Quand la parole s’entend, quand la parole s’écrit

Quelques jours ont passé, le pire n’est pas arrivé, un nouvel homme a été investi à la fonction suprême.

Rien n’est terminé.

Pourtant quelque chose a changé. Des voix se sont levées, beaucoup de voix, qui se sont opposées. On s’est senti bousculé, éprouvé, bien seul devant sa responsabilité. La démocratie a percuté nos corps : en cela elle avait déjà un peu gagné.

Et nous poursuivons notre tâche : des forums SCALP au Colloque UFORCA le 20 mai prochain, il s’agit de continuer à suivre le silllon tracé par le discours analytique pour venir loger notre éthique partout où pèse la menace que les mots en souffrance de dire l’énigme d’être au monde soient tus, que les paroles s’envolent, que le sujet soit étouffé : Gil Caroz élabore comment instant de voir et signifiants du transfert s’articulent, et comment dans une analyse il s’agit de redonner sa dignité à cette interrogation sur la signification des étiquettes présidant à notre venue au monde et nous emprisonnant dans la glu des mots de l’Autre. Le trajet analytique s’offre alors comme une chance de les gratter pour les décoller, les remplacer par d’autres mais surtout, avant tout, les examiner sous toutes leurs coutures à l’aide de celui qui se prêtera, avec le sujet, à les lire.

Ce lecteur peut être analyste. Il peut aussi être celui qui se saisit des mots écrits par un autre qui lui donne à voir le monde dans un renouvellement, en les tordant, grâce à la vigueur de la parole poétique, celle de Beckett, que vous entendrez dans ce numéro, celle de tous les patients dont Bertrand Meslet a récolté les perles pour en faire un livre, celle enfin que Francesca Biagi-Chai a déchiffrée dans May Day, la pièce de Dorothée Zumstein où l’on saisit quelles peuvent être les conséquences désastreuses du poison du signifiant forclos lorsqu’il ne trouve aucun accusé de réception chez un autre qui saurait l’accueillir.

Il s’agit donc d’entendre pour que dans le blabla du siècle, en plein règne des chiffres, une dignité soit redonnée au signifiant à travers lequel chacun d’entre nous, après avoir été raconté par l’Autre, peut avoir chance de s’écrire.




Les signifiants du transfert à l’ère de la contingence

L’instant de voir a une affinité avec le signifiant du transfert. En amont du temps pour comprendre c’est le signifiant auquel le sujet s’accroche quand le réel le réveille subitement. Énigmatique et isolé, S1 exempt de S2, ce signifiant affole le sujet et le pousse à se présenter à l’analyste afin que ce dernier s’occupe de lui, lui procure une interprétation et ainsi l’introduise dans le temps pour comprendre d’une analyse.

Le dernier mouvement des Forums a été enclenché par Jacques-Alain Miller à partir d’un instant de voir qui a surgi dans la parole d’une analysante. Le surgissement de cet instant de voir n’a pas conduit à une analyse, mais à un traitement inédit dans l’histoire de la psychanalyse du malaise de la civilisation. Le rythme des événements était tel que les trois étapes du temps logique, l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure, se sont chevauchés. Un signifiant du transfert, Scalp, a été adressé non pas à un analyste, mais à toute la communauté des analystes lacaniens du Champ freudien et au-delà.

Il a été suivi d’une forte élaboration de textes publiés par de nombreux collègues dans Lacan Quotidien, Pipol News, le blog « L’instant de voir », le Journal extime de Jacques-Alain Miller et le « 18h » de Christiane Alberti, présidente de l’École de la cause freudienne, qui a ponctué cette campagne tous les jours.

Ce foisonnement de S2 venait animer le temps pour comprendre. Le moment de conclure est apparu aussitôt, sous la forme d’un acte, celui de l’organisation en temps record des vingt-trois Forum Scalp en France et en Belgique.

Dans une analyse, une fois que la machine à deux signifiant S1 et S2 est en marche, le plus souvent le sujet est apaisé par un premier effet thérapeutique rapide. Mais rien n’assure que ce temps pour comprendre aboutira à un moment conclure sous la forme d’une fin de cure. Car si l’acte conclusif dépend d’une forme de hâte, Lacan, distinguant la hâte en tant qu’elle est « complice d’un leurre »1 de la vraie hâte, nous signale que pas-toute hâte conduit à une conclusion effective qui serait de l’ordre d’une révolution, c’est-à-dire à une modification réelle de la structure.

C’est ce qu’a souligné Jacques-Alain Miller dans l’interview qu’il a donnée à Radio Lacan le 17 avril, à savoir que rien n’assure que les élections présidentielles ne s’achèvent pas par le pire. Conclure hâtivement que Marine Le Pen ne passera pas était une forme de complicité avec un leurre qui conduit au pire. Cette fausse conclusion serait le résultat d’un manque de lecture de la nouvelle conjoncture dans laquelle nous étions et dans laquelle nous sommes toujours plongés, à savoir que le réel ne se présente plus actuellement sous la forme de l’impossible, mais sous la forme d’une contingence. « Jusqu’à très peu de temps, disait Jacques-Alain Miller dans cette interview, la venue du FN au pouvoir était du registre de l’impossible, de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Un instant de voir nous a permis de constater que ça peut cesser de ne pas s’écrire, que le mur de l’impossible s’est écroulé, c’est à dire que nous sommes entrés dans le domaine d’une contingence possible. C’est un pas énorme qui a été franchi. On ne sait pas qui va être élu.

Dans « Télévision2 », Lacan met au registre de la contingence l’amour en tant qu’il dépend de la rencontre. Vous arrivez cinq minutes avant ou cinq minutes après, cela va décider de la rencontre avec la fille qui sera le désir de votre vie. Dans le régime de l’élection à la présidentielle la contingence est un transfert fou. Il n’y a pas là derrière un sujet supposé savoir. Les convictions face à la contingence conduisent « tout droit au mur »3.

Ainsi, si l’instant de voir est concomitant du surgissement d’un signifiant du transfert en tant qu’un appel à un S2, la conclusion dépendra du choix de ce S2 comme ce qui viendrait orienter le temps pour comprendre. La contingence amplifie la dimension de « quelconque » auquel le signifiant du transfert est adressé. Car si n’importe quel signifiant peut venir à cette place, un S2 n’est pas un autre. Churchill n’est pas Hitler. A l’ère de la contingence, c’est un moment délicat, car rien ne vient aiguiller ce choix. C’est là que la psychanalyse peut servir d’éclaireur aux politiques comme l’a suggéré Jacques-Miller lors d’un des récents Forum. Car les psychanalystes sont confrontés dans la clinique aux effets de l’ère de la contingence depuis au moins deux décennies, ayant souvent une fonction d’éclaireur pour le sujet dans ce laps de temps pour comprendre qui sépare l’instant de voir traumatique du moment de conclure par symptôme qui convient.

Lors du Colloque Uforca 2017 qui aura lieu le samedi 20 mai à la Maison de la Mutualité sous le titre « Signifiants du transfert »4, nous nous pencherons de façon détaillée sur six cas, en nous intéressant aux signifiants du transferts qu’ils adressent à l’analyste. Ce colloque est donc en concordance de ce moment charnière d’une nouvelle forme d’implication de la psychanalyse dans la politique. Ceci, d’autant plus qu’il sera animé par Jacques-Alain Miller qui a témoigné récemment, en parole et un acte, de sa propre rencontre avec un instant de voir.

1 LACAN J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil/ Le champ freudien, 2001, p. 433.

2 LACAN J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil/ Le champ freudien, 2001, p. 539.

3 http://www.radiolacan.com/fr/topic/968/3 (ces propos improvisés de Jacques-Alain Miller ont été adaptés à un texte écrit)

4 Les inscriptions à ce colloque sont clôturées, la salle ayant une capacité limitée à 813 personnes et le nombre d’inscrits ayant atteint cette limite.




Les passions de l’Être, rendez-vous clinique avec F. Biagi-Chai

La passion est « un des noms du symptôme à l’ère du parlêtre », tel a été le fil conducteur de Francesca Biagi-Chai, invitée du 36e Rendez-vous clinique du CPCT Marseille-Aubagne, consacré aux passions de l’être (1) et présidé par Nicole Guey.

F. Biagi-Chai a proposé un commentaire clinique détaillé des trois cas présentés par les consultants (Renée Adjiman, Joël Ajello et Bruno Miani) puis elle a apporté son propre éclairage sur le thème.

Dans son cours  « Pièces détachées », J.-A. Miller montre que la langue, indépendamment du fantasme, est déjà une passion en ce sens qu’on la reçoit avant de l’apprendre. C’est pourquoi elle affecte le corps. Ce point est particulièrement illustré par le signifiant holophrasé « poapo », venu percuter le corps de la patiente de B. Miani. De ce fait, le sens de la démarche du « peau à peau », consistant à placer le bébé prématuré sur le corps de la mère, lui échappe totalement.

La variété des passions est infinie dans la mesure où la passion indexe un certain rapport du sujet à une « souffrance jouissante », note F. Biagi-Chai. Cette dimension passionnelle est manifeste dans le cas présenté par R. Adjiman, où le signifiant maternel Tu es une m… porte ses effets mortifères à la limite de la défenestration. La haine de soi, isolant le sujet de l’Autre, est également l’affect central dans le cas de névrose présenté par J. Ajello, cristallisé ici sous le signifiant araignée, qui évoque l’empire de la mère.

F. Biagi-Chai nous montre ensuite la portée du concept de passion à travers une pièce de théâtre portée à la scène récemment. Il s’agit de May Day (2), inspirée d’un fait réel. En 1968, à Scotswood (Angleterre), une enfant de 11 ans, Mary Bell, a été condamnée à la prison à vie pour avoir étranglé deux garçons de 3 et 4 ans. Libérée à 26 ans pour bonne conduite, cette femme témoignera à 38 ans, de son expérience auprès d’une journaliste-écrivaine (3).

May Day met en scène la criminelle sortie de prison mais toujours aux prises avec ses fantômes. L’histoire confirme ce que dit Lacan : il faut trois générations pour produire une psychose. La génération de la grand-mère maternelle de Mary (Alice) est dominée par la passion de l’amour séparé de la haine. La génération de la mère (Betty) est sous l’empire de la haine surplombant l’amour. Enfin, la génération de Mary est dominée par la passion de l’ignorance, au sens de la psychose, et d’un amour impossible.
Mary devenue mère, décide de parler, « sinon la petite fille ne partira jamais ». D’emblée un rêve survient, « effrayant », transposition sans métaphore de sa triste réalité. S’en suit une hallucination sensorielle, puis un phénomène de corps : une douleur cinglante dans le bras, passion du corps. Petite, Mary n’a pas fait l’objet d’un intérêt particularisé (Lacan) par sa mère, une adolescente de 16 ans. Le véritable objet de la passion maternelle est un cahier noir – objet fétiche – sur lequel elle écrit frénétiquement avant d’aller faire ses passes. L’enfant a failli mourir sous les coups de sa mère pour avoir ouvert le cahier. Mary est par ailleurs, mise en position de sacrifice christique, livrée à la jouissance des clients de sa mère. « Mon corps, je ne le sentais pas », dira-t-elle.

Que tentera-t-elle à travers son passage à l’acte, dans un état dissocié ; « pourquoi mes mains sur la gorge du gamin? » Précisément le lieu du corps où elle sentait « la boule noire » lorsqu’elle était livrée au plaisir des hommes. Questionne-t-elle ce qu’est l’amour quand elle demande à la mère de l’enfant tué si elle souffre ? Fallait-il qu’ils manquent dans le réel ? « Mary n’a ni regard, ni affect, ni corps », souligne F. Biagi-Chai. Mary ignore tout.
Betty, sa mère a, quant à elle, une intériorité, a des affects mais c’est une haine pure contre sa fille qui l’anime. Or, elle aussi, Betty, a été laissée tomber. Elle ne se remet pas de la mort de son père, qui était « sa forteresse, son seigneur » et fera face à la mélancolie avec son cahier noir et en se donnant sans retenue aux hommes. Sa mère, Alice, possédée par sa passion de la pureté et de l’amour de Dieu, n’aura de cesse de lui arracher le diable du corps jusqu’au ravage tout en fermant les yeux sur le rapport incestueux que Betty entretient avec son père. Au moment, elle pourrait les surprendre, une douleur cinglante dans le bras l’arrête – la même douleur qui hantera Mary.

L’acuité de lecture de F. Biagi-Chai fît de May Day un enseignement pour la psychanalyse, et du Rendez-vous clinique un lieu où « l’on apprend comment agir par la parole sur les passions, c’est-à-dire sur le désir qui les résume toutes » (4).

1 Rendez-vous clinique préparé par Françoise Haccoun et Patrick Roux

2 Une pièce de Dorothée Zumstein, mise en scène par Julie Duclos, donnée au théâtre de la Colline.

3 Gitta Sereny (1921 -2012) auteur de Meurtrière à 11 ans, Une si jolie petite fille et Paroles non entendues.

4 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », cours du 9 mars 2011, inédit.




« Comment ça ? » Bertrand Meslet, le collecteur de mots

Pour L’Hebdo-Blog, M. Annequin et N. Jan ont rencontré Bertrand Meslet, pour la sortie de son second ouvrage « Comment ça ? », recueil des textes et paroles des personnes en soin des « Marronniers » (unité de psychiatrie – Centre Hospitalier Guillaume Régnier).

En créant un espace, un temps avec chaque patient, Bertrand a fait le pari que la poésie peut jaillir dans n’importe quel lieu, même et peut-être plus encore, dans une unité de psychiatrie.

Cet ouvrage vise autant à lever la discrimination qui peut exister sur la folie qu’à la faire connaître telle qu’elle est : c’est-à-dire angoissante quelque fois mais aussi joyeuse, ironique, pleine d’esprit et poétique pour peu qu’on aille à la rencontre de chacun.

Ce livre est aussi un moyen de donner la parole à ceux que nous n’entendons jamais dans la Cité. C’est aussi une manière de leur signifier que leur parole a une valeur.

Hebdo-Blog: Comment est né l’idée de ce recueil ?

Bertrand Meslet : Ce livre « C’est quoi ? » a commencé quand je travaillais à la MAS1 du Placis Vert. La cadre de santé m’a demandé si je voulais rejoindre l’équipe d’animation et ce que je voudrais mettre en place comme atelier. J’avais décidé de reprendre l’atelier d’une collègue qui faisait faire des cartes postale personnalisées par les gens pour les envoyer aux familles. Et, la cadre m’a titillé vraiment en me demandant ce que j’aime dans la vie ?  Et je lui ai répondu : “ la poésie”. C’est comme ça que l’ on a ouvert un atelier. Au début, j’avais trois patients, j’ai commencé à noter des mots mais je ne savais pas comment faire et le docteur Castille, psychiatre, m’avait dit : “ tu sais l’atelier que tu veux mettre en place, tu as des idées, une organisation personnelle mais quand tu vas être dans l’atelier tu vas vite te rendre compte que ce n’est pas vraiment toi qui dirige l’atelier. Ce sont les patients qui vont t’amener à un chemin précis, c’est leur chemin que tu vas emprunter, et c’est ensemble que vous allez faire l’atelier”.

Madeleine, une des premières patientes, m’avait dit : “moi j’aimerais bien parler d’amour, de toute façon il n’y a que l’amour sur terre qui compte, le reste c’est du pipeau“ et je lui avais demandé : “mais c’est quoi l’amour ? ”, et elle m’avait fait des réponses que j’avais trouvé très fortes, très profondes, très belles que j’avais noté. Et, je me suis dit : « c’est quoi ? », je vais répéter « c’est quoi » à chaque atelier  et j’en ai fait 170 sujets différents en 5 ans. Et il faut du temps, beaucoup de temps.

H-B : Ce n’est pas un livre que vous avez fait seul. Vous le dites parce que vous le faites avec les patients, mais aussi dans la rencontre avec les collègues. D’abord la cadre qui vous donne un coup de pouce puis la phrase du médecin : « ils t’emmèneront sur leur chemins ». Donc, vous suivez leur chemin et quelque choses se créé.

B.M : Je n’aime pas que l’on dise « mon livre » j’aime bien que l’on dise « notre livre ». C’est vraiment un livre collectif. La phrase du psychiatre, c’était vraiment un très bon conseil. Il m’a suggéré de demander : « c’est quoi un psychiatre ? ».  Ensuite, je lisais les premiers ateliers au médecin généraliste et puis on discutait. Au départ, c’est moi qui venait le voir et après, c’est lui qui venait me demander si j’avais une petite perle ! Et puis, mes collègues étaient friands de ça. Au déjeuner, tous mes collègues me demandaient : « c’était quoi le sujet aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’elle a dit untelle ? »

« Je suis guéri de l’alphabet ! » Faouzi M.

H-B : C’est un objet qui doit circuler après. Vous vous le concevez, vous le faites à plusieurs.

B.M. : Après il faut qu’il vive. Il y a deux troupes de théâtre qui jouent « C’est quoi ? ». Et une association de liseurs est venue lire des textes au pub2 de la MAS. D’habitude, quand on réunit autant de patients dans le pub, il y a énormément de bruit et Ce soir-là, il n’y avait pas de bruit. À un moment on se dit aussi, «  tu vois, la chaise est cassée, le bout de bar il a même été bouffé par quelqu’un ». On entend des gens négatifs qui disent « ils cassent tout ». Les mots, les petits entremets, les petites perles, je les avais plastifiés pour pas qu’on les déchire parce qu’on m’avait dit de faire attention. Et puis je les avais mis haut. Mais on ne pouvait pas les lire. Et, je me suis dit, c’est bon j’arrête de plastifier, je les mets à hauteur de lecture. Deux ans plus tard, il n’y en avait pas un d’arraché. Donc ce n’est pas vrai tout ça, il y a du respect en fait.

H-B : Est-ce que vous avez eu des retours de l’effet que cela a eu sur les patients, de savoir qu’ils ont été publiés ?

B.M. : Non, je n’ai pas de retour de cela. C’est comme si le voyage était fini. C’est pendant que ça se passe, mais après c’est fini. Mais il y a un truc positif : il a fallu au moins trois ans d’atelier, pour que je découvre qu’au Pub, alors que tout le monde le fréquentait, les gens qui faisaient partie de l’atelier, c’est comme si ils faisaient partie de la même famille, puisqu’aujourd’hui ils se serrent la main. Et ça, c’est un détail – enfin c’est un détail… mais sinon, ils ne se disent pas bonjour.

« Je ne sais pas si c’est les stigmates du christ ou bien un poil dans la main qui me pousse ? » Alexis P.

H-B : ça les a fait se rencontrer entre eux ?

B.M. : Ah oui. Se dire bonjour. C’est déjà çà. Parce que ça m’avait choqué qu’ils ne se disent pas bonjour. Ça fait 15 ans qu’ils sont dans le même établissement, ils se croisent tout le temps, mais ils ne se connaissent pas. Mais dans l’atelier ils causaient entre eux. Ils se parlaient d’autres choses aussi. Des trucs que je ne notais pas forcement. Il ne faut pas tout noter non plus.

H-B : Comment vous faites alors ?

B.M. : La façon dont on note les choses, c’est difficile. Je crois qu’il faut connaître la poésie. Aussi bien la poésie « lettriste », disons, que la poésie surréaliste. Comparé à un délire, ça peut être aussi surréaliste, et les mots peuvent être jolis mais tu sens, dans la façon dont sortent les mots, quand ce n’est plus poétique du tout. C’est quelqu’un qui est mal. Je note quelques petites phrases, qui ne font pas de mal, j’allais dire.

H-B : Les phrases qui ne font pas de mal ? Il y en a qui pourraient faire du mal ?

B.M. : Oui je fais attention. Et surtout, si quelqu’un me dit « ça tu ne notes pas », alors je barre et c’est terminé. La ponctuation, c’est important aussi. C’est leur ponctuation, ce n’est pas la mienne. D’ailleurs, là il n’y en a pas : chacun avait son rythme, c’était saccadé, je ne savais pas comment faire. Je n’allais pas inventer une ponctuation, une nouvelle écriture. Je me suis dit, je n’en mets pas. Chacun lis avec son rythme à lui, son tempo.

« Les amis ne se cultivent pas tout seul ! » Angèle G.

H-B : Comment avez-vous procédé pour collecter les mots de chacun ?

B.M. : Au départ, je ne savais pas comment faire. Et c’est le psychiatre qui m’avait dit « tu devrais consigner ces mots-là de ton côté, tu devrais les garder ». Parce que, quand ça arrive dans la chambre de quelqu’un, même si les mots sont précieux, on en fait des cocottes en papier ou des avions, et puis il n’y aura plus de trace de çà.

H-B : Vous les rendiez précieux les mots ?

B.M. : Oui je crois. J’avais mon cartable et je sortais le cahier de chacun. Ils retrouvaient chaque fois leur cahier, et ils le regardaient tout le temps. Sur 21 patients, il y avait une seule qui avait la faculté d’écrire. Et un autre qui avait la faculté, pas d’écrire aussitôt – il fallait que je consigne pour lui – mais après, je donnais mon écriture, et lui tenait à recopier pour que ça soit son écriture à lui. Et tous les autres ne savaient pas écrire. Mais sur les 19 autres, je pense qu’il y en avait au moins 15 qui inventaient leur écriture : des vagues, des trucs complètement surréalistes. Et ils y tenaient vraiment.

Un jour, je suis sorti avec un patient, c’était sur un de ses sujets, l’architecture à l’hôpital. « Mais tu as remarqué comme le plancher, ça peut être le plafond des fois ? » « euh oui des fois… Mais comment ça ? » «Parce que t’as vu, y a des vagues aux plafonds. Mais à quoi elles servent les vagues au plafond ? » Je me dis, des vagues au plafond, bon… et puis je lui dis « viens me les montrer ! ».

Et puis on va dans le couloir, et c’est vrai, il y a des vagues au plafond. Mais j’ai failli douter. Ça aussi c’est important : je ne doute pas. Je ne doute pas de leur parole. Dès fois je trouve ça complètement fou, mais ça a beau être fou, c’est vrai. Je reçois ça en tant que vérité.

H-B :  Comment ça ?, c’est le titre du livre. Tous les titres de vos livres sont interrogatifs. Vous considérez que c’est vrai ce que le patient te dit, mais vous ne comprenez pas trop vite non plus !

B.M. : C’est vrai. Je fouille un peu mais pas trop. Je cherche toujours davantage, c’est ma façon de faire. Et il y a aussi une autre façon de faire : on peut obtenir plus de mots des gens en faisant mine de pas trop s’impliquer non plus : mine de rien. Parce qu’il y a des moments où je sens bien qu’être trop concentré sur la conversation qu’on a, ça n’avance plus. Alors je fais mine de regarder par la fenêtre et c’est l’autre qui me fait « attends, je suis en train de te dire quelque chose ! ».

H-B : Chez chaque patient que vous rencontrez, vous essayez de débusquer le poète en chacun ?

B.M. : Ha oui, la poésie elle est partout. Mais faut un peu aller la dénicher.

H-B : Vous êtes un dénicheur de poésie.

B.M. : Après, je dirais, je ne suis pas un intellectuel. Je ne voudrais pas qu’on dise de moi que je suis un intellectuel.

H-B : La poésie ce n’est pas un truc d’intellectuel ?

B. M. : Ah non ! Tu lis Rimbaud, tu rencontres des patients du Placis Vert. Des Rimbaud, il y en a partout.

« Nous ne sommes pas si fous… la preuve, c’est qu’on a fait un livre ! » Bruno L.

Contacts pour se procurer l’ouvrage :

Association TVS : jean-luc.chevalier2@wanadoo.fr

Au CSTC (association Suzy Rousset) : cstc@ch-guillaumeregnier.fr

Association L’Hermine, pôle G04 : jj.martinez@ch-guillaumeregnier.fr

Et, auprès de l’imprimeur : Henry des Abbayes – 33, rue nationale – 35300 Fougères.

1 Maison d’Accueil Spécialisée

2 Café crée pour les patients à l’intérieur de la MAS