Moduler la puissance de la parole

Ce texte est un extrait de l’intervention de Carole Dewambrechies-La Sagna à « Question d’École », le 1er février 2020.

Dans son « Acte de fondation » Jacques Lacan fait valoir l’École elle-même comme un organe de contrôle et de critique du travail qui s’y fait. Et il est affirmé que « Dès le départ et en tous cas, un contrôle qualifié sera dans ce cadre assuré au praticien en formation dans notre École. »[1]

Il y a dans l’École toute une gradation de contrôles qui vont du contrôle dans le cabinet de l’analyste au contrôle d’exposés de cas ou de doctrine dans nos journées de travail. Cette fonction de contrôle, peut-être faudrait-il dire de supervision pour ce dernier exemple, s’est étendue au Champ freudien dans son ensemble et tout le monde pense que présenter un cas aux Journées de l’École vaut pour contrôle. La conversation UFORCA des Sections cliniques existe depuis 1997 à Arcachon. Elle a accentué cette dimension. Avec ses cas publiés et étudiés à l’avance, discutés pendant la conversation elle-même pendant une heure, ces conversations sont devenues un mode de contrôle inédit, qui a apporté les cas-surprises, les inclassables et le signifiant de la psychose ordinaire dont on ne saurait se passer maintenant. Jacques-Alain Miller disait, en 1996 à Angers : dans l’institut du Champ freudien se vérifie le transfert de travail. L’analyse prend fin quand l’illusion du sujet supposé savoir se défait. « C’est pourquoi il faut un lieu où le savoir exposé fait barre. »[2] Je crois que cela peut se dire du contrôle. […]

L’effet d’une parole peut être ce qui décide un sujet à entreprendre une analyse : une parole « malheureuse » dit-on aussi, quand la conséquence semble échapper à ce qui a été recherché. C’est à la puissance de la phrase « ma femme n’est rien pour moi » que nous devons le cas Dora. Quand j’ai commencé à travailler les Écrits et les séminaires de Lacan, dès avant d’entreprendre une analyse, j’ai été frappée par cette chose : que le psychanalyste était du côté du silence, que s’il prenait la parole c’était dans le cadre très contraint de l’interprétation, « entre énigme et citation », par exemple. Avec la règle de l’association libre la puissance de la parole est laissée à l’analysant. […]

Je suis allée le week-end dernier animer une conversation à Bruges, invitée par le Kring voor psychoanalyse et l’ACF-Belgique [3]. La conversation avait pour titre « Le choc de l’interprétation ».

La question de la puissance de la parole était donc mise en avant sous sa forme interprétative mais nous avons dû admettre au fur et à mesure que la conversation avançait qu’il s’agissait dans bien des cas de réduire dans la pratique la puissance de la parole plutôt que de l’exalter. […]

Apprendre à repérer les choses qui importent, comme le dit Lacan, dans la multitude des dits et des affects, attraper la logique du cas, qu’elle s’écrive de névrose ou psychose, reconnaître sans s’en offusquer la face de satisfaction d’un symptôme que l’on s’emploiera à respecter le temps qu’il faudra, voilà quelques-unes des questions soulevées par le contrôle de cas. Ces praticiens travaillent en clinique, à l’hôpital, ont la responsabilité de la formation des infirmiers de leur service et sont en rapport avec des administrations, des familles, des associations. Les questions soulevées en contrôle sont celles de l’articulation de l’éthique de la psychanalyse et du discours du maître, de la place des semblants, d’une théorie de la folie qui n’en fasse pas un déficit, de la mise en avant du lien social comme fondamental pour tout parlêtre. L’impossible à supporter ne fait pas reculer ces analysants, qui s’appuient sur ce qu’ils ont eux-mêmes traversé pour faire face à un réel que plus personne ne veut entendre ou prendre en compte dans nos sociétés. Certains d’entre eux deviendront psychanalystes, d’autres non mais, psychanalysants, ils veulent faire contrôler les transferts dont ils sont l’objet et l’action qui est la leur.

Que le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même est au principe de notre École. Ce principe donne son poids au désir de contrôle et il permet au désir de l’analyste de se manifester. Il n’appartient pas au contrôleur d’authentifier ce désir même si des effets de passe sont perceptibles, à partir de la position du contrôleur.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 230.

[2] Miller J.-A., « Ouverture. De la surprise à l’énigme », in Collectif, Le Conciliabule d’Angers. Effets de surprise dans les psychoses, Paris, Agalma/Seuil, 1997, p. 13.

[3] « Le choc de l’interprétation », conversation clinique animée par Carole Dewambrechies-La Sagna et organisée par le Kring voor psychoanalyse, le 25 janvier 2020 à Bruges.




Le racisme et le contrôle

Ce texte est un extrait de l’intervention d’Anaëlle Lebovits-Quenehen à « Question d’École », le 1er février 2020.

Je propose de considérer que parmi ce qui s’enseigne dans le contrôle, « n’être pas raciste » est chose d’importance. Et cela d’autant plus que le racisme est peut-être la chose du monde la mieux partagée. « On aurait tort, nous dit en effet Lacan en 1972, de ne pas s’apercevoir de ce que l’on constate autour de soi, qu’il n’y a pas un seul propos humain qui ne soit profondément enraciné dans le racisme »[1]. Lacan dit cela alors qu’il vient de parler des AME d’avant la proposition sur la passe […].

Car l’idée de Lacan, c’est qu’il fut un temps où les AME se reproduisaient davantage qu’ils ne participaient à produire des analystes. Leur mode de recrutement consistait alors essentiellement à avoir été « assez vieilli sous le harnais, pour [être] consenti par [leurs] collègues, reçu comme AME ». Le racisme en jeu consistait à amoindrir l’altérité de l’Autre pour le ramener au même, par domestication. […]. En lisant ces quelques lignes, on comprend que Lacan ait inventé et tenu à une alternative à ce mode de recrutement, non seulement parce qu’à devenir AME sans se risquer, on y parvient sans vie, ou quasi ; mais aussi, et surtout, parce qu’on ne voit pas bien ce qu’on pourrait attendre d’un AME domestiqué sinon qu’il reproduise indéfiniment la domestication dont il provient. Lacan note d’ailleurs comme en passant : « personne ne sait combien de temps il faut pour domestiquer le chien, le chat… C’est très amusant de penser à leur descendance, à ces animaux très spécifiquement domestiques ». L’équivoque par laquelle Lacan nous fait entendre que la domestication est d’hommestication est connue [2]. Elle pointe, entre autres, que l’homme y humanise ou peut-être y in-humanise l’animal. Mais là, ce sont des hommes qui en d’hommestiquent d’autres.

Après avoir fait ce sombre constat sur le racisme, Lacan ajoute : « s’il y a quelque part, une petite chance, c’est au niveau de l’histoire analytique, c’est la seule qui soit arrivée à décoller quelque chose comme “autonomisant’’ ». Ces propos éclairent d’un jour nouveau, pour moi en tout cas, le fameux passage du Séminaire XXIII où Lacan évoque les contrôlés-rhinocéros : « Il arrive, dit-il, que je me paie le luxe de contrôler […] un certain nombre de gens qui se sont autorisés d’eux-mêmes à être analystes […]. Il y a deux étapes. Il y a celle où ils sont comme le rhinocéros. Ils font à peu près n’importe quoi, et je les approuve toujours. Ils ont en effet toujours raison »[3]. […]

L’approbation n’exclut évidemment pas qu’on explore tel point, qu’on puisse s’étonner de tel autre, qu’on évoque un diagnostic laissé en souffrance ou qu’on s’en écarte au contraire pour ne pas s’y river, voire qu’on donne une indication, un conseil, etc., mais il me semble que quand Lacan approuve le rhinocéros, c’est aussi en acte, qu’il s’écarte du racisme et de la domestication qui le sert [4]. Cette approbation me parait être la voie que Lacan emprunte pour enseigner au rhinocéros à n’être pas lui-même raciste dans sa pratique, qu’il supporte, lui aussi en acte, la singularité à laquelle il a affaire chez ses analysants. Il y a en effet mille manières d’être raciste quand on prétend faire fonction d’analyste, mille manières qui en sont autant de se défendre de la singularité de l’analysant comme du réel lui-même : par exemple vouloir son bien – à l’image du nôtre, comme toujours quand on veut le bien d’un autre, quel qu’il soit ; par exemple le comprendre, comme si on parlait la même langue ; ou penser qu’on peut tout pour lui ; ou encore que sa normalisation dans le cours de l’analyse serait un progrès, oubliant du même mouvement qu’on ne fait jamais invention que de son grain.

Quelles que soient les voies qu’il emprunte, le racisme tend à résorber la tension de l’Un à l’Autre, au mépris de la différence. Et nous sommes là sur ce que j’appellerais « la pente Aristophane » du racisme, celle qui tend à exclure l’Autre en le ramenant au même. Et je propose de considérer qu’on vient aussi contrôler ça, son racisme plus ou moins indéracinable.

[1] Lacan J., « Jacques Lacan à l’École belge de psychanalyse », Quarto, n°5, 1981, p. 8, souligné par l’auteure.

[2] Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 511.

[3]  Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 17.

[4] Cf. Miller J.-A., « Trois points sur le contrôle », L’Hebdo-Blog, n°159, 23 janvier 2019, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).




Le cartel, en corps

Ce texte est un extrait de l’intervention de Virginie Leblanc à « Question d’École », le 1er février 2020.

Pour s’interroger sur l’actualité du cartel dans notre École, on pourrait réitérer l’exercice des Lumières et l’usage qu’ils firent en leur temps du regard de l’étranger, son œil faussement naïf produisant un savoir nouveau. Chez Montesquieu par exemple, Usbek et Rica, tout juste débarqués de leur lointaine Perse, découvraient la France et ses mœurs si étonnantes tandis que les bourgeois parisiens, ébranlés par la différence, leur renvoyaient la fameuse interrogation « Comment peut-on être Persan ? »[1]

Quiconque s’intéresse d’un peu loin à notre expérience du cartel ne manquera pas de même d’en être intrigué. Ce « cartel », qui semblerait évoquer davantage une pratique secrète que la réunion de sérieux et décidés travailleurs du champ psy, quelle drôle d’activité tout de même : au XXIe siècle, alors que le savoir universel se trouve à portée d’un clic et dans le confort de son fauteuil, se déplacer tard, le soir, pour travailler un texte souvent extrêmement difficile, en présenter sa lecture, la confronter avec celle des autres, repartir content et/ou bredouille, revenir, relire… « Comment peut-on bien être cartellisant ? ». […]

Dans le cartel, comme dans tous les lieux où circule le savoir analytique, la transmission repose sur une supposition de savoir. C’est même la caractéristique principale du savoir issu de l’inconscient, qu’il soit supposé, et non dans le réel, comme le rappelle Jacques-Alain Miller dans son cours [2]. Ce « semblant de savoir »[3] est structural, du fait que dans le discours analytique, le S2 n’est jamais produit au grand jour. Structuralement, il comporte donc également le risque qu’il puisse disparaître, à force d’en demeurer à cet état de supposition qui pourrait conduire, si l’on n’y prend garde, à ce qu’il ne soit qu’un savoir prémâché ou remâché, y compris et surtout dans les sociétés analytiques qui s’en font les dépositaires.

On saisit ici à quel point le cartel apparaît comme une réponse extrêmement solide à de telles déviations ou compromissions pour reprendre le terme de Lacan : car celui qui, au terme d’un travail solitaire, s’extirpe de l’autoérotisme de la lecture pour s’en venir rencontrer trois ou quatre autres et tenter de livrer un bout de ce qu’il a saisi du texte s’oblige d’emblée à ne plus demeurer dans un savoir supposé, mais il l’expose, et s’expose du même coup. Cet étudiant si particulier se penche ainsi sur un objet d’étude extrêmement singulier en ceci qu’il le concerne d’abord en premier lieu : car il ne peut qu’éprouver, et l’éprouver corporellement, combien les concepts analytiques qu’il triture échappent, puisqu’ils reposent sur un vide ou plutôt tournent autour d’un trou, ce « trou au cœur, au centre du réel »[4] qui fracture la belle unité de la pensée, toujours secondaire. […]

Concluons avec Lacan : « que chacun y mette du sien. Allez-y. Mettez-vous à plusieurs, collez-vous ensemble le temps qu’il faut pour faire quelque chose, et puis dissolvez-vous après pour faire autre chose »[5]. Jusqu’au bout Lacan aura porté et revendiqué pour son École, dans sa parole même, ce dispositif si propre à maintenir la psychanalyse vivante, et ses praticiens sur la brèche. Cette parole se fait entendre, aujourd’hui encore. Charge à nous de poursuivre la tâche en en faisant exister et vibrer les échos.

[1] Cf. Montesquieu, Lettres persanes, Paris, Flammarion, 2016.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

[3] Ibid., leçon du 8 janvier 1992.

[4] Lacan J., Le Phénomène lacanien, Nice, Section clinique de Nice, 2011.

[5] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 18 mars 1980, Ornicar ?, n°20-21, été 1980, p. 18.




Boomerang

Ce texte est un extrait de l’intervention de Beatriz Gonzalez-Renou à « Question d’École », le 1er février 2020.

Si dès 1964 Lacan met le cartel au cœur de son École, il en a peu dit. Je le cite : « Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. Chacun d’eux […] se composera de trois personnes au moins, de cinq au plus, quatre est la juste mesure. PLUS-UNE chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun »[1].

Avec cette indication sur le cartel, Lacan pose les conditions précises pour créer une place vide où puisse émerger un bout de savoir nouveau à partir de ce que ces « 4 + 1 » vont mettre à l’épreuve. Et ce sera sur le fil d’une lecture où chacun engage sa mise singulière avec sa propre parole, avec son temps, avec son corps.

En 1994, dans son intervention « Le cartel dans le monde »[2], Jacques-Alain Miller décortique en détail cette première formalisation que Lacan fait du cartel : il souligne l’insistance de Lacan lorsqu’il instaure le cartel comme étant le moyen d’exécuter le travail de l’École. Mais notons qu’à ce moment-là, en 1964, tout est à faire, à construire, et à faire tenir.

Mais alors, en 2020, pouvons-nous dire que le cartel tient la même place qu’en 1964 ? Force est de constater que si le cartel demeure au cœur de l’École, sa fonction et ses usages ont changé. Le monde n’est plus le même, et la psychanalyse livre autrement la bataille dont sa survie dépend.

Pourtant, à l’heure où la psychanalyse est de moins en moins présente là où le maître règne, le cartel garde intacte la subversion qu’il recèle. Je dirais que le cartel reste donc « l’organe de base »[3] en tant qu’artefact minimaliste et puissant qui ouvre vers une autre façon de lire les textes fondamentaux de la psychanalyse.

Revenons toutefois à 1986. J.-A. Miller interroge « la question si délicate du transfert dans le cartel »[4]. Qu’en serait-il ? Il propose cette réponse : le transfert dans le cartel « devient travail de transfert de travail »[5].

C’est à partir de cette ponctuation, que tout d’un coup m’est venue une idée quelque peu farfelue : le cartel-boomerang. Oui ! Comme le boomerang, le cartel accomplit une trajectoire. La spécificité propre de chaque élément du boomerang rend possible que, une fois lancé, et tout en faisant des tours sur lui-même, il accomplisse une boucle qui le ramène à son point de départ. C’est en quoi dans ce petit ensemble éphémère formé par « 4 + 1 », peut se produire chez chaque Un, un mouvement, certes différent mais à peu près simultané, et si la lancée a suivi la bonne direction, comme un boomerang, il reviendra au lieu d’où il est parti. Si l’on applique cette métaphore au cartel, ce point de départ où il reviendra, n’est autre que l’École, où il est possible de loger et de transmettre le gain de savoir produit durant cette sorte de lecture-trajet.

Cela pose la question suivante : qu’est-ce que « lire » en cartel ?

En 1971, dans « Lituraterre », Lacan glisse une phrase qui m’est apparue opaque mais qui ne m’a pas quittée : « le vœu que je formerais par exemple d’être lu enfin convenablement. Car encore faudrait-il pour cela qu’on développe ce que j’entends que la lettre porte pour arriver toujours à sa destination »[6].

Cette phrase est surprenante : le vœu d’être lu enfin « convenablement ». Et il nous donne un indice : traiter un texte comme il traite la lettre. Le cartel réserve une place de choix aux points de butée, à ce qu’on ne comprend pas d’emblée mais qui peut être élucidé.

L’expérience du cartel serait donc celle de s’aventurer à lire en s’orientant de l’énigme et du trou. De ce point de vue, lire en cartel peut restaurer une certaine modalité rendant à la parole la puissance qu’elle véhicule en tant que gain de savoir singulier et transmissible.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autre écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Miller J.-A., « Le cartel dans le monde ». La Lettre mensuelle, n°134, 1994.

[3] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 11 mars 1980, Ornicar ?, n°20-21, été 1980, p. 15.

[4] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », intervention lors de la soirée des cartels à l’École de la Cause freudienne, 11 décembre 1986, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[5] Ibid.

[6] Lacan J., « Lituraterre », Autre écrits, op. cit., p. 13.




Lire Lacan, pas sans le dire

Ce texte est un extrait de l’intervention de Maria Novaes à « Question d’École », le 1er février 2020.

Du « transfert de travail »[1] ou ce qui fait « qu’on s’y mette »[2]. Cette formulation à propos du cartel rejoint ce que Lacan a appelé « l’induction »[3] ou, selon les mots qu’emploie Jacques-Alain Miller, ce qui fait « qu’on s’y mette », dans son cours « Le banquet des analystes » pour évoquer le « transfert de travail »[4], en lien avec la spécificité de la transmission en psychanalyse.

Cette thèse du transfert de travail, nous pouvons l’évoquer dans l’expérience du cartel, où l’analyste y est en tant que travailleur, en tant qu’analysant et non en tant qu’analyste. C’est également le fonctionnement qu’indique J.-A. Miller dans son intervention autour du cartel et de l’élaboration provoquée [5]. Dans son cours « Le banquet des analystes » il évoque aussi la spécificité de la transmission de la psychanalyse comme un enseignement qui ne se propose pas comme un savoir clos et dogmatique, ou une transmission d’un contenu « pour tous », mais plutôt comme ce qui fait place au travail et qui est de l’ordre d’une transmission de l’un à l’un.

« Apprendre la psychanalyse c’est l’enseigner » : du savoir supposé au savoir exposé

L’autre conséquence de ce type de transmission consiste à un passage du savoir supposé au savoir exposé. Car l’induction de travail, en consonance avec l’idée de l’élaboration provoquée, conduit par ailleurs à la désupposition de savoir [6]. En effet, comme l’a aussi indiqué J.-A. Miller dans son intervention sur le cartel de 1986, l’objet étant à sa juste place, cela implique que le plus-un ne s’approprie pas l’effet d’attrait, c’est-à-dire qu’il doit le référer ailleurs [7]. Il est attendu qu’il soit celui qui prend à sa charge la division subjective, qu’il insère dans le cartel l’effet de sujet, et cela permet que chaque membre du cartel puisse produire un savoir.

Autrement dit, le savoir n’est pas supposé à l’Autre ; c’est un travail qui ouvre la voie, pour chaque membre, vers la production ce que Virginie Leblanc a formulé comme « un travail à l’image de la façon dont l’être parlant, d’abord transpercé par le langage, peut grâce à l’analyse comme au cartel risquer son énonciation propre, serrer un bout de savoir, lever le voile sur un coin qui l’anime »[8]. Une prise de parole inédite peut ainsi avoir lieu. En un éclair, ce savoir « par bribes » de l’énonciation trouve sa justesse, en tant que l’adresse, le corps et la voix sont aussi de la partie.

J’isole comme un de ces temps forts de ce cartel, autour du Séminaire Encore, la résonnance d’une phrase : « Quant à l’analyse, si elle se pose d’une présomption, c’est bien de celle-ci, qu’il puisse se constituer de son expérience un savoir sur la vérité. »[9] Parlant de cette phrase en cartel, j’ai entendu des échos de la cure sur le travail de cartel, qui est aussi un effort de bien dire autour du réel, témoignant de ce décalage entre savoir et vérité. Cette fulgurance s’est produite en cartel et non lors de la lecture solitaire chez moi. Lire, pas sans le dire, devient une issue. C’est en cela que peut résider la puissance de la parole.

C’est ce que j’entends de ce « passage du savoir supposé au savoir exposé »[10] évoqué dans « Le banquet des analystes », comme étant quelque chose de propre à ce qu’enseigne la psychanalyse : « L’idée de Lacan, c’est qu’on devient analyste pour apprendre à parler, pour apprendre à bien dire, et que ce bien-dire n’a pas forcément une vocation […] à être confiné dans le cabinet de l’analyste, mais qu’il peut s’exposer. »[11] Ce que J.-A. Miller évoque comme un des aspects du renversement lacanien : « apprendre la psychanalyse c’est l’enseigner »[12], indiquant que c’est à l’œuvre à la fin d’une cure. On pourrait y voir aussi une étincelle dans le travail de cartel. En tous cas, cela dit quelque chose de ma plus récente expérience de cartel, venant éclairer en quoi la parole a un impact sur le savoir produit en cartel – « un savoir sur la vérité » – rendant en même temps possible un autre rapport au savoir.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 236.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 31 janvier 1990, inédit.

[3] Lacan J., « Acte de fondation », op. cit., p. 230.

[4] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », op. cit., leçon du 24 janvier 1990, publiée sous le titre de « L’École, le transfert et le travail », La Cause du désir, n°99, juin 2018, p. 147.

[5] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », intervention lors de la soirée des cartels à l’École de la Cause freudienne, 11 décembre 1986, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », op. cit., leçon du 31 janvier 1990.

[7] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », op. cit.

[8] Leblanc V., « Le cartel, encore ! », Cartello, n°20, mai 2018, publication en ligne (http://ecf-cartello.fr).

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », op. cit., leçon du 31 janvier 1990.

[11] Ibid., leçon du 7 février 1990.

[12] Ibid.




Un, deux, trois, nous irons aux bois – à nous quatre !

Ce texte est un extrait de l’intervention de Jocelyne Huguet-Manoukian à « Question d’École », le 1er février 2020.

Du déplacement

Pour savoir, il faut se déplacer. C’est le propre du cartel, il faut s’y rendre. Cela n’est pas sans résonnance. Un savoir en cartel est provoqué par un déplacement, qui, en deçà et au-delà de la dimension géographique, est structural. C’est un savoir qui se déplace, il suit la logique circulaire des quatre discours selon laquelle chaque participant se risque de son énonciation dans la rencontre. « Être fait sujet d’un discours peut vous rendre sujet au savoir. »[1] Ce n’est pas une garantie. Il importe de réussir à développer un discours, de lui donner sa consistance pour « n’en sortir qu’à bon escient »[2]. L’effet de savoir est effet de déplacement d’un discours à l’autre.

[…]

Le caractère discursif du cartel est propice à « ce déplacement qu’est le sujet »[3] , « enforme » d’un possible transfert de travail, si tant est que, dans ce mouvement, on se « décrott[e] […] du subjectif »[4].

Du dérangement

Anne Lysy dans une intervention « À propos des cartels »[5] a déjà posé la question du temps logique dans les cartels.

[…]

Il y a dans le cartel un temps limité, un temps fulgurant, il y a aussi une longue durée plus subtile à attraper. Elle résulte du fait que nous arrêtons pour commencer un nouveau cartel. Est-ce que nous commençons à chaque fois ? Je ne le crois pas. Du temps pour comprendre s’installe à notre insu d’un cartel à l’autre.

De « Trois plus-une » au 4

Sur ce point le cartel est affin avec l’expérience de Freud lui-même dans son rapport au savoir. Dès les premières pages de l’histoire du mouvement psychanalytique, il évoque comment l’étiologie sexuelle des névroses n’est en aucune façon une idée née de lui. Elle lui avait été apportée par « trois personnes dont l’opinion pouvait compter sur mon plus profond respect, par Breuer lui-même, par Charcot, et par le gynécologue de notre Université, Chrobak, […]. Chacun de ces trois hommes m’avait transmis une intelligence des choses qu’eux-mêmes, à strictement parler, ne possédaient pas »[6]. Freud dit avoir été paralysé d’étonnement lorsqu’il entendit Charcot s’exclamer face à l’histoire de la maladie d’une jeune femme mariée à un homme impuissant « mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours, toujours, toujours ! »[7] Puissance de la parole qui paralysa Freud d’étonnement. Il venait d’entendre à la lettre ce que Charcot disait à son insu ! Breuer, Charcot, Chrobak et Freud formaient ainsi le premier cartel de l’hystoire de la psychanalyse, Lacan en fut le plus-un.

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 433.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 32.

[3] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 520.

[4] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 248.

[5] Lysy A., « À propos du cartel », Quarto, n°2, septembre 1981, p. 35-37.

[6] Freud S., Cinq leçons sur la psychanalyse. Suivi de Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, Paris, Payot, 1973, p. 12.

[7] Ibid., p. 13.




Fiat trou !

Dans « Position de l’inconscient », Lacan soulignait déjà que « ce n’est pas l’effet de sens qui opère dans l’interprétation, mais l’articulation dans le symptôme des signifiants (sans aucun sens) qui s’y sont trouvés pris »[1].

Savoir lire autrement, au-delà du sens et des fictions de l’être, consiste à serrer le réel en s’orientant sur S(Ⱥ), le signifiant manquant qui est « godet prêt toujours à faire accueil à la jouissance »[2]. Si l’analyste utilise l’équivoque, c’est qu’elle dissout le sens et ouvre à la motérialité de l’inconscient en faisant résonner lalangue du côté de l’équivoque généralisée.

Le désir de l’analyste, tel que J.-A. Miller l’a redéfini à l’occasion du Congrès de l’AMP « Un réel pour le XXIe siècle », « nous apparaît comme un désir d’atteindre au réel, de réduire l’Autre à son réel et de le libérer du sens »[3].

Comment user de la parole pour libérer l’analysant du sens et faire résonner dans le corps parlant ce qui relève de l’événement troumatique ?

On pourrait penser que quelque chose vient s’inscrire à la surface du corps comme première trace. « Eh bien non ! Le mode d’inscription, c’est un trou, insiste Éric Laurent. La marque réelle […] [est] quelque chose qui s’inscrit comme un trou, un blanc fondamental, comme un impossible à se rappeler »[4].

La fonction de la nomination est ici essentielle. Ce n’est pas la passion de la vérité qui permet d’atteindre au réel mais le désir de nommer, jusqu’à atteindre le point limite où échoue toute nomination. Le paradoxe a été souligné par J.-A. Miller dans son enseignement : nommer c’est combler, mais avec un trou. Ce que Lacan énonce en ces termes : « J’essaye de me réduire à ne nommer que ce que j’appelle avec Freud l’Urverdrängt, ce qui se résume en somme à nommer le trou. C’est partir de l’idée de trou. C’est dire, non pas Fiat lux, mais Fiat trou. »[5]

[1] Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 842.

[2] Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 19.

[3] Miller J.-A., « Un réel pour le XXIe siècle. Présentation du thème du IXe congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, octobre 2012, p. 94.

[4] Laurent É., « L’inconscient et l’événement de corps », entretien, La Cause du désir, n°91, novembre 2015, p. 25.

[5] Lacan J., « Des religions et du réel », La Cause du désir, n°90, juillet 2015, p. 12.




Passe : puissance de la parole et efficace de l’acte

Il y a d’abord un acte, celui de décider de témoigner devant le jury de la passe, introduisant une rupture dans le continuum des séances. Juste ou pas, en accord ou pas avec l’analyste, accompagnée ou pas de rêves s’impose l’idée qu’un terme est atteint. La puissance de la parole a été écornée, il faudra faire seul avec ce qui reste de l’opération. Celui ou celle qui demande à « faire la passe » a éprouvé « la puissance de la parole ». Il en a fait son viatique pendant des années, soutenant cette supposition de savoir qui définit le transfert au psychanalyste pour Lacan. Cette parole est prise dans l’amour voire dans son contraire jusqu’à la haine quand le transfert se fait négatif, ce qui pour autant n’invalide pas nécessairement la portée interprétative des dires de l’analysant. Il est préférable que le témoignage de passe en fasse quelque chose pour qu’un enseignement soit envisageable comme issue positive de la passe.

Ce fut d’abord la formidable invention de Freud : « son génie est d’avoir fait de cet obstacle le ressort même de la cure, c’est d’avoir conceptualisé cet amour qui nait du savoir, de l’avoir enchainé, et mis au travail »[1] en inventant cet « opérateur » qui s’appelle l’analyste. Il fallut Lacan pour faire un pas de plus quant au destin du transfert et proposer un dispositif qui put en examiner les effets et les conséquences au-delà de la parole puissante (celle de l’hystoire du sujet comme celle de l’interprétation).

Il est attendu du passant qu’il soit allé au-delà de cette puissance de la parole, un au-delà qui a exploré ce qu’il fut comme objet pour l’Autre, par quelles ouvertures il a dû passer pour entrevoir les circuits pulsionnels qui l’ont embarqué. Il nous apprend aussi la manière dont le corps fut impacté par lalangue et ce que le sujet a pu en faire pour en traiter la jouissance, celle qui entrave le désir, comme celle qui par l’amour condescend au désir. Pas d’autre arme que le bien-dire articulé au transfert pour parvenir à ce point où la puissance de la parole accède à une performance, celle du témoignage de la passe en particulier, faisant valoir le meilleur usage possible du sinthome pour ce sujet-là. Femme ou homme, la passe ne les neutralise pas et fait valoir au contraire comment nous ne sommes pas égaux quant à la position plutôt féminine de l’analyste en fonction. La parole de l’analyste se fait rare pour soutenir la puissance de la parole de l’analysant, à l’interprétation près, plus proche de l’acte que de la parole.

[1] Cf. Miller J.-A., « Une histoire de la psychanalyse », entretien, Le Magazine littéraire, n°271, septembre 1989.




La vitalité du cartel

La prochaine journée « Question d’École » s’interroge sur l’opération de la parole dans la pratique analytique aujourd’hui ainsi que dans le cartel, « organe de base […] de l’École »[1]. Qu’en est-il du statut de la parole dans le cartel, en tant qu’il participe de la formation de l’analyste ? Voici la question soulevée par l’argument [2] qui a retenu mon attention.

Lire en cartel rend la psychanalyse vivante, d’abord en ce qu’il est « une élaboration provoquée »[3], tout comme l’analyse et la passe, mais via le signifiant d’un transfert de travail. J.-A. Miller indique que le trait propre de chacun des membres du cartel doit être mis en valeur pour aboutir à la production d’un savoir [4]. Chaque Un s’implique et se risque à présenter ses trouvailles, ses points de butée ou le fil de sa lecture. C’est une expérience qui engage le corps, toute différente de la lecture solitaire qui mobilise quant à elle une autre jouissance. Qui n’a jamais fait l’expérience, par exemple, de la joie provoquée par la lecture de quelques pages ou passages préparatoires à la séance de cartel ? Cette joie n’est plus tout à fait la même au moment de présenter ces pages dans le cartel. Parler implique une perte de jouissance corrélative de la structure du désir.

Mais de quelle lecture s’agit-il dans le cartel ? L’inconscient est ce qui se lit dans la cure, à savoir les formations de l’inconscient ainsi que les effets du signifiant sur le corps. Cette lecture de l’inconscient produit un dire. La lecture en cartel est orientée vers un savoir qui est le produit de la rencontre entre l’énonciation du cartellisant et le texte étudié. Ainsi, la lecture en cartel est nouée à l’avancée du cartellisant dans son analyse.

Dans la « Postface » du Séminaire XI, écrite par Lacan pour ce premier Séminaire établi par J.-A. Miller, Lacan distingue ses Écrits [5], voués à la « poubellication »[6], de ce Séminaire, qui se lira, dit-il. Lacan, en jouant sur l’équivoque postfacer/posteffacer [7], souligne que postfacer ce livre reviendrait à effacer quelque chose de son Séminaire. Un écrit n’est « pas-à-lire » affirme-t-il, qu’il soit « p’oubli[é] »[8] assure sa postérité et ce faisant sa disparition.

Lire est donc tout le contraire : c’est interpréter, cerner, butter, chercher à comprendre, serrer un fil en se risquant à en transmettre quelque chose. Lire en cartel fait consister le discours analytique et en cela, il participe à la vitalité de la psychanalyse.

[1] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 11 mars 1980, Ornicar ?, n°20-21, été 1980, p. 15.

[2] Dupont L., Argument de « Question d’École 2020 : ‘‘Puissance de la parole. Clinique de l’École’’ », 1er février 2020, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[3] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », intervention lors de la soirée des cartels à l’École de la Cause freudienne, 11 décembre 1986, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[6] Lacan J., « Postface », Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 252.

[7] Cf. Ibid., p. 251.

[8] Ibid., p. 252.




Transmettre ce qui passe dans les tripes

L’argument de la prochaine journée « Question d’École » met l’accent sur le fait qu’il y a un au-delà de la puissance de la parole en tant qu’elle permet d’interpréter le désir. Dans cet au-delà, il s’agit de « lire l’impact, la trace dans le corps, de la rencontre initiale du signifiant »[1]. Pour appréhender cet au-delà, qui est aussi un renversement, il est nécessaire d’envisager les deux extrêmes de l’enseignement de Lacan pour en dégager la logique propre, à la suite de Jacques-Alain Miller : du sujet divisé par le signifiant, dont le désir est causé par un objet manquant, au parlêtre dont le corps est affecté par la jouissance.

Dans son texte « L’inconscient et le corps parlant », J.-A. Miller nous invite ainsi à repenser à nouveaux frais la pratique analytique aujourd’hui à partir de la considération du parlêtre et d’en examiner les incidences sur l’interprétation. Dès lors, nous dit-il, « l’interprétation n’est pas un fragment de construction portant sur un élément isolé du refoulement, comme le voulait Freud. Elle n’est pas l’élucubration d’un savoir. Elle n’est pas non plus un effet de vérité aussitôt absorbé par la succession des mensonges. L’interprétation est un dire qui vise le corps parlant et pour y produire un événement, pour passer dans les tripes, disait Lacan, cela ne s’anticipe pas, mais se vérifie après coup, car l’effet de jouissance est incalculable. Tout ce que l’analyse peut faire, c’est s’accorder à la pulsation du corps parlant pour s’insinuer dans le symptôme. Quand on analyse l’inconscient, le sens de l’interprétation, c’est la vérité. Quand on analyse le parlêtre, le corps parlant, le sens de l’interprétation, c’est la jouissance. Ce déplacement de la vérité à la jouissance donne la mesure de ce que devient la pratique analytique à l’ère du parlêtre. »[2]

L’interprétation analytique du parlêtre produit des événements de corps et fait des vagues, au-delà du dispositif analytique lui-même. Elle produit un nouveau lien social et en cela elle a une valeur politique de transmission.

L’invention du cartel par Lacan, qui sera aussi à l’honneur lors de « Question d’École », est à entendre dans cette perspective : un dispositif qui constitue en soi un nouage à plusieurs pour la production singulière d’un savoir propre à chacun. Chaque Un y fait ainsi usage de son sinthome pour prendre langue. Serait-ce un exemple, parmi d’autres, où le plus intime de l’expérience trouve à s’élever à la dimension du collectif ?

[1] Dupont L., Argument de « Question d’École 2020 : ‘‘Puissance de la parole. Clinique de l’École’’ », 1er février 2020, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[2] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 114.