Faire signe

Visuel : © Carole Peclers

Carole Peclers est graphiste, elle travaille pour de nombreuses institutions parisiennes dont les Éditions des Beaux-Arts de Paris. Elle mène également des ateliers d’arts plastiques dans des lieux de soins (Hôpital Marmottant, Centre « Kairos » à Andrésy).
Ses travaux sont visibles sur son site :
http://carolepeclers.fr/

 

La Cause du Désir : Qu’est-ce que c’est pour vous une couverture de revue ?

C’est la première chose qu’on voit et qui va introduire à la lecture, la couverture joue sur toutes sortes d’éléments pour un objet papier : il lui faut retenir le regard tout en restant proche du contenu. Une couverture « fait signe » : l’image induit des émotions, fait en priorité appel à ce qui nous échappe avant d’être pensée et renvoyée à des mots. La typographie, selon son dessin, est un autre signe, un accent associé, non redondant si possible…
Une couverture a plus d’intimité qu’une affiche : on peut faire appel à une image qu’on peut, après le premier regard revisiter avec le temps.

L.C.D. : Comment avez-vous travaillé pour Inquiétantes étrangetés ?

C’est un titre très évocateur, qui trouvait une résonance dans mon vécu personnel. Au détour de mon travail de graphiste s’est développé mon travail de peintre, après ma psychanalyse. Il s’agissait de m’appuyer plus au corps dans cette nouvelle pratique et d’ouvrir à une autre démarche en laissant venir les formes par le geste, ou en les capturant impulsivement (photographies) : des productions personnelles qui établissaient un dialogue avec mes propres inquiétantes étrangetés.
J’ai gardé ces productions en lien avec l’inconscient sous forme d’un journal visuel, dans lequel je puise parfois en tant que graphiste, ce que je ne fais pas pour tous les thèmes. Dans ce cas précis, s’ouvrait cette possibilité. Le travail s’est tissé en dialogue avec vous et a pris toutes sortes de chemins. Finalement c’est cette dualité photo-peinture, d’un objet transformé, qu’on a choisie.
Je ne veux pas « illustrer ». Ce qui est important pour moi c’est qu’il y ait une rencontre entre une image et un titre, un concept, que j’éprouve la contingence de cette rencontre, c’est donc très personnel.
Je travaille à partir de la demande en laissant un espace pour cette rencontre, sans savoir si elle se fera ensuite pour ceux à qui j’apporte le travail. Ce qui fait que la recherche peut être longue. Une image littérale ne m’intéresse pas. Je cherche à rencontrer une image et à proposer cette rencontre à d’autres.

L.C.D. : Quelle place occupe la graphie du titre, le choix de son écriture ?

 Les mots et la manière de les écrire occupent une place essentielle. Cela crée une relation de jeu qui doit laisser sa place à l’énigme entre le concept et l’image. Choisir une typo c’est comme mettre un accent spécifique sur une lettre.
Même quand on choisit une typo identique pour tous les numéros d’une revue, il faut veiller à ce qu’elle soit capable de porter à chaque fois cet accent. Je suis très heureuse que nous ayons fait le choix d’élargir cette exploration en variant la façon d’écrire le titre pour chaque numéro, de donner toute sa place à cet accent, ce qui ouvre à une perception différente de l’image. C’est un point essentiel dans mon métier, qui parfois est écrasé par des commandes encombrées par une demande d’efficacité. Evacuer la surprise, ne pas surprendre, c’est viser une efficacité vide. La traduction s’appuie à la forme, emporte image et typographie associées, et aussi les couleurs etc.
Je travaille par ailleurs en tant que maquettiste cette fois pour accompagner de jeunes artistes au Beaux Arts : traduire avec eux ce qu’ils veulent dire permet de découvrir le lien aux formes qu’entretient chacun au plus intime, à partir de ressentis très personnels. C’est aussi ce qui s’exprime dans les ateliers que je mène où les conventions techniques sont moins lourdes. La forme visuelle comporte une profondeur, une richesse. Jamais je n’interprète, il s’agit plutôt d’une reformulation. C’est un sujet passionnant la question du dialogue avec les pages.
Maintenant c’est la rencontre avec chaque lecteur et comment il va se l’approprier qui compte ! Je suis enchantée de travailler sur cette revue.




Logiquimperturbabledufou

Logiquimperturbabledufou [1]

Bernadette Colombel

 

Visuel : © Giovanni Cittadini Cesi

« La vérité et la folie ne se trouvent jamais là où on l’imagine » [2], dit Zabou Breitman. Avec son savoir-faire théâtral, le talent de Z. Breitman est d’avoir fait cheminer le spectateur du point où la folie est chez les autres à celui où il lui est offert de reconnaître en lui, avec bienveillance, une sorte d’étrangeté qui l’habite.

C’est avec des « presque riens, des petites choses » [3], « une phrase trouvée chez Anatole France, L’éloge de la folie d’Érasme, Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll » [4], un documentaire sur l’hôpital psychiatrique, que Z. Breitman a écrit la pièce. Les scènes se déroulent dans un hôpital psychiatrique où soignants et internés sont constamment en lien, chacun dans une logique… imperturbable… qui attire le sourire. La demande d’une cigarette, le souhait d’une sortie, la menace d’une injection, bref, le quotidien de la vie hospitalière du milieu psychiatrique, sont l’occasion d’incessantes interactions entre malades et soignants où personne ne déroge de son propre raisonnement dans la réponse qu’il apporte à l’autre. « Si je ne fais pas l’injection dont j’ai menacé une patiente, je vais perdre mon autorité », s’inquiète un soignant.

Comme l’a relevé Phillippe Hellebois [5], lors du débat consécutif au spectacle, la pièce pointe avec justesse le phénomène de répétition qui suit la même logique, et ne réfère pas à la réalité. La « logiquimperturbable » n’est pas le propre du « fou », mais de tout un chacun. « La folie des uns montre la folie des autres » [6].

Même si on soupçonne que derrière chaque figure de patients et de médecin se joue un drame, Z. Breitman est parvenue à garder la ligne de quelque chose de « délicat et de floral » [7], où rien ne relève d’une fascination obscène de la folie. À travers les échanges entre les patients, leurs silences, « le spectateur assiste à des instants rares d’une intimité cachée » [8] : « Demain je t’apporterai tes cigarettes », dit avec bienveillance le mari d’une patiente, qui connaît sans doute les fonctions multiples que joue ce dérivatif en hôpital psychiatrique. Aussi cette « délicatesse » de la mise en scène réduit la barrière entre celui qualifié de « fou » et l’autre.

Le texte, la mise en scène et le jeu subtil des acteurs conduisent l’assistance à prendre la mesure que la pièce interpelle le registre de l’intime. Les quatre acteurs qui se glissent alternativement tantôt dans la peau des soignants, tantôt dans celle des patients ou de danseurs, favorisent chez le spectateur une confusion d’identité : on ne sait plus qui est fou ! Quand le même acteur joue alternativement les rôles de médecin, de mari d’une malade, et enfin d’un patient, cela ne renvoie-t-il pas au fait que la folie est toujours là, y compris en soi, malgré la fonction sociale, ou le degré d’intimité avec l’autre ? Plus la pièce progresse dans le temps, plus les repères distinctifs entre malades et soignants s’atténuent. Le rire, l’inattendu, aident à supporter cette étrangeté. Par exemple, dans une scène où quatre personnages sont coiffés d’oreilles de lapin, une de celles du médecin-chef est courbée au grand dérangement des apprentis-médecins qui sont sous sa responsabilité ; face à leur échec de redresser celle de leur supérieur à son insu, les médecins en formation abandonnent leur velléité ; ils courbent alors une des leurs, s’accordant en cela à celles du médecin-chef. Scène burlesque, farfelue, aux accents anthropomorphistes, qui renvoie le spectateur à une série d’interprétations sur les rapports de normalité et d’identifications, non spécifiques au milieu hospitalier. Pas besoin d’être « fou » pour être dérangé par la différence !

Même si le décor ne change pas, l’auditoire est déplacé dans des lieux et des temps qui ne sont plus ceux de l’hôpital psychiatrique. Aux déplacements des malades et des médecins, s’ajoute celui chorégraphié dans une danse où émerge le plaisir du corps. Des trouvailles ouvrent sur un espace de surprise et de liberté. Aussi, d’un ensemble d’objets hétéroclites jetés à terre par un malade, surgit inopinément d’un tissu rouge une géante. Il s’agit d’une malade élevée à une hauteur qui surplombe tous ces petits autres qui ne l’écoutent pas alors qu’elle adressait inlassablement aux soignants la même justification pour demander sa sortie. C’est sur les épaules d’un autre qu’elle devient forte.

Les interrogations des hospitalisés et le jeu scénique qu’en donne Breitman, sur ce qui se passe derrière une porte, symbole de la séparation des lieux des patients et des soignants, invitent à faire un pas vers une Autre scène. Que se cache-t-il derrière cette porte ? L’absence de réponse donnée aux malades en pousse un à imaginer l’Arrière-scène comme un aquarium. Par l’ouverture d’une porte qui se déplace, surgit une tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, devant, derrière. À l’étonnement du spectateur, la fente dans le mur sera investie par des poissons. Ce dernier est incité à franchir le miroir d’Alice au pays des merveilles et d’aller dans cette Autre scène de l’imaginaire et du réel.

Avec son titre, Logiquimperturbabledufou, Breitman met l’accent sur un point de folie, qui s’exprime par la répétition, mais sa création artistique s’en dégage pour ouvrir une brèche [9] où le sujet de l’inconscient peut se loger. Aussi, au terme de la représentation, s’il le souhaite, le spectateur trouve un intervalle de liberté où il reconnaît sa propre folie dans laquelle le désir circule. À qui veut l’entendre, le message qui se dégage de la pièce interroge le discours qui stigmatise l’autre entre le normal et le pathologique.

[1] Logiquimperturbabledufou, pièce de théâtre écrite, adaptée et mise en scène par Zabou Breitman, présentée au Théâtre des Halles, en juillet 2017 dans le cadre du Festival Off d’Avignon ; jouée au Théâtre du Rond-Point (Paris) du 9 mai au 2 juin 2019 avec Antonin Chalon, Camille Constantin, Remy Laquittant, Marie Petiot.

[2] Breitman Z., propos recueillis par P. Notte, feuillet édité par le Théâtre du Rond-Point, 2019.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Hellebois P., Débat entre Z. Breitman et P. Hellebois, débat animé par P. Bénichou dans le cadre du Collectif Théâtre / Psychanalyse (L’Envers de Paris), 1er juin 2019.

[6] Ibid. Propos de Philippe Hellebois.

[7] Ibid.

[8] Breitman Z., propos recueillis par P. Notte, op. cit.

[9] Dans une interview, Zabou Breitman explique comment elle aime jouer avec la disjonction et « l’idée de désaxage ». Respectivement : https://www.franceculture.fr/emissions/une-saison-au-theatre/zabou-breitman-et-ses-paradoxes et le débat entre Z. Breitman et P. Hellebois, op. cit.




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