politiques aux 10 ans du CPCT Aquitaine

« La psychanalyse et les nouveaux malaises », tel fut le thème des 10 ans du CPCT Aquitaine. Freud, lit-on dans l’argument de cette journée, « a mis en évidence les ressorts du malaise dans la civilisation, toujours évolutif, qui confère aux difficultés de chacun des formes nouvelles, voire surprenantes ».

Le pari des CPCT, c’est que les sujets qui s’y rendent puissent y rencontrer, nous rappelle Clotilde Leguil1, un « discours qui donne une valeur à ce qui ne va pas et ne cherche pas à le faire disparaître ou à en retirer une jouissance ».

En ce sens, le CPCT est « un lieu dans la cité qui fait une place au “hors du commun” »2. Les CPCT sont concernés et concernent la cité. Entendons la « cité » comme une ville en tant que corps politique constituée par les citoyens d’une ville. Entendons « politique » au sens d’Aristote. Les habitants d’une ville sont les parties d’un tout, de ce tout qui est une ville, un corps politique. Ses interactions forment un corps, avec plus ou moins d’harmonie.

Ne rien vouloir savoir de ce tout que chaque membre de la cité constitue, c’est fermer les yeux sur la part politique de l’essence de chaque individu. La conception aristotélicienne de la politique qui conçoit l’homme comme un zoon politicon, un animal politique, dont les liens avec l’Etat sont constitutifs de son essence, est, à ce titre, intemporelle. Si les CPCT ne cessent de viser à inscrire la psychanalyse dans la cité, alors cette action ne peut se faire seul. Précisons que cette inscription n’a rien de définitif, c’est une inscription intermittente. Elle est à reconsidérer régulièrement.

Les 10 ans du CPCT Aquitaine, qui eurent lieu au Château du Diable, à Cenon (Cenon est une commune de la métropole bordelaise qui vit naître la 1ère antenne du CPCT Aquitaine il y a 10 ans), attestent de cette inscription – sans cesse à renouveler – portée par quelques-uns : les initiateurs, les organisateurs, les intervenants, l’invitée des 10 ans, Clotilde Leguil, et les invités politiques. Ces derniers ont répondu présent. Pas seulement avec leurs corps. Ils étaient concernés. Les demandes qui leur avaient été adressées les avaient questionnés. La question, lorsqu’elle est prise telle quelle, ouvre une brèche, pour un temps, fut-elle de quelques heures.

Alexandra Siarri, adjointe au maire de Bordeaux, en charge de la cohésion sociale et territoriale, qui est intervenue au Forum SCALP en avril dernier à Bordeaux, s’est emparée de la question du thème de la Journée pour en formuler d’autres, se demandant pourquoi les psychanalystes avaient-ils besoin de la parole des élus pour parler des nouveaux malaises. La question était posée et elle a fait des vagues. Par chance.

Puis A.Siarri avança que quand on se refuse à entrer dans la complexité, on ressent plus fortement les malaises : une idée forte qui fustige toute tentative de simplification de langage et de pensée avec laquelle les politiques ont la vie dure. A.Siarri s’attacha ensuite à décrire quelques-unes des sources de ces malaises (la finitude, la notion de travail et d’activité, la question de l’identité…) et cela était empreint du souci porté aux individus, aux parties du tout, du corps politique.

Alain David, ancien maire de Cenon et député, Sophie Buffeteau, directrice régionale du droits des femmes et à l’égalité, Brigitte Collet, adjointe au maire de Bordeaux, chargée de la petite enfance et de la famille, Sébastien Saint-Pasteur, conseiller départemental, délégué à l’économie sociale et solidaire et à l’innovation sociale, ont tous témoigné de leur souci pour la question des nouveaux malaises et l’existence du CPCT Aquitaine. Ils étaient concernés et, par là-même, un peu dérangés dans leur langue. Point de langue politicienne. Mais une question politique, restée ouverte, en suspens.

1 Leguil C., « Rencontrer la psychanalyse à l’époque du moi mondialisé », conférence prononcée lors des 10 ans du CPCT Aquitaine, le 30/09/17. A lire dans le numéro de l’Hebdo Blog.

2 Ibid.




Couples Célèbres – Liaisons inconscientes.

Caroline Doucet : Dans le chapitre XI du séminaire XX, Lacan évoque l’amour selon un abord que J.A. Miller épingle ainsi « l’amour, de la contingence à la nécessité ». Il est donc question dans ce chapitre de l’émergence contingente de l’amour. Cela étant, « tout amour, écrit Lacan, se supporte d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients1 ». Comment comprenez-vous ce dit de Lacan ?

Le « certain rapport entre deux savoir inconscients » n’est pas un rapport total, absolu. Il tient à la rencontre de deux versions de l’objet perdu et à ce qu’elle produit chez chacun comme modalité du désir mais aussi comme rapport à la jouissance… L’objet perdu n’est qu’un substitut de ce qui ne peut se dire, du fait du refoulement originaire. Le savoir inconscient reste savoir insu pour une part, c’est ce qui donne sa valeur de tuché à l’instant de certaines rencontres amoureuses et ce qui permet de parler des « surprises de l’amour ». L’amour est le révélateur d’un savoir inconscient sur la perte mais il ne restitue pas ce qui pour chacun reste au fondement de l’inconscient. Il se tisse donc aussi des malentendus que fabrique le rapport singulier au manque chez chacun des partenaires, selon qu’il se situe côté homme ou côté femme. C’est pour cela que selon Lacan l’amour est don de ce que l’on n’a pas et que celui ou celle qui le reçoit ne peut s’en satisfaire car la place du vide ne peut jamais être réellement comblée. La contingence de la rencontre n’empêche donc pas que celle-ci, une fois survenu le « ça cesse de ne pas s’écrire » quand deux se rencontrent, produise la nécessité du partenaire comme symptôme.

 Anne-Marie Lemercier : Freud qualifiait de « condition d’amour » Liebesbedingung ce à partir de quoi les hommes et les femmes se choisissent, ce à partir de quoi s’opère le choix d’objet d’amour. Ainsi, J.A. Miller indique dans son texte « Causerie sur l’amour 2», que « l’Homme aux loups répond automatiquement à un certain type de rencontre ». Et il précise à propos des conditions d’amour « il y a des conditions au niveau signifiant et des conditions proprement de jouissance ». Qu’en pensez-vous ?

Que la rencontre amoureuse puisse être contingente n’annule pas le fait qu’elle obéisse à certaines conditions inconscientes qui, selon Freud déterminent le choix d’objet amoureux. Les « conditions au niveau du signifiant » du choix d’objet dessinent les limites du choix de jouissance repérables à partir du fantasme. Elles permettent une satisfaction lorsque la rencontre amoureuse porte à développer les capacités de lien et d’expression de la libido en tempérant les excès qui se retournent contre le sujet. C’est le versant du choix amoureux assurant une certaine phallicisation de chacun des partenaires via la rencontre et la reconnaissance de l’autre. Mais la répétition dans les choix d’objets amoureux peut aussi, à l’occasion, constituer un motif puissant pour s’adresser à la psychanalyse lorsque les conditions d’amour se révèlent désastreuses dans leurs conséquences. Le fantasme peut par exemple porter à l’élection d’un(e) partenaire à sauver, ou de celui qui déconsidère le sujet, ou encore de celui ou celle qui reste peu disponible ou paraît tellement admirable que le sujet s’interdit d’exercer ses capacités intellectuelles, artistiques ou ses talents propres. « Les conditions proprement de jouissance » concernent plus précisément l’objet et le rapport au corps, elles évoquent la composante fétichiste de l’amour. Un grain de beauté, un certain regard, un grain de voix ou de peau, une démarche un peu déhanchée, ou encore comme pour l’Homme aux loups la position du corps de l’autre, rappelant une première expérience de jouissance… Les traits du partenaire déclenchant l’attrait amoureux sont toujours singuliers et sont d’autant plus nécessaires qu’ils tiennent lieu de substituts d’une jouissance perdue de toujours, inaccessible donc, ce que Freud appelle « l’irremplaçable qui agit dans l’inconscient3 », magnifiquement commenté par J-A Miller dans sa « Causerie sur l’amour ». On peut remarquer que, dans les cures, les sujets s’en plaignent moins que des conditions signifiantes, comme s’ils savaient que ceci concerne ce que note Freud : « Les pulsions amoureuses sont difficilement éducables.4 »

Caroline Doucet : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur un couple passé ou actuel qui vous a marqué ?

Anne-Marie Lemercier : La question me porte à comparer deux couples du monde de la musique, qui, en dépit de points communs, témoignent à mon sens d’un nouage très différent. Ceci s’entend dans les effets, sur l’exercice de leur art, chez les deux maris ayant perdu leur épouse.

Jordi Savall et la soprano Montserrat Figueras se sont rencontrés en 1968. Il n’est pas impossible que les prénoms Jordi et Montserrat soient intervenus dans ce qui a fait rencontre5. Ce serait un élément signifiant mais sans doute pas le seul déterminant ! Ils se sont mariés, ont fondé ensemble Hespèrion XX et ont eu deux enfants musiciens également… Ce fut un couple ouvert sur l’art et sur le monde à travers leur interprétation de la musique ancienne qu’ils ont inlassablement développée. Leur lien, tissé de légèreté dans la densité d’une étude rigoureuse des textes et partitions portés en commun, résonnait à travers la musique baroque qu’ils transmettaient avec finesse. Montserrat Figueras est morte d’un cancer en 2007. Jordi Savall a continué et ne cesse de s’adresser au monde, de transformer son ensemble. Sa femme reste très présente dans son combat pour la musique ancienne au service de la paix, sans qu’il reste figé dans un culte de l’icône disparue. La perte, si douloureuse pourtant, n’a pas altéré son lien à la vie. La dimension symbolique du lien amoureux perdure dans l’œuvre qu’il poursuit.

Ivo Pogorelich lui, a épousé sa professeure de piano Aliza Keredadzé. Leur amour passionné, en écho à l’intensité dramatique de la musique romantique, a permis à Ivo outre les nombreux concerts et enregistrements exceptionnels, de créer une fondation pour venir en aide aux blessés de Sarajevo, un festival et un concours international pour soutenir les jeunes musiciens.

Aliza est morte d’un cancer en 1996 après 16 ans de mariage. Ivo n’a plus joué en public pendant très longtemps, ni enregistré pendant 18 ans, comme s’il s’était éteint avec celle qui l’a porté dans son art et à la scène. De son deuil il ne peut parler, mais il peut dire que pendant ces années de silence il a cherché à perfectionner son art pour se tenir au plus près de la voix du compositeur, devenu son seul partenaire. Il semble qu’il soit enfin parvenu, sans la présence de corps d’Aliza, à trouver un nouveau nouage, avec la musique. Ceci lui permet de se soutenir vivant –dans une grande solitude toutefois- lorsqu’il se risque à jouer devant un public auquel il dit lui-même ne pas s’adresser car seul compte le lien avec l’au-delà… Il cherche la mélodie pure. Sur scène, seul avec son piano il reste en effet inaccessible au public, dans une pratique d’exception qui peut faire penser à l’art magistral de Glenn Gould. Le corps à corps avec l’instrument pour accéder à la musique pure, le maintient en vie alors que le corps de l’Autre l’avait abandonné.

1 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX « Encore »(1972-1973), texte établi par J.A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1975, p.131

2 [22] Jacques-Alain Miller, « causerie sur l’amour », in Cahiers n°10, publication de l’ACF-VLB, Printemps 1998.

3 Freud, Sigmund, «Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, I, Un type particulier de choix d’objet chez l’homme », La vie sexuelle, P.U.F 1969, p. 51.

4 Freud, S. « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », Opus cité, p. 65.

5 Le professeur qui a formé Montserrat Figueras s’appelait Jordi. Le monastère de Montserrat fut un lieu important dans l’enfance de Jordi Savall. Hespèrion XX a enregistré des chants de Montserrat, Hespèrion XXI renouvelle cette œuvre.