Aperçu sur la poésie brève chinoise

 Nombreuses sont les références de Lacan à la poésie. En 1977, Lacan écrit à François Cheng que l’interprétation analytique « doit être poétique » [1]. Récemment, Éric Laurent dit à ce propos : « La fonction poétique révèle que le langage n’est pas information, mais résonance, et met en valeur la matière qui lie le son et le sens. Elle dévoile ce que Lacan a nommé le motérialisme, qui en son centre enserre un vide » [2]. Elle cerne donc le manque de signification dernière et le « non-rapport » sexuel.

Pour préciser ce dont il s’agit, il faut se référer au « tout dernier Lacan », lequel élabore un nouveau statut du symbolique et de l’imaginaire, qui prend la figure de lalangue trouant l’« Un-corps ». Cette nouvelle perspective complique d’ambiguïté et d’équivoque l’opposition posée précédemment entre le symbolico-imaginaire et le réel. De ce fait, elle serre au plus près, non pas le réel, ce qui est impossible, mais la façon dont un corps en est affecté, puisque la frappe sur le corps sensible est liée à lalangue. « Il s’agit là d’un usage nouveau du signifiant, « sismographe de la jouissance et non serviteur de l’élaboration du sens » [3], commente Jacques-Alain Miller. Ce nouvel usage déchaîne le sens (sinon enchaîné dans la suite signifiante, S1  ̶  S2), et dévoile le trou. Une poésie qui obscurcit le sens commun, grâce au maniement de la syntaxe et du lexique, notamment, et qui fait résonner la lettre – la lettre, godet de jouissance, comme le dit déjà Lacan en 1971 dans Lituraterre – montre à cet égard la voie.

À ce propos, la manière dont la poésie brève chinoise, qui par ailleurs obéit à des codes stricts, obscurcit le sens est singulière : extrêmement condensée, elle décourage la glose interprétative et cerne les bords d’un réel, « littoral entre sens et hors-sens, entre savoir et jouissance » [4].

Le poème bref agence un espace. D’abord, calligraphié, il convoque le regard du lecteur comme une peinture. Cependant, les possibilités d’agencement spatial du poème sont loin d’être simplement fonction de la calligraphie. Plus profondément, elles trouvent leur source dans la structure même de la langue chinoise. Pour illustrer cette proposition, Simon Leys cite les vers parallèles, très fréquents dans cette poésie [5].

En voici un exemple, rigidifié, on verra pourquoi, dans la traduction.

Voix des cigales rassemblées dans le vieux monastère
Ombres des oiseaux passant sur le froid vivier.
(Du Fu) 

Il apparaît dès la première lecture que chaque mot du premier vers a le même statut morphologique, syntaxique et sémantique que son répondant dans le second. Ces correspondances font de chacun des deux vers un écho de l’autre. Dans la tradition poétique chinoise, le sens doit être similaire ou opposé. Ici, il est similaire : appel à la voix et au regard, animaux, mouvement et lieux. D’un vers à l’autre, il n’y a pas de progression dans le temps : ensemble, les deux vers présentent une synchronie de perceptions. On pourrait lire le deuxième vers avant le premier. Ce n’est pas le déroulement d’une séquence logique, mais l’enroulement de deux images contrastées, indépendantes et simultanées, qui sont comme les deux faces d’une même médaille. Entre elles, aucun rapport d’antériorité ou de postérité. Le mode parallèle suspend l’écoulement du temps. Il ne développe pas un propos, il ménage un espace. Même quand le poème régulier chinois combine le langage discursif et le langage imagiste, le mode majeur reste ce dernier.

Plus que la calligraphie, c’est donc l’exploitation des possibilités de la langue chinoise qui ménage un espace. La traduction ne permet pas de saisir aisément les équivoques de cette juxtaposition d’images. Car ces équivoques sont liées à la fluidité morphologique du chinois. Un même mot, selon le contexte, peut être tour à tour substantif ou adjectif. Et surtout, la syntaxe est flexible : les phrases peuvent être sans verbe et les verbes sans sujet. De la sorte le poème ne raconte pas, n’explique pas ; il assèche le sens. Il propose au lecteur, non une fiction, mais la fulgurance d’un instant où le sujet s’abolit et où le regard et la voix touchent le corps parlant. Cette flexibilité est difficile à rendre dans une traduction. Voici la traduction littérale d’un poème bref de Wang Wei (1036-1101) :

La montagne vide ne voit personne
Elle entend seulement des voix.

Ces vers énigmatiques et équivoques ont été traduits comme suit :

Dans la montagne vide on ne voit personne
Mais des voix se font entendre.

Le traducteur occidental rétablit un sujet vraisemblable de la perception, là où le poème isole des lambeaux de voix et de mots indexant un vide.

Sommeil printanier ne perçoit pas l’aube
Partout se font entendre les chants d’oiseaux.

 Dans ce poème « Matin de printemps » de l’écrivain Meng Haoran, la personne du dormeur n’est pas définie, désignée. Le poème évoque une profondeur du sommeil où la conscience flotte dans les confuses sensations de l’aube. Les chants d’oiseaux sont les objets d’une perception dénuée de sujet. La flexibilité floue de la syntaxe et de la morphologie établit une porosité entre le poète et le monde, le poète et le lecteur. Le sujet s’abolit, seul demeure l’objet, ou plus précisément, le choc de l’objet-voix sur le corps.

Li Bai écrit :

Tous les oiseaux ont disparu au zénith,
Un nuage oisif dérive tout seul.
Nous nous regardons l’un l’autre sans nous lasser :
Il n’y a plus que le mont Jingting.

On touche ici à la conception chinoise de la nature, qui est elle-même signe, image, écriture, fondamentalement indéchiffrable en partie. Lacan s’y est fort intéressé dans le Séminaire XVIII, D’un Discours qui ne serait pas du semblant, où il évoque la figure de Mencius, disciple de Confucius, et déchiffre un texte chinois de celui-ci. La nature comme écriture, et non seulement comme formes, comme représentation, met en question l’empire des discours humains, car elle impacte le corps parlant. La nature entière, y compris l’humain, est corps vivant et parlant, où le qi, l’énergie, nous dirions la pulsion, se noue à la lettre. Fondamentalement invisible et insaisissable, celui-ci rend vivantes toutes les formes et les lie. Il n’a ni corps ni forme, mais a des effets sur ceux-ci, puisqu’il établit une circulation d’une forme à l’autre à travers un vide animé. Poème et peinture sont des champs où les formes sont des pôles entre lesquels s’établissent des tensions opérantes. Beaucoup d’artistes occidentaux disent d’ailleurs la même chose. Mais, contrairement à ceux-ci, les artistes chinois s’appuient sur un système plus vaste, cosmologique, philosophique, spirituel et médical. Pour revenir au caractère spatial du poème, on saisit la valeur active du vide, des blancs qui articulent le poème ou suggèrent un indicible au-delà des mots, lequel suscite l’imagination du lecteur.

Dans la poésie brève, cette expression et cette transmission du qi dans l’écriture se sert de la grande flexibilité de la langue et congédie au maximum le déroulement narratif au profit de l’expérience mystérieuse d’un lieu et d’un moment, soutenue par un langage fortement métaphorique, imagiste. En cela, l’écriture marche la main dans la main avec la peinture. Entendons par « peinture » le paysage monochrome exécuté au lavis d’encre et tracé au moyen d’un pinceau calligraphique. Contrairement aux occidentaux, les poètes sont souvent aussi peintres. Le style le plus élevé s’appelle xieyi, ce qui veut dire le style qui écrit la signification (trouée) des choses, et non qui dépeint, représente les choses. À l’exploitation du flou de la langue par le poète, correspond chez le peintre l’exigence d’exprimer l’idée sans que le pinceau « doive aller jusqu’au bout de sa course ». L’art du poète ou du peintre est de sélectionner le minimum de signes ou d’éléments suggestifs (d’où le poème bref) qui permette à l’œuvre de trouver son épanouissement invisible dans l’imagination du spectateur ou du lecteur. L’expression et la transmission du qi dans la peinture est fonction de données très précisément techniques, telles que l’angle de contact entre la pointe du pinceau et le papier, la façon de tenir le pinceau, les mouvements du poignet et du bras. Dans la poésie, la circulation de ce flot est, on l’a dit, favorisée par une syntaxe presque inexistante où les liaisons grammaticales s’assouplissent, voire se dissolvent.

Ce rôle privilégié accordé au qi a des conséquences qui semblent étranges aux tenants de l’invention et de l’expression de la singularité et de la subjectivité occidentales. Peu importe que le sujet traité soit neuf ou emprunté. Les thématiques de la peinture et de la poésie sont monotones, stéréotypées : Montagne-eau, accompagnées de motifs conventionnels : arbres, rochers, nuages. Tout l’art est dans la disposition, l’ajustement et la confrontation de ces idées reçues qui, par leur choc sur la sensibilité du lecteur et par l’équivoque de l’image, font toucher un hors-sens et ouvrent à l’infini.

[1] Cheng F., « Lacan et la pensée chinoise », in École de la Cause freudienne (s/dir), Flammarion, Lacan. L’écrit, l’image, Paris, Flammarion, 2000, p. 151.

Cf aussi : Cheng F., L’écriture poétique chinoise, Paris, Le Seuil, 1977.

[2] Laurent E., « L’interprétation événement », La Cause du désir, Paris, Navarin, n° 100, 2018, p. 67.

[3] Cf Miller J-A., « Un effort de poésie », enseignement dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, 2002-2003, inédit.

Et Miller J-A., « Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, 2006-2007, inédit.

[4] Cf Lacan J., « Lituraterre », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2000.

[5] Leys S., « Poésie et peinture. Aspects de l’esthétique chinoise classique », in La Chine, la mer, la littérature. Essais choisis, Bruxelles, Espace Nord, 2018, n° 364.

 




Sans l’inconscient ?

Une tendance : alliance entre science et politique

La volonté de supprimer les concepts de travail et d’inconscient des programmes de Terminale a été probablement contrée cette fois-ci, bien que nous ne sommes pas à la fin de la procédure. * Selon les informations, assez fiables, que nous avons reçu, ces concepts ont été remis dans les programmes recommandés au ministre de l’éducation par le Groupe d’élaboration des projets des programmes, un groupe d’experts composé de quatre cents personnes, organisés en quarante petits groupes. Sans doute ce recul des experts est dû à la mobilisation des psys et des enseignants inquiets de cette démarche. On soupçonne même que cette information concernant la suppression possible de ces concepts majeurs de Marx et de Freud ait fuité pour prendre la température du terrain avant de déposer cette proposition. Une sorte de papier tournesol trempé dans la culture afin de savoir si ça passerait auprès de l’opinion publique ou pas. Puisque ce n’est pas passé, le projet a été lui-même supprimé. Pour le moment.

Mais au-delà de ces manigances, il y a là une tendance qui dépasse la France. En Belgique on parlait récemment de la disparition de la géographie et de l’Histoire comme cours spécifiques dans les écoles dans le cadre d’un « pacte d’excellence ». Connaître l’Histoire ne sert à rien. Ce qui est important c’est l’homme et son cerveau, ici et maintenant. Tout ce qui concerne son histoire, ses origines, n’a aucune importance. Au Brésil, Bolsonaro veut couper les finances aux facultés de philosophie et sociologie car ces études ne sont d’aucune rentabilité pour le contribuable. Mais ce qui est particulier et qu’on repère derrière ces projets c’est un discours spécifique qui, sous couvert d’une science, porte une idéologie. Celui-ci, soutenu en France par la personne de Stanislas Dehaene, psychologue cognitiviste et neuroscientifique pur et dur, qui est aujourd’hui président du conseil scientifique de l’Éducation nationale, chargé d’éclairer les décisions du ministre. C’est lui donc qui oriente aujourd’hui les programmes de l’Éducation nationale. Cette alliance entre le politique et la science, qui n’est pas la première dans l’histoire, est troublante.

« Sans l’inconscient » versus « l’inconscient c’est la politique »

Au-delà des émois que l’idée de supprimer l’inconscient produit chez nous, il faudrait qu’on puisse saisir les arcanes de ce mouvement de civilisation. Force est de constater que les neurosciences sont devenues, ces quinze dernières années, une des modalités de l’Autre qui déterminent actuellement le mode de vie occidental. Au fond, on peut mettre en tension le projet qui voulait dire « l’inconscient n’existe pas » (au programme de Terminale) avec l’énoncé de Lacan dans La logique du fantasme, si abondamment commenté par Jacques-Alain Miller : « l’inconscient c’est la politique »[1]. Il faut comprendre l’énoncé « l’inconscient c’est la politique » sur fond d’un autre énoncé de Lacan : « l’inconscient c’est le discours de l’Autre », et l’énoncé de Freud « l’anatomie c’est le destin ». Car en effet, quand Lacan dit que l’inconscient c’est la politique, il le fait résonner avec cet énoncé de Freud. Lacan introduit la différence entre les sexes comme étant le fondement de l’énoncé « l’inconscient c’est la politique ». Et poussant les choses un peu plus loin, nous pouvons dire que la politique est ce qui vient au secours du non-rapport sexuel. Elle est ce qui fait lien avec l’Autre, l’Autre en tant qu’il est radicalement autre, l’Autre qui est tellement autre qu’il n’y a aucun rapport avec lui. On n’a pas besoin de politique, ni d’inconscient quand il y a rapport sexuel, par exemple quand la nature régule le rapport à l’Autre. En effet, si le rapport à l’Autre est régulé par des neurones, qui a besoin de l’inconscient ?

Ainsi par exemple, une chercheuse qui semble assez connue, Barbara Fredrickson, professeure à l’université de la Caroline du Nord, nous dit qu’une des conditions de l’apparition de l’amour, est « une synchronie entre les réactions biochimiques et le comportement de deux personnes (postures/gestes reproduits inconsciemment, phrases finies à la place de l’autre, réactions physiologiques à l’intérieur du cerveau comme la sécrétion d’ocytocine) »[2].

L’idée ne nous est pas complétement étrangère. Paula Heiman, disciple de Mélanie Klein, considérait que l’inconscient du patient pouvait provoquer une réaction émotionnelle du côté de l’analyste. C’est ce qui expliquerait le phénomène du contre-transfert qui permettrait à l’analyste d’extraire un savoir concernant l’inconscient de l’analysant. Lacan parle lui-même de l’amour comme supporté « d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients » [3]. Il parle aussi de l’« inconscient transférentiel », c’est-à-dire un inconscient qui n’a de sens que dans la mesure où il se produit dans la cadre d’une relation à l’autre, plus précisément : l’analyste. Mais dans tous ces cas, cette relation est médiatisée par la parole, avec ce que cela implique de ratage, de malentendu foncier, qui font l’infini des modalités de rapport qu’un sujet, effet de signifiant, peut entretenir avec l’Autre. Pas de « synchronie biochimique » qui assure l’amour comme le prétend B. Fredrickson. Cette synchronie est le nom d’une grande illusion d’un rapport sexuel déjà-là, dès avant la rencontre, inscrit dans le cerveau, et sans faille. Cette illusion permet d’éviter la prise de risque incluse dans toute prise de parole.

Il faut bien dire que si les choses étaient ainsi, la vie serait beaucoup plus facile. Pas de tracas du genre : peut-être ne suis-je pas à la hauteur ? Voudra-t-elle de moi ? Comment l’aborder ? Que dire ? Oups je viens de faire un lapsus, elle ne va pas apprécier ? etc. Tout serait déjà programmé dans le cerveau avec lequel nous ferions Un. Vie plus facile, mais sans doute moins intéressante.

Tout comme l’inconscient qui est le discours de l’Autre, la politique, au sens démocratique du terme, implique une tolérance à l’existence de l’Autre. C’est pourquoi la politique se termine là où commencent le discours et les régimes totalitaires. La démocratie implique une tolérance aux divisions de la vérité, dit J.-A. Miller. C’est à dire qu’il n’y a pas qu’une seule vérité. À quoi j’ajouterai qu’il y a des positions de jouissance qui sont autres, l’une par rapport à l’autre, qui s’excluent, et qui déterminent le rapport aux vérités. Ainsi par exemple, l’antisémitisme ou la misogynie ne sont pas des opinions ni un savoir. Ce sont des positions de jouissance. Jamais on n’a pu changer la position d’un misogyne par une simple argumentation signifiante. Modifier la position d’un misogyne par rapport à la jouissance de l’Autre cela nécessite sans doute une analyse.

Cette division de la vérité, division de l’Autre, s’incarne dans la démocratie par la pluralité des parties politiques [4]. Une pluralité de parties politiques, cela implique une altérité présente et installée à jamais, dans l’illimité. Il n’y a pas de conciliation possible ni de réduction de l’Autre pluralisé au Un. Pour que la pluralité et la division de l’Autre se dissolve dans un conflit, pour qu’elle soit réduite à l’Un, il faut une guerre qui se résout par un vainqueur et un vaincu, ce qui devient rare de nos jours, me semble-t-il.

Une volonté de réduire la division de la vérité à l’Un

Dans ses « Intuitions milanaise »[5], J.-A. Miller éclaire les raisons de ce sentiment contemporain selon lequel nous vivons une ère de perte de repères. La psychanalyse est née comme réaction à l’ère « victorienne », l’ère de la discipline. Mais que se passe-t-il à partir du moment où les interdits s’évaporent et le langage ne vient plus contrecarrer la jouissance ? On passe alors du régime du désir au régime de la jouissance. On constate que la libération de la jouissance n’est plus régulée assez par des père-versions, par le phallus, et du coup, elle doit être régulée en termes de droits. On revendique le droit de chacun à la jouissance, souvent exposée sans entrave. Ce détachement de l’interdit n’implique pas une réduction des souffrances. Là où le sujet était esclave de l’interdit, il devient esclave de la jouissance. Dans ce nouveau régime, le père, et le signifiant-maître, même pluralisés, n’opèrent plus. On ne peut plus parler de négativation de la jouissance. Le totalitarisme à l’ancienne n’opère plus non plus. Même un dictateur ne pourrait pas tasser toutes les jouissances. Dans ces conditions, dit J.-A. Miller, ce qui se produit ce sont des bulles de la certitude. Ces bulles sont autant de revendication au retour de l’Un sans division qui va suturer les failles ouvertes une fois que l’Autre est barré. Ainsi, l’individualisme est une revendication à une zone de certitude qui vient répondre à la chute des frontières et des repères de l’époque de la globalisation. Il s’agit d’une revendication non seulement au droit de chacun de jouir selon le mode qui lui convient, mais aussi à faire Un avec sa jouissance, sans division.

Cela se constate aussi au niveau des figures qui mènent la politique dans le monde aujourd’hui. L’identification va vers celui qui élève le droit à son mode de jouissance à la hauteur d’un moi idéal. C’est ce que repèrent les politologues d’aujourd’hui. Avec les réseaux sociaux, les filtres institutionnels qui, jadis, faisaient qu’un leader avait dans la plupart des cas un minimum de formation culturelle, n’existent plus. Devient une personnalité connue et reconnue celui qui arrive à donner propagation virale à son mode de jouissance. Des identités collectives s’organisent aujourd’hui non seulement autour d’idéaux ou d’utopies plus ou moins délirantes, mais aussi autour de telles personnalités qui font Un avec leur jouissance, et le revendique. Trump en est le paradigme.

La constitution des neurosciences comme une des modalités de l’Autre contemporain peut se lire comme une telle revendication du retour à l’Un. C’est un appel à une conception de l’homme faisant Un avec son cerveau. Conscient et inconscient ne font pas deux dans ces constructions théoriques. Lacan a anticipé cette difficulté en déplorant le choix qu’a fait Freud d’intituler sa découverte « inconscient » ce qui donne à penser que l’inconscient est tout ce qui n’est pas conscient. C’est sur ce malentendu que les neurosciences bâtissent leur idée de l’inconscient, et à partir de là la considération que l’inconscient est une notion qu’on peut facilement rayer est vite faite. Ainsi, Lionel Naccache, autre figure éminente dans le domaine (neurologue et chercheur en neurosciences cognitives à l’institut du cerveau et de la moelle épinière à Paris, proche de Stanislas Dehaene), nous relate dans un article, que « ces dernières années, les progrès des neurosciences ont fait naître la possibilité d’observer la conscience dans le cerveau » [6]. Je vous épargne les noms des zones du cerveau dans lesquels on constate par l’imagerie cérébrale la présence d’une activité en état de conscience. Naccache précise que la condition nécessaire à cet état de conscience est que le cerveau soit en éveil. Un vaste ensemble des neurones du cortex cérébral doit être activé. Mais alors, interroge-t-il, les rêves ne sont-ils pas un état de conscience sans éveil ? Et il répond, non : « vu de l’extérieur, le dormeur n’a nullement l’air éveillé, mais son cerveau vient en fait d’être réactivé par sa formation réticulée ». À quoi sert cette étude de l’activité cérébrale si aussi bien l’état conscient et inconscient impliquent une activité repérée dans le cerveau ? Une chose est sûre : du point de vue du cerveau, ces deux états font Un. Ils sont difficilement distinguables.

Mais c’est la deuxième condition d’un état conscient qui me semble être la meilleure, comme on dit d’une blague : « un cerveau conscient n’est pas simplement un cerveau éveillé ; c’est également le siège d’une conversation neuronale très particulière qui opère entre des régions distantes du cortex ». C’est le terme de conversation qui me semble ici être amusant. Il s’agit d’un échange « d’informations » entre des partie des cerveaux. Mais l’usage du mot « conversation » montre bien que les neuroscientifiques ne peuvent s’empêcher de penser en termes de parole. La parole insiste dans leur jargon sous la forme de la conversation. Ce n’est pas l’analysant qui parle à son analyste, mais deux zones du cerveau qui conversent. C’est très obscur, car, mis à part l’activité synchronisée de deux zones du cerveau qu’on repère par IRM, on ne sait rien du contenu de cette « conversation ».

Ravalement de l’inconscient psychanalytique

On trouve dans les thèses neuroscientifiques par rapport à l’inconscient deux idées qui sont de fait une sorte de ravalement de l’inconscient. Quand elle se présentent comme opposées à celle de la psychanalyse, cela démontre plutôt une incompréhension de ce qu’est l’inconscient en psychanalyse. D’une part, on considère que le rêve n’est qu’un déchet de l’activité neuronale, qu’il n’a donc aucune utilité, et que la volonté de l’interpréter comme ayant un sens déterminé pour l’humain est non scientifique, un peu mystique, dépassée etc. D’autre part, l’inconscient est considéré comme étant le résultat de traces que les impressions du monde ont laissées sur le cerveau et qui par la suite fonctionnent chez le sujet de façon automatiques, à son insu. De là vient une prétention majeure des neurosciences par rapport à l’éduction et l’apprentissage. Car si nous apprenons des choses, c’est que le cerveau enregistre des traces, qui sont les fondements de la mémoire. Ainsi, si vous apprenez à conduire une voiture, ce savoir s’inscrit dans votre cerveau, et fonctionne ensuite à votre insu. Vous ne pensez pas à vos gestes lors que vous conduisez une voiture. Ça serait plutôt contre-indiqué. Cet apprentissage existe bien sûr. C’est une sorte de conditionnement, que le cerveau y participe ou pas. Mais il s’agit là, dans cette conception cognitiviste et behavioriste de l’apprentissage, d’une conception assez étroite de ce que veut dire apprendre et étudier, qui n’a rien en commun avec la notion de l’inconscient psychanalytique.

Quelle responsabilité ?

Par essence, cette nouvelle modalité de l’Autre que sont les neurosciences constitue une attaque à la psychanalyse qui, elle, entretient l’irréductibilité d’une division de l’individu par rapport à son inconscient et à sa jouissance, à condition qu’il fasse un choix éthique de se faire responsable au sens analytique du terme. La réduction de l’homme à son cerveau rend la responsabilité insituable. Si l’homme est son cerveau, s’il n’y aucune instance extérieure à cet organe, comment le rendre responsable de ce qui le constitue de naissance ? Par contre, si on considère que l’homme est né dans un monde de langage qui lui est Autre, s’il tombe à sa naissance dans un bain de langage qui le précède, cela implique qu’il puisse pendre une position éthique par rapport à son corps.

C’est donc l’inconscient, celui de la psychanalyse, cet Autre structuré comme un langage, qui permet de situer la question de la responsabilité en psychanalyse. Le sujet est responsable non seulement de ses actes, mais aussi de ce qui les motive à son insu, c’est-à-dire l’inconscient. Freud disait que le sujet est responsable de ses rêves. C’est dire qu’il doit y reconnaître la malveillance de ses pulsions. Lacan le disait à sa façon, affirmant qu’il n’y a de responsabilité que sexuelle, c’est-à-dire qu’on est responsable de ce dont on ne connaît pas le sens et la signification. Il ajoutait que « de notre position de sujet nous sommes toujours responsables ». Cette exigence est un genre de « terrorisme » disait-il, mais il n’empêche que « l’erreur de bonne foi est de toutes la plus impardonnable ». Comme le dit J.-A. Miller, mieux vaut avoir affaire à quelqu’un qui vous veut du mal, qui le sait, et par conséquent en prend la responsabilité, que d’avoir affaire à quelqu’un qui vous veut du mal sans le savoir et que de ce fait n’en prend pas la responsabilité et ne souffre ni de honte, ni de culpabilité.

On peut considérer que la civilisation progresse (et ça se discute). Mais une chose est sure : le retour au règne du Un est une régression. C’est une régression par rapport à la découverte de Freud qui a bouleversé le monde, parce que Freud a ouvert un abîme dans le domaine de la science, et on sait la grande difficulté à laquelle il a été confronté quand il a présenté ses premières thèses à des neurologues de son époque. Le neuroscientisme contemporain qui s’attaque à la psychanalyse est une tentative pour nous ramener en arrière, au temps qui précède cette brèche que Freud a forcé dans le monde.

Leurs rêves et les nôtres

La psychanalyse a transformé le monde en amenant une causalité nouvelle et un réel nouveau. En faisant un effort de formuler cette causalité et ce réel, nous constatons que dans ce débat entre neuroscientime et psychanalyse, comme autour de la question de la misogynie que j’ai évoquée plus haut, il n’y a pas d’arguments qui vaillent, car il s’agit de position subjective.

Prenons un exemple. Un article récent d’une professeure de neurologie à la Sorbonne, sous le titre « La nouvelle interprétation des rêves » [7] se montre polémique par rapport à la position tenue dans le champ des neurosciences et qui consiste à dire que les rêves ne servent à rien, qu’ils n’ont aucun sens et qu’ils ne seraient « qu’une conséquence secondaire du fonctionnement nocturne du cerveau ». Si les théories freudiennes sur le rêve sont très populaires selon elle, elles n’ont malheureusement reçu aucune confirmation scientifique. Mais cela ne veut pas dire que le rêve ne sert à rien. Pour elle les rêves ont une fonction essentielle de soutien de l’homme, car ils constituent un entraînement lui permettant de mieux aborder les tâches de la vie. « En jouant mentalement les événements à l’avance, (l’individu) apprendrait à éviter les pires comportements et à garder les meilleurs ». Si par exemple un étudiant rêve à la veille d’un examen d’avoir oublié sa carte d’étudiant qui est la condition de pouvoir y participer, il sera bien enclin à vérifier qu’elle est dans son portefeuille avant de quitter la maison pour le lendemain. Ainsi, le rêve serait une sorte de coach intérieur que nous portons en nous, et qui nous permet de mieux étudier, éviter les erreurs, avoir un meilleur lien social, être plus empathique, etc. On constate, écrit Isabelle Arnulf, que quand on dort après un apprentissage, les performances s’améliorent par après. Comment apprend-on à être empathique par le rêve ? Elle explique : « Quelle femme n’a pas été une fois un homme dans un rêve ? ». Et elle continue : « Point d’homosexualité refoulée ici, malgré ce qu’explique la psychanalyse : il semble plutôt s’agir d’un exercice de notre capacité à nous mettre à la place de l’autre, qui inclut l’empathie ». Autrement dit, une femme qui rêve qu’elle est un homme s’entraîne à être empathique avec les hommes.

Quelle bonne nouvelle ! Non seulement pour les neurosciences le rêve est la conséquence d’un « activateur situé dans le tronc cérébral [qui] allumerait l’hippocampe, une zone profonde essentielle à la mémoire » et que le cerveau formerait alors de façon secondaire des images et des sensations issues de notre mémoire. Mais en plus, le rêve travaille au service des exigences du surmoi contemporain de notre monde globalisé : bien étudié, bien travailler, arriver à temps au travail, être empathique…

Pour le reste, l’homme n’est traversé par aucune jouissance ou vérité troublante qui le divise. Il fait Un même avec ses rêves qui sont en continuité avec sa personne.

Réalité et réel

Rien, dans cette théorie du rêve n’a avoir avec le rêve au regard de la psychanalyse. Pensons au fameux rêve rapporté par Freud, « Père ne vois-tu pas que je brûle ? » repris à plusieurs occasions par Lacan. Pour Freud, l’essentiel dans ce rêve est la réalisation du désir du père ayant perdu son enfant de revoir son fils encore quelques minutes, raison pour laquelle il n’est pas réveillé immédiatement par le début d’incendie dans la chambre d’à côté. Pour Lacan, ce qui réveille le père c’est le réel inclut par ce reproche terrible de l’enfant mort : « père ne vois-tu pas que je brûle », qui renvoie le père à ce réel de l’enfant mort, cette zone indicible de la douleur d’un père qui a perdu un enfant. Il y a là, dans cette perte réelle, un trou dans le symbolique, un réel qui résiste à tout apaisement par le signifiant.

On voit qu’aussi bien pour Freud que pour Lacan, l’incendie en tant qu’événement dans la réalité, est secondaire. Pour le neuroscientiste, au contraire, c’est mon hypothèse, le réel de cette anecdote se situerait dans les traces que l’incendie dans la chambre d’à côté a laissé sur le cerveau du père. Ces traces ont rappelé au père la mort de son fils par association neuronale et c’est ainsi qu’elles ont provoqué ce rêve où l’enfant vient dire au père « je brûle », et cela a eu une fonction importante, celle de réveiller le père pour éteindre l’incendie, etc. Ainsi, il ne s’agit pas là d’un réel qui aurait provoqué ce rêve. Tout se passe à un niveau de la trame d’une réalité qui se présente comme une surface sans rupture : le cerveau du père et l’incendie étant du même registre. On constate que cette réalité est pâle par rapport au réel dont il s’agit. Éteindre l’incendie, mettre de l’ordre dans la chambre ou appeler les pompiers n’a pas de commune mesure avec le fait d’affronter la perte d’un enfant. En fait dans cette réalité il n’y a pas de perte. Ce qui est récupérable n’est pas perdu. Par contre, la douleur provoquée par le réel de la perte d’un enfant, indomptable par le signifiant, creuse un trou dans la trame du symbolique, elle vient d’ailleurs, et c’est ce réel qui est mis en avant par ce rêve en tant que formation de l’inconscient.

Notre inconscient et le leur, un choix éthique : en vue de PIPOL 9

Comme je l’ai souligné plus haut, l’inclusion de l’Autre dans l’inconscient se déduit de la formule « l’inconscient transférentiel ». Dans son article « Notre sujet supposé savoir »[8], J.-A. Miller souligne la concomitance de ces deux termes. Il n’y a pas l’inconscient d’abord et le transfert ensuite. La position même de l’inconscient et le fait qu’il est opératoire tiennent au transfert comme supposition de savoir. Qu’est-ce que cela veut dire sinon que l’inconscient en psychanalyse implique une position et un choix éthique ?

J.-A. Miller dans le « Point de capiton » du 24 juin 2017 dit qu’en définitif le choix est une question de goût. « cela n’est pas pensé seulement au niveau des idéalités, les choix sont enracinés […] dans la jouissance du corps, ils sont enracinés dans le sinthome, suivant ce terme que nous employons après Lacan. Ceci, histoire de ne pas être les pharisiens de notre propre choix – ‘‘notre choix est le bon, et celui des autres, nécessairement mauvais’’ –, c’est une guerre du goût, selon l’expression si heureuse de Philippe Sollers » [9].

Mais nous ne sommes pas neutres sur cette question. L’amour de la vérité, la visée du réel et le désir de l’analyste sont des choix. Nous pensons que le choix des neurosciences de ne rien savoir sur l’inconscient est dangereux, car ce qui est rejeté du symbolique revient dans le réel et dans le pire des cas sous la forme du passage à l’acte.

* Texte issu d’une conférence prononcée à Clermont-Ferrand le 11 mai 2019 dans le cadre du séminaire d’étude « Orientation lacanienne et politique » de l’ACF Massif central.

[1] Miller J.-A., « Intuitions milanaises », Mental, n°11, décembre 2002, p. 9-21 & Mental, n°12, mai 2003.

[2] Fredrickson B., Ces micro-moments d’amour qui vont transformer votre vie, Paris, Poche Marabout, 2017.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 131.

[4] Miller J.-A., « Intuitions milanaises », op. cit.

[5] Ibid.

[6] Naccache L., « Quelqu’un a-t-il vu la cosncience », Comment la révolution du cerveau va changer nos vies, Cerveau & Psycho, numéro 100, juin 2018.

[7] Arnulf I., « La nouvelle interprétation des rêves », Cerveau & psycho, n°100, 2018, disponible en ligne : https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/neurosciences/la-nouvelle-interpretation-des-reves-13352.php

[8] Miller J.-A., « Notre sujet supposé savoir », Lettre mensuelle, n°254, janvier 2007, p. 3-6.

[9] Miller J.-A., « Point de capiton », La Cause du désir, n°97, Paris, Navarin, novembre 2017, p. 91.




La violence d’un père

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Le corps… genre 3D

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L’enfant devenu tache

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Jon Fosse : au plus près du mystère du corps parlant

Jon Fosse est un écrivain norvégien contemporain dont l’œuvre romanesque et théâtrale est reconnue par de nombreux prix littéraires tel le Prix International Ibsen en 2010, est traduite dans quarante langues et a été mise en scène par J. Lassalle, P. Chéreau, C. Régy, T. Ostermeier. Son écriture est caractérisée par la radicale nouveauté de ses intrigues minimales voire absentes, de ses choix de mots quotidiens loin de tout « beau style », de ses personnages réduits à des inconnus dépourvus d’histoire, de contexte et dont les noms sont remplacés par « Elle », « Le père », « L’autre », et avant tout par la singularité de son style quasiment sans ponctuation et faisant toute sa place à une langue polyphonique, rythmée et ponctuée de répétitions-variations et de silences. La séparation, la solitude, l’inachèvement, la complexité de la vie qui laisse au cœur du sujet et de l’autre une insaisissable énigme, sont ses thèmes centraux. La visée littéraire de J. Fosse est de faire ressentir plutôt que comprendre. Son art littéraire s’ancre dans une expérience sensorielle vécue au présent et impliquant plus le corps du langage que son sens.

Son roman Matin et soir, écrit en 2000, saisit la vie simple et concrète d’un pêcheur au moment de sa naissance et de sa mort. Au seuil de sa vie qui commence et qui finit, Johannes fait l’expérience de la vraie naissance et de la vraie mort qui ne sont pas biologiques mais se fondent dans le verbe sans garantie. Au matin comme au soir de sa vie, son intense désir de dire se confronte aux mots qui manquent pour dire ce qui est important, soit parce qu’ils sont à trouver pour les dire soit parce qu’ils ont disparus de tout dire. Ce matin et ce soir du langage est ce qui se répètent incessamment dans sa vie et la fondent comme mettant en jeu encore et en corps son rapport entre une sensation intense venant de son corps et son désir de trouver des mots pour dire quelque chose de ce mystère et pour en dire quelque chose qui soit vivant. Avec un premier long soliloque, Johannes dit l’épanouissement de sa vie naissante : les sons, les formes indistinctes, « les bruits affreux et pousse e a e et ce froid ce déchirement a a ce raclement »[1], les lumières et « ce bourdonnement violent et ces voix a ne a a en a e a oui a » [2], les mouvements, « quelqu’un le projette dans quelque chose » [3] et puis « à l’instant même le petit Johannes plie les jambes et crie crie et le petit Johannes entend sa voix se propager puissamment dans le monde et son cri emplit le monde » [4]. Avec un deuxième long soliloque interrompant radicalement le premier, Johannes s’avance à la rencontre des signes discrets de l’irrémédiable mort de son propre corps désirant et se souvient avec ses mots simples et concrets de ce qui fit sa vie pleine, entière et légère. Les lieux et les liens avec son épouse Erna et son ami Peter incarnent les beaux jours singulièrement vivant de son passé. « Et la barque pontée glisse et Johannes est là et regarde les collines et les rochers et les maisons là-bas sur la terre, et une immense émotion l’envahit à la vue de tout ça, car tout ça, il le sent, tout ça c’est son lieu à lui en ce monde, tout ça est à lui, tout, et soudain il a le sentiment que tout ça, il ne le reverra plus jamais, mais ça restera en lui, au plus profond de son être, comme une note, oui, comme une note qui résonnera en lui et maintenant il ne comprend plus rien, car aujourd’hui rien n’est comme d’habitude, quelque chose a du se passer, mais quoi ? » [5] Ses mots, parce qu’ils butent sur un impossible à dire, s’accrochent intensément au présent et suggèrent et résonnent plus qu’ils ne disent. Sa parole ne supporte pas qu’un effet de sens, elle implique son corps subtil et a un effet de jouissance.

L’écriture de J. Fosse n’est pas faite que de signifiants. Elle fait fondamentalement sa place au réel d’une jouissance de corps intense et mystérieuse. C’est en restant au plus près de cette part mystérieuse du corps jouissant que Jon Fosse constitue sa langue littéraire. Lacan situe le corps parlant à cette jointure du signifiant et du réel en tant qu’en ce point ce n’est pas l’ordre symbolique qui commande au réel mais c’est l’ordre symbolique qui « est subordonné » [6] au réel. Comme le précise Jacques-Alain Miller « Le corps parlant parle en terme de pulsion. C’est ce qui autorisait Lacan à présenter la pulsion sur le modèle d’une chaine signifiante […] les chaines signifiantes que nous déchiffrons à la freudienne sont branchées sur le corps et elles sont faites de substances jouissantes. » [7] Tout n’est pas signifiant, il y a aussi le réel de la pulsion jouissante qui commande le signifiant et, chez J. Fosse, cette jouissance réelle de l’Autre est essentiellement localisée dans l’objet a voix. Cet objet-voix indicible est l’enjeu majeur de son écriture. « Ce qui est paradoxale et étrange, c’est que cette voix est là, et qu’elle ne dit rien. C’est une voix muette. Une voix qui parle en se taisant […] c’est une voix qui vient du silence et qui devient audible par moments » [8]. Son art littéraire consiste à se rapprocher de cette voix qui ne se comprend pas et de l’ancrer/l’encrer à des rythmes, des répétitions, des silences, des polyphonies, des mots concrets échappant à la jouissance phallique. « Le lieu d’où vient l’écriture est un lieu qui sait bien plus de choses que moi, car en tant que personne je sais bien peu de choses. » [9] Avec Matin et soir, J. Fosse ouvre des chemins de sens sans cesse interrompus pour donner sa place à l’énigme du corps parlant et inviter son lecteur à faire l’expérience éthique d’un mode singulier de jouir de l’objet a voix.

En faisant monter sur la scène théâtrale l’écriture littéraire de Matin et soir, Antoine Caubet en prolonge la pleine dimension politique. En confiant aux lumières, aux mouvements scéniques, aux mises en place dans l’espace, aux décors, et à l’incarnation impliqués des acteurs, ses rythmes changeants, ses alternances de paroles et de silences, ses interruptions constantes, ses suspensions, ses répétitions-variations d’un même motif, il fait du langage le véritable héros tragique de Matin et soir. À notre époque où Google a l’autorité de produire des vérités auxquelles croire et s’identifier, de répondre à toutes nos questions sur la vie et la mort et de faire de nous des consommateurs des objets a du discours maître capitaliste, l’enjeu politique est de faire sa place au corps parlant pour jouir éthiquement du langage.

[1] Fosse J., Matin et soir, Édition Circé, Août 2003, p. 2.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 10.

[6] Miller J-A, « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du Désir, n° 88, Paris, Navarin, 2014, p. 113.

[7] Ibid., p. 112.

[8] Fosse J., « Voix sans paroles », extrait du programme de « Le Nom » mis en scène le 27 Mai 1995 à la Scène Nationale de Bergen.

[9] Fosse J., « La gnose de l’écriture » 04/2000. http://colline.labomatic.org/assets/lexitextes/extraits/4/fosse.pdf




La chasse aux sorcières… encore d’actualité ?

C’est en plein maccarthisme [1], connu également sous le nom de « Peur rouge » qu’Arthur Miller, écrivain engagé, écrit une pièce de théâtre, Les Sorcières de Salem [2], jouée pour la première fois en 1953 [3], une métaphore qui dénonce le harcèlement envers les communistes ou soupçonnés comme tels, familièrement nommé « chasse aux sorcières ». En pleine guerre froide, sous l’influence de Joseph McCarthy, une propagande de haine contre le bloc soviétique ravageait les États-Unis : la peur du communisme hantait les USA. En 1947, une liste noire de Hollywood fut créée où figuraient les noms d’artistes suspectés de sympathie pour le communisme, auxquels les studios d’Hollywood refusaient tout emploi. De nombreux artistes durent travailler en cachette, sous un prête-nom, ou encore s’expatrier, comme Charlie Chaplin. Cependant, si on dénonçait des présumés communistes, on était assuré de retrouver un accès au travail.

La pièce de théâtre [4] reprend un fait historique qui s’est déroulé en 1692 où des gens calomniés de sorcellerie par leurs condisciples furent emprisonnés et/ou mis à mort [5]. Dans Les Sorcières de Salem, sous le prétexte de faire respecter un ordre moral établi, plusieurs protagonistes permettent la mise en place d’une traque de sujets, hommes ou femmes, accusés de complaisance avec le diable, et de leur exécution après qu’un groupe de jeunes filles en transe les aient déclarés comme tels ; pour échapper à leur mort, les soi-disant sorciers et sorcières doivent reconnaître leurs méfaits et dénoncer d’autres condisciples. La chasse aux sorcières se déroule dans un contexte d’insécurité et de fracture sociale : une ville voisine de Salem, Beverley, a été le théâtre d’une telle incurie ; quant à Salem, elle est divisée entre les partisans et les contestataires du pasteur.

La pièce s’ouvre sur l’inquiétude d’un « mal étrange » [6] qui affecte deux enfants, Betty, la fille du pasteur, et Cathy, la fille des Putman. Rapidement, ces manifestations qui touchent les fillettes sont interprétées comme les « signes » [7] du diable d’autant plus que ces fillettes et des jeunes filles ont été vues dansant et courant dans la forêt, parfois nues, autour d’une bouilloire qui chauffait [8].

Pour asseoir son pouvoir, Parris, le pasteur, contesté par une partie de sa communauté, a tout avantage, à ce que ses opposants soient désignés comme les agents du démon. Son recours au démonologue réputé, Hale, avant toute action juridique, trahit son espoir que soient reconnus dans la réalité les « signes » du diable : « Une grande et sainte terreur va régner sur ce pays corrompu et désigner à nos coups les brebis galeuses de Salem ! » [9], dit Parris. Quant au couple des Putman qui soutiennent Parris, il leur est préférable de voir dans la mort de leurs sept enfants l’oeuvre maléfique de l’accoucheuse plutôt que de faire face à l’horreur du réel qui les touche. Un autre personnage a un rôle non négligeable : c’est Abigaïl, une jeune fille de 17 ans, d’une « beauté éclatante » [10], qui hait Elisabeth, épouse de son ancien amant, Proctor ; elle veut prendre la place d’Élisabeth auprès de son mari. Elle mentira sans vergogne, jouera ostensiblement la comédie et usera de son influence pour faire pression sur les autres jeunes filles pour qu’elles cachent la vérité dans un débordement corporel et langagier qui les envahit. Quant à la Cour, représentée par le député gouverneur général de la province, Hathorne, et le juge, Danforth, elle ne semble qu’attendre la présence des signes de sorcellerie, tels que ceux consignés dans les écrits sur lesquels elle s’appuie pour juger [11]. De plus, alors qu’au bout de quelques mois, plusieurs, dont Hale, révisent leur jugement et plaident pour l’innocence de futurs condamnés [12], le juge, assujetti à une représentation du « bien », dit : « Tant que je serai là pour faire exécuter la loi de Dieu, il n’y aura pas la moindre faiblesse …Il se peut que je me sois trompé. Mais il est écrit dans la loi que les sentences des juges doivent être exécutées » [13]. Danforth s’appuie sur l’alibi de la loi plutôt que de réviser sa position subjective [14] .

 À la demande implicite de mettre en évidence la sorcellerie, des jeunes filles en quête d’amour et de reconnaissance vont apporter une réponse corporelle pulsionnelle qui les envahit et les déborde, où, à travers un langage débridé, leur voix dénonce des innocents, les condamnant ainsi à l’emprisonnement et à la mort.

À un moment, face à un juge incrédule, Mary Warrens, l’une d’elles, explique les raisons de l’exaltation et la valorisation narcissique qu’elle en retire : « J’entendais les autres filles crier, et vous, Votre Honneur, vous sembliez les croire. Alors, j’ai voulu me donner autant d’importance que les autres. Au début, il s’agissait simplement d’un jeu, mais le monde entier s’est mis à crier… » [15]. Elle ne sera pas crue et menacée à son tour de mort pour avoir menti.

Paradoxalement la jouissance qu’elles manifestent, jouissance hors ­norme, va être agréée par la Cour car considérée comme une manifestation de sorcellerie : celle-ci va servir à asseoir le projet de confondre les tenants du diable. Ces jeunes filles sont alors élevées au rang de saintes [16]. Pour un temps, pour ces jeunes, si on excepte Abigaïl animée par la haine, la reconnaissance obtenue au prix du déni de toute vérité va obturer une quête sur leur être qui s’était manifestée auparavant chez quelques-unes – par exemple, Betty, voulant parler à sa mère morte, avait cherché une réponse auprès de Tituba, une servante noire attentive – manifestée à travers des expériences dans la forêt, considérées comme des « pratiques obscènes » [17].

Pour échapper au jugement dont ils sont victimes, des citoyens dénoncent des condisciples du village qui seraient leurs ensorceleurs. Dans cette cacophonie, Proctor, Élisabeth, Rébecca Nurse, la sage-femme, et quelques autres, fidèles à une éthique, respectés par leurs concitoyens, s’élèveront contre la croyance infondée de la sorcellerie et, encore plus, refuseront de dénoncer autrui sans raison, dans le but d’échapper à la sentence mortelle dont ils font l’objet. C’est d’ailleurs quand leur exécution approche que le village est près de l’émeute [18], au grand désarroi de Parris qui craint alors pour sa vie, et d’Abigaïl qui s’enfuit de Salem avec une autre jeune fille, signant ainsi leur responsabilité dans ce montage de chasse aux sorcières.

Les Sorcières de Salem m’apparaissent non seulement une allégorie du maccarthisme, mais aussi de phénomènes contemporains haineux où des groupes désignent d’autres comme responsables des maux sociaux. Arthur Miller a su mettre en avant comment, dans un contexte socio-politique donné, la mise en place d’un système de dénonciations, d’informations erronées et de condamnations, peut être le fruit d’intérêts personnels non avoués de quelques-uns, qui manipulent l’autre et profitent de phénomènes de groupe. À la fin de la pièce, une saveur de morale est préservée, car les principaux agents manipulateurs, Parris, Abigaïl, n’ont pas tiré les profits escomptés ; l’histoire nous transmet que tel n’est pas toujours le cas. La finalité ultime du procès vise à asseoir un pouvoir en confortant l’ordre établi, sous le prétexte de « la perfection de la vie chrétienne » [19]. C’est en se basant sur une transgression inacceptable à l’époque, c’est-à-dire des manifestations corporelles qui se spécifient par l’excès, que la Cour prendra acte de leurs dires. Il est instructif d’observer que c’est par la manipulation de sujets, ceux-là mêmes qui étaient en quête d’une réponse en dehors de la norme sociale, que Parris et la Cour cherchent à sécuriser l’ordre établi. Il est à noter que, paradoxalement, le recours à la Loi, celle portée par la Cour, ne vient pas limiter la pulsion de mort ; au contraire, il favorise la délation et l’assouvissement de la haine.

La vérité est mise à mal : l’émotion et les opinions personnelles suscitées par le comportement des jeunes filles priment sur la recherche de faits objectifs [20]. Ce n’est pas sans rappeler les informations non fondées qui circulent dans de nombreux milieux (politiques, commerciaux, médiatiques…). Quant à Hale, son changement de posture témoigne de la relativité des décisions personnelles sur lesquelles un sujet va décider de sa vie et de sa participation à la communauté. Ainsi, en même temps que le démonologue plaide pour innocenter des condamnés, il conseille à ces derniers de mentir en avouant des actes de sorcellerie qu’ils n’ont pas posés plutôt que de mourir en étant fidèles à ce qu’ils sont : « Ne vous attachez (…) pas à des principes si ces principes doivent faire couler le sang. C’est justement une loi trompeuse que celle qui nous conduit au sacrifice. La vie est le plus précieux des dons de Dieu, et rien ne donne le droit à personne de l’ôter à un être. » [21].

Pour contrer un désordre socio-politique analogue, que peut-on faire ? Que tout un ensemble de personnes adhèrent à un discours qui contient les germes de la pulsion de mort au point qu’ils posent des gestes qui s’y conforment, fait frémir !  Cela ne peut que renvoyer à la place qu’un sujet va choisir d’occuper ; va-t-il être en mesure de n’être, en aucun cas, agent de cette folie meurtrière ? Sur quoi peut-il prendre appui pour ne pas tomber dans les enjeux mortifères qui l’habitent ? Comment parvenir à ne pas se laisser séduire des propositions idéologiques funestes, en gardant une ligne d’analyse qui les rend caduques ? La morale, liée à un idéal social d’une époque donnée, est une boussole bien insuffisante. Ce sont maintes questions que Freud, Lacan et d’autres se posaient déjà. Quand ni les Noms-du-Père, ni la morale qui devrait en découler, ne parviennent à border la pulsion, reste la responsabilité subjective. « Ne pas céder sur son désir » et l’acte qui en découle, propose Lacan. Bien qu’on ignore à l’avance les conséquences de l’acte posé sur soi et les autres, on peut espérer que le geste éthique va concourir à limiter le pire.

[1]    Le maccarthisme s’étend entre les années 1950 et 1954

[2]    Miller A., Les sorcières de Salem, Paris, Robert Lafont, Coll. Pavillon Poche, 2015, p. 239.

La pièce d’Arthur Miller a été reprise à Paris au Théâtre de la Ville, Espace Cardin, du 26 mars au 19 avril 2019, avec une mise en scène de Demarcy-Mota.

[3]    À Broadway

[4]    En 1957, d’après la pièce d’Arthur Miller, est sorti le film, Les sorcières de Salem de Raymond Rouleau, avec Simone Signoret, Yves Montand, Mylène Demongeot. Scénario de J .P. Sartre. Le film se termine différemment de la pièce de théâtre.

En 1996 (USA), autre film, Les Sorcières de Salem, de Nicholas Hytner, scénario d’Arthur Miller.

[5]    Le procès se serait soldé par l’exécution de vingt-cinq personnes et l’emprisonnement d’une centaine.

[6]    Miller A., Les sorcières de Salem, op. cit., p. 41.

[7]    Ibid., p. 51& 63.

[8]    Ibid., p. 13.

[9]    Ibid., p. 75 .

[10]   Ibid., p. 10.

[11]   Ibid., p. 53.

[12]   Ibid., p.213.

[13]   Ibid., p. 212- 213.

[14]   Lacan, J., Le Séminaire, Livre VII,  L’éthique de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 261.

[15]   Miller A., Les sorcières de Salem, op. cit., p. 173.

[16]   Ibid., p. 80.

[17]   Ibid., p. 14.

[18]   Ibid., p. 208.

[19]   Ibid., p. 195.

[20]   Le dictionnaire britannique Oxford (2016) qualifie de « post-vérité »  le discours selon lequel « les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

[21]   Miller A., Les sorcières de Salem, op. cit., p. 217- 218.




Les Exils

Exilé de sa propre vie.

Innommable, impensable, indicible, insensé, les mots ne manquent pas pour désigner une expérience qui n’en relève pas moins du registre de l’impossible : témoigner de l’horreur et de la barbarie, traiter ce réel par la parole et enfin, y survivre. Dans ces expériences exceptionnelles, survivre au traumatisme ne se présente pas d’emblée comme un choix : au contraire, les survivants  auraient bien souvent préféré la mort. Car vivre n’est pas survivre, assurément. Et ce n’est qu’au détour d’une opération, d’un traitement du réel, que survivre peut devenir un choix. Pour que, comme l’écrit Philippe Lançon, la survie vaille d’être vécue.

Les Exils : c’est sous cette formule que nous avons choisi d’orienter notre nouvelle saison de travail, parce que c’est la dure condition du parlêtre que de ne parler que d’une position d’exilé. Si le sujet ordinaire se berce de l’illusion qu’il peut en revenir, le survivant est sans doute celui qui, plus que tout autre être au monde, n’en est plus dupe.

Traiter l’énigme, « avancer dans le brouillard équivoque et sanglant » [1], « donner forme à ce qui n’a aucun sens », voilà l’impossible auquel Philippe Lançon décide de se confronter en écrivant puis en publiant Le Lambeau. Ce témoignage de 510 pages, livre de « salive et de sang », sorti en 2018 chez Gallimard et pour lequel il obtint le Prix Femina, démontre toute sa puissance littéraire. Philippe Lançon fut un des rares rescapés de la tuerie du 7 janvier 2015, survenue en pleine conférence de rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, et qui emporta dans un bain de sang les regrettés Cabu, Wolinski, Charb, Bernard Maris et leurs compères.

Philippe Lançon fut sévèrement blessé, touché au visage par un tir de Kalachnikov, une arme de guerre, qui lui troua le visage, lui détruisit la mâchoire et une bonne partie de la bouche. Il en sort défiguré et anéanti. Il restera hospitalisé de longs mois, à La Salpêtrière d’abord, qui deviendra son refuge, sa maison, et aux Invalides, ensuite, pour y poursuivre sa convalescence. Il ne subira pas moins de dix-sept interventions chirurgicales.

Le Lambeau est le récit de sa reconstruction, celle de son corps, de son visage, de sa bouche mutilée et perforée, mais aussi celle de sa subjectivité, car l’attentat fut un événement qui marque un avant et un après. Il ne sera plus jamais le même homme. Écrire fut, dès le départ de cette nouvelle vie, une absolue nécessité : écrire, puisqu’il ne pouvait plus parler, sur une ardoise Velleda, sur des cahiers, sur son ordinateur, mais aussi écrire, pour tenter de dire, de traiter, de cerner l’horreur, qu’il ne pourrait jamais qu’approcher, en se tenant au bord du gouffre, et sans jamais parvenir tout à fait à la dire.

Car le traumatisme fait l’effet d’une déflagration et produit un trou. C’est ce que Lacan souligne en parlant du troumatisme. Ce trou que produit l’effraction d’un réel est un trou dans la chaîne signifiante et donc dans la parole.

Le jour d’avant.

La veille de l’attentat contre Charlie Hebdo, Philippe Lançon est allé au théâtre voir La Nuit des rois, de Shakespeare,  avec son amie Nina. Il y est allé « les mains dans les poches et le cœur léger » [2] et sans intention d’en écrire un article. Philippe Lançon est critique littéraire, mais il a d’abord été reporter. Il est devenu critique « par hasard » et l’est resté « par habitude et peut-être par insouciance » [3], écrit-il. Ecrire était son métier, à lui qui regardait parfois ses anciens articles avec l’étrangeté de celui qui en a perdu tout souvenir.

Quel est donc le rapport de l’écrit au souvenir et à l’oubli ? N’écrit-on que pour oublier ? Telles étaient ses questions avant le jour du 7 janvier 2015. « Ce que j’ignorais, c’est que l’attentat allait me faire vivre chaque minute comme si c’était la dernière : oublier le moins possible devient essentiel quand on devient brutalement étranger à ce qu’on a vécu, quand on se sent fuir de partout » [4] .

C’est par le jour d’avant que Philippe Lançon choisit de débuter son récit, en cherchant auprès de son amie Nina, « la dernière personne avec qui [il a] partagé un moment de plaisir et d’insouciance » [5], de quoi il avait été fait, pour tenter de raccrocher l’après à l’avant de cette « vie interrompue, désormais presque rêvée, et qui s’est arrêtée ce soir-là » [6]. Nina est « un souvenir vivant » et il l’interroge sur l’homme d’avant, l’homme de ce soir-là, celui du jour d’avant. « Tu étais ravi, m’a-t-elle écrit des mois plus tard, tu venais d’apprendre que tu allais partir à Princeton enseigner la littérature pour un semestre […] ». Je ne me souviens ni de cette joie, ni même de leur en avoir parlé » [7] .

Entre les deux amis, depuis l’attentat, un « pont détruit ». Leurs rencontres et leurs conversations ont bien permis aux deux rives de se rapprocher, mais, « il reste un trou au milieu » que rien ne pourra reboucher.

Dans son carnet, qu’il retrouve après la tragédie, une phrase, notée pendant la représentation de La Nuit des rois indique : « Rien de ce qui est, n’est » [8] . Cette phrase lui évoque une réplique d’Orsino dans la pièce, qui l’a saisi. Il n’en trouve pourtant nulle trace, ni dans sa mémoire, ni dans celle de Nina, ni même dans la traduction que le metteur en scène lui envoie dès le lendemain de la représentation. Rien de qu’il retrouve dans son carnet, ne lui apporte « la révélation » tant attendue.

« La réplique d’Orsino qui m’a trotté dans la tête pendant des mois, qui a bercé mes jours et mes nuits hospitalières, la phrase que j’avais sur le bout de la langue et dont la vérité m’avait saisi et comme foudroyé, cette phrase n’existe pas. » [9]

« J’ai lu et relu La Nuit des rois pour comparer mes notes au texte. Peut-être dans le noir et sous la pression, avais-je écrit de travers ? Non. Je n’ai pas trouvé la phrase que je cherchais. On aurait dit l’une de ces phrases si nettes dans un rêve, et que le réveil efface, quand il ne la rend pas banale, idiote ou incompréhensible. » [10] Le premier chapitre du livre est la découverte d’un premier trou, l’expérience d’une béance dans la mémoire et d’un dire qui échappe. Ce trou le met au travail car il a la lucidité de penser, tout branché qu’il est sur son inconscient, qu’il y a là quelque chose d’une vérité.

« Si j’ai à peu près tout oublié du spectacle, sauf certains détails qui ne sont pas sans importance, je n’ai cessé de lire et relire depuis La Nuit des rois. Je l’ai sans doute lue de la plus mauvaise façon possible, comme une énigme, pour y trouver des signes et des explications à ce qui allait arriver. Je savais que c’était stupide, ou du moins assez vain, mais cela ne m’a jamais empêché de le faire et de penser malgré tout, de sentir plutôt, qu’il y avait dans ce concours de circonstances quelque chose de plus vrai que dans le constat de son incohérence. Shakespeare est toujours un excellent guide lorsqu’il s’agit d’avancer dans le brouillard équivoque et sanglant. Il donne forme à ce qui n’a aucun sens et, ce faisant, donne sens à ce qui a été subi, vécu » [11] .

Le jour où « tout l’ordinaire a disparu »

Dès lors, il n’aura de cesse de tenter de reconstruire l’avant, jour après jour, heure après heure, minute après minute, jusqu’à ce qu’ « un bruit sec, comme de pétard, et les premiers cris dans l’entrée » interrompent définitivement, et tranchent, comme d’un coup de ciseau, le fil de sa vie. « Et tout l’ordinaire a disparu » [12] .

Le 7 janvier, Philippe Lançon hésite à aller directement à Libération, son journal, pour lequel il veut écrire sur La Nuit des rois ou passer par Charlie où se tient la conférence de rédaction. Il va à Charlie, découvre la une : « Les prédictions du mage Houellebecq : en 2015, je perds mes dents… En 2022, je fais ramadan ! » Précisons que le 7 janvier est la date officielle de la sortie du roman Soumission, dont Philippe Lançon a écrit une chronique dans Libération. L’ouvrage et les propos de son auteur font alors polémique. On l’accuse de croire un peu trop au futur proche qu’il décrit dans sa fiction, d’une France aux mains d’un président musulman. Lançon et son ami Bernard Maris, (il a écrit le formidable Houellebecq économiste) défendent l’auteur avec conviction. En face, leurs camarades le trouvent réac. Les échanges sont vifs, les gens râlent, s’engueulent (on est à Charlie), Lançon est de mauvaise humeur (aucun de ses détracteurs n’a lu le roman). Tout y passe, les musulmans, les banlieues, la politique. Bref, c’est un débat d’idées, du genre de ceux qu’on tient entre gens libres.

A 11h25, Philippe Lançon enfile son caban pour partir vers Libération, mais il s’arrête pour montrer à Cabu, cet amateur de jazz, une photo d’Elvin Jones en 64, tirée de son livre sur le label Blue Note. Cabu connait le livre qu’ils feuillettent ensemble. Bernard Maris approche et propose à Philippe Lançon de faire une chronique du dernier Houellebecq pour Charlie. Philippe Lançon  refuse, il n’est pas question qu’il fasse une « resucée » de ce qu’il a déjà écrit dans Libé. Charb insiste : « S’il te plaît, fais-nous une resucée… » [13] C’est à ce moment précis que le monde va basculer en laissant la mort faire irruption et tout emporter sur son passage.

Le récit de l’attentat est bouleversant, quarante et une pages sidérantes de l’horreur en train d’advenir. Philippe Lançon comprend sans comprendre, s’accroupit puis s’allonge à terre et fait le mort. Il entend les « Allah Akbar », les détonations sourdes. Deux jambes noires le frôlent et l’enjambent. Deux êtres cohabitent alors encore quelques instants après le massacre : celui qui était déjà mort et « celui qui allait devoir vivre » [14] . « Celui que je devenais a voulu pleurer, mais celui qui n’était pas tout à fait mort l’en a empêché »[15] . Ou encore : « je ne pouvais déjà plus tout à fait comprendre celui que j’avais été, mais je ne le savais pas. Je l’écoutais parler et je pensais : mais qu’est-ce qu’il dit ? » [16]

« Et tout est devenu silencieux. La paix est descendue sur la petite pièce, chassant peu à peu la menace d’une prolongation ou d’un retour des tueurs. Je ne bougeais plus, je respirais à peine. La brume se levait. Je ne sentais rien, ne voyais rien, n’entendais rien. Le silence fabriquait le temps et parmi les blessés et les morts, les premières formes de la survie » [17].

Il est blessé mais il ne le sait pas, il ne le sent pas, il ne souffre pas. Il ne sait pas encore qu’il n’a plus de bouche, plus de menton. Ces sensations qui ne parviennent pas à sa conscience convoquent pourtant des sensations du passé. Les dix-sept dents qu’il perd alors tintent dans sa bouche comme des osselets qui le propulsent en enfance. Il aperçoit un bras, ouvert, comme au couteau et la chair sanguinolente. Il ne sait pas que c’est le sien. Il attrape son téléphone et c’est sur l’écran qu’il aperçoit son reflet et le trou béant que son visage est devenu. Les secours arrivent et il entend crier « là, mort, là, mort, là, mort » en désignant une à une toutes les victimes au sol. Embarqué par des hommes vers la sortie, l’un d’eux, hurle à son propos : « ça, c’est blessure de guerre ! » .

L’instant d’après

Philippe Lançon se réveille à l’hôpital mais ne le comprend pas de suite. Une odeur de café parvient à ses narines, alléchante, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’a pas mis en route sa cafetière puisqu’il dort. Il vient de subir une intervention qui a duré sept heures. Couvert de pansements, de bandages, de tuyaux, il est faible et ne peut pas parler. « Mon ancien corps s’en allait pour laisser place à un encombrement de sensations précises, désagréables et inédites, mais assez bien élevées pour n’entrer que sur la pointe des pieds » [18] . Son frère est là, abasourdi de chagrin mais heureux de le trouver vivant. Lui, se demande pourquoi il n’est pas mort. Il saisit la tablette Velleda et y écrit avec peine, en majuscules « c’est foutu avec Gabriela ». C’est un homme nouveau que cet acte d’écriture fait surgir : « athlète en chambre » et « dandy », autant de nominations qui le décollent du « je suis la souffrance » de ce tas d’os brisés et de chair sanguinolente.                        

« C’est foutu avec Gabriela. […] Je l’ai écrite pour me soulager du chagrin que je pressentais : écrire c’était protester, mais c’était aussi, déjà, accepter. […] Je me trouvais dans une position où le dandysme devenait une vertu. »

Contraint au mutisme, privé de parole, il accepte cette nouvelle condition sans protester, comme un châtiment mérité, comme une épreuve à endurer et comme s’il en avait toujours été ainsi. « Quelque chose te punit d’avoir tant parlé, tant écrit pour rien. Quelque chose te punit de tes bavardages » [19] . Ce silence imposé dure plusieurs mois. D’abord impossible, la parole lui sera ensuite interdite à des fins de cicatrisation. Il fait, de ce vœu de silence, son affaire, en expérimentant un nouveau rapport à la parole, et aux autres. Pas de blabla et n’en passer que par l’écrit pour s’adresser ou répondre à l’autre. C’est ce qu’il appelle « le journalisme à l’envers » (le journaliste interroge oralement et prend en note la réponse). Cette contingence permet qu’un traitement opère, sur le mode de la restriction, avec le silence, puis de la soustraction, avec l’écriture.

Ses premiers mots (écrits donc, de la salle de réveil) sont des vers. Il s’agit « d’appliquer son talent résiduel aux circonstances ».

« J’ai touché
Bras et visage Parmi
Les morts et
compris
Adieu Princeton ! »

Un autre poème, qu’il rédige en espagnol et traduit pour l’occasion : « comme un rêve qu’on note en demi-sommeil, le croyant déterminant, et qui au réveil, apparaît pour ce qui est : la trace médiocre et incompréhensible d’une émotion vitale, mais enterrée ; le hiéroglyphe d’une personnalité disparue » [20].

« La folle habitude d’écrire reprend ses droits et s’impose au corps blessé » [21] . Mutilé, démantibulé, dépossédé de sa lèvre inférieure, son corps n’est que blessure, il fuit. Il est une gueule cassée, et qui bave. Sa bouche silencieuse est devenue béance, un immense trou qui ne fait plus bord, qui saigne et bave.

« Le tueur a blessé l’homme mais il a raté le témoin » [22] . Il est d’emblée pris par la nécessité de trouver « le sens d’une expérience [qu’il n’a] pas encore assimilée, ni même, à vrai dire, vécue » [23] . « C’était comme un rêve » [24] , voici les premiers mots qu’il dira au sujet de l’attentat.

« Si écrire consiste à imaginer tout ce qui manque, à substituer au vide un certain ordre, je n’écris pas : comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j’ai moi-même été avalé par une fiction ? Comment bâtir un ordre quelconque sur de telles ruines ? » [25]

Lors de sa première nuit à l’hôpital, il fait un rêve, des gitans célèbrent la fête de la pastèque. Ce rêve convoque un souvenir d’enfance [26]. Sur un marché d’Espagne, il a sept ans, et il porte dans ses bras une énorme pastèque, comme on porterait un précieux ballon, dit-il. La pastèque lui échappe et elle explose à ses pieds : le liquide rouge et les pépins se répandent sur le sol en une épouvantable flaque. Il se souvient d’avoir pleuré et d’en être resté inconsolable, d’autant plus que les gens riaient autour de lui. La tentation est grande pour l’auteur d’y voir la préfiguration de l’horreur du 7 janvier. D’une autre manière, l’émergence de ce souvenir fait de lui cet enfant de sept ans épouvanté par l’horreur qui le saisit, alors même qu’il est l’objet du rire des passants.

Ce souvenir (-écran) est l’occasion de saisir, ainsi que nous invite Jacques-Alain Miller, que « l’événement lacanien au sens du trauma, celui qui laisse des traces pour chacun, c’est le non-rapport sexuel » [27]. Car ce souvenir nous montre, que si rapport il y a, c’est bien entre le sujet et son objet, et entre le sujet et ses trous.

La chambre : « le lieu où l’expérience [est] vivable » [28]

La chambre 106 devient sa maison, son cocon. Il y éprouve « presque un certain bonheur » [29], car à cet endroit, « le sens du combat s’était simplifié ». « Ce bonheur était le bonheur fragile d’un petit roi impuissant, immobile et improvisé, mais d’un roi malgré tout, enfin livré à lui-même et à ses ressources, sans distractions ni rencontres inutiles, avec pour seul accompagnement, outre l’équipe soignante, la famille et quelques amis, des livres, un ordinateur et de la musique ; le bonheur d’un roi qui ne rendait compte, finalement, qu’à un seul dieu, son chirurgien, et à un seul Saint-Esprit, sa santé. C’était presque le bonheur du capitaine Nemo dans le Nautilus, mais un bonheur sans amertume, sans colère. Mon chagrin était compatissant envers mes hôtes et je n’avais aucun compte à régler avec le genre humain. » [30]

La présence continue des soignants et des policiers qui montent la garde à la porte de sa chambre lui impose une certaine tenue. A devoir vivre sous leur regard, il s’imagine tel le jeune roi du film de Rosselini sur Louis XIV.

Il noue un lien avec chaque soignant, en dresse le portrait tout en en découvrant l’histoire ou la blessure singulière de chacun. La rencontre opère et c’est lui qui l’initie, partageant avec les uns et les autres la musique de Bach, ou quelques vers d’un poème, un film. Quelques amis et son frère se relaient pour dormir dans sa chambre, près de lui chaque nuit.

Parmi ses compagnons du quotidien, Proust, Kafka, Thomas Mann et leurs personnages qu’il connaît intimement. Il se tourne vers les passages qui traitent de la médecine et de la maladie. A chaque descente au bloc, il relit la mort de la grand-mère de la Recherche. « À défaut de trouver des mots suffisamment vierges et fluides, je relisais sans cesse ceux des autres, toujours les mêmes, Proust, Mann, et plus encore Kafka » [31] . Les Lettres à Milena qu’une amie lui offre un jour, alors qu’il est au bloc et qu’il trouve à son retour, deviennent le « talisman » qui ne l’a dès lors plus quitté.

« Ces phrases me servaient depuis lors de bréviaire […] Je les aurais lues sur le billard » (la « magnificence de l’enfer » selon Kafka)

Bientôt, il fera de sa chambre d’hôpital une scène de théâtre sur laquelle se joue la pièce de son propre drame. Ceux qui y pénètrent deviennent ses personnages. Parmi ces personnages, l’un d’eux occupe une place de choix et leur relation relève du transfert. Chloé, sa chirurgienne est celle dont il se plait à dépendre et dont il devient « le chroniqueur en chambre » [32] . Il lui adresse ses craintes et ses pensées, tandis que ses réponses font parfois interprétation. « Elle était la fée imparfaite qui, penchée sur mon berceau, m’avait donné une seconde vie. Cette seconde vie m’obligeait » [33] . « La chirurgie est un livre qui n’en finit pas » [34] .

Les journées se suivent et ne se ressemblent pas tout à fait, entre les pansements, les soins quotidiens, assurés par les infirmières, les aides-soignants, les descentes au bloc. Suspendu aux avis des uns, des autres, il apprend à nommer précisément les endroits touchés de son corps, mais aussi les techniques et les outils de sa prise en charge. Il devient un spécialiste de son propre cas, se métamorphose en reporter de lui-même, en metteur en scène de sa propre histoire. Devenir le chroniqueur de sa reconstruction lui permet de sortir de son rôle de patient. Son corps et son visage sont un champ de douleur, et écrire lui permet d’échapper à sa « condition ». Approcher le réel de son corps, dans le récit qu’il en fait, met à l’épreuve la vérité, pour en faire une fiction : « tout était fiction puisque tout était récit » [35] . Sept jours après l’attentat, Philippe Lançon écrit un article dans Libération dans lequel il donne de ses nouvelles, dans un récit à la première personne, une première en trente ans de métier. Cet article s’est écrit tout seul, indique-t-il, « comme un rêve ».        

 « Après plus d’un mois d’interruption, Charlie venait de reparaître […] Sur quoi pouvais-je bien écrire dans cette chambre, sinon sur mon voyage autour de la chambre ? […] reporteur et chroniqueur d’une reconstruction »

Réécrire un bord au trou : le lambeau

Ecrire est aussi bien une affaire de corps : bouger la main, le bras, les doigts, ces gestes si ordinaires ne le sont plus pour celui dont le bas du visage s’électrifie, tandis qu’une « fourmilière » s’y installe et fait surgir une infinité de « démangeaisons souterraines qui auraient mérité d’avoir leur propre nom ». Voilà l’inconfort et l’inextricable de sa nouvelle et douloureuse condition, être pris entre la nécessité de dire et d’écrire ce qui n’a pas de nom, et l’impossibilité de le faire, pour se soulager un tant soit peu.

« Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait. Je n’avais pas été un bien grand journaliste, sans doute par manque d’audace, de ténacité et de passion pour l’actualité, mais peut-être étais-je en train de devenir, ici, une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. Je n’avais rien à refuser et rien à cacher. » [36]

Le lambeau est le nom qu’il se donne à un moment pour désigner son corps, « en lambeaux », mais c’est aussi le nom de l’opération par laquelle la chirurgie, et son incarnation, sa chirurgienne, reconstruira sa bouche détruite et rebouchera le trou béant. C’est enfin le nom de la solution singulière qui fera de son témoignage une œuvre littéraire en rebouchant le trou produit dans la chaîne signifiante. Ces deux opérations sont aussi imparfaites l’une que l’autre, mais elles constituent des bricolages qui démontrent une certaine efficacité.

Ecrire lui permet de traiter dans le symbolique cette « sensation de n’être plus qu’un corps » [37] , « cet amas de chair couvert de tuyaux et de plaies qu’on appelait Monsieur Lançon » [38], ce « morvif » [39] , terme emprunté à la novlangue de George Orwell dans 1984. L’écriture opère comme des greffes de symbolique, de langage sur le trou du réel comme l’indiquait Sonia Chiriaco lors de sa conférence à Lille du 12 janvier 2019 sur l’indicible [40]. Ecrire est aussi l’alternative à la parole, car parler menace la cicatrisation. Retrouver la voix progressivement, l’usage de la parole, n’est pas simple et sa propre voix lui paraît étrangère.

Pour conclure

Le Lambeau est bel et bien un témoignage inédit et une œuvre littéraire hors-normes. Mais qui en est le véritable auteur ? « L’homme qui triait les souvenirs comme si un siècle le séparait de la minute précédente, était-ce celui qui était déjà presque mort, ou celui qui commençait à le remplacer ? Je ne savais pas lequel des deux vivait et je ne sais pas lequel des deux écrit. » [41]

Comme l’indique Serge Cottet, dans un article intitulé « Freud et l’actualité du trauma », il s’agit de traiter ce reste de jouissance, le soustraire au sens inconscient, le réinvestir dans une œuvre. « Une fiction vient donner vie à ce réel impossible à supporter. Cela n’est certes pas un paradigme, mais une orientation qui, avec d’autres écritures de l’horreur, restitue un sujet, là où il n’y avait, jusque-là, que mortification et inertie. » [42]

Le 13 novembre 2015, c’est à New York qu’il apprend l’attentat du Bataclan. Il indique : « et j’ai senti que tout recommençait, ou plus exactement continuait, en moi et autour de moi, parallèlement à tout ce qui sous mes yeux défilait » [43] .

[1] Lançon, P., Le Lambeau, Gallimard, Paris, 2018, p. 20.

[2] Ibid., p. 11

[3] Ibid., p. 12

[4] Ibid., p. 27

[5] Ibid., p. 13

[6] Ibid., p. 13

[7] Ibid., p. 16

[8] Ibid., p. 12

[9] Ibid., p. 25

[10] Ibid., pp. 24-25

[11] Ibid., p. 20.

[12] Ibid., p. 74.

[13] Ibid., p. 74.

[14] Ibid., p. 91.

[15] Ibid., p. 87.

[16] Ibid., p. 84.

[17] Ibid., p. 80.

[18] Ibid., p. 119.

[19] Ibid., p. 163.

[20] Ibid., p. 170.

[21] Ibid., p. 128.

[22] Ibid., p. 126.

[23] Ibid., p. 124.

[24] Ibid., p. 125.

[25] Ibid., p. 93.

[26] Ibid., p. 141.

[27] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et évènement de corps », La Cause freudienne n°44, Paris, Navarin/Seuil, 2000, p. 39.

[28] Ibid., p. 343.

[29] Ibid., p. 133.

[30] Ibid., pp. 133-134.

[31] Ibid., p. 383.

[32] Ibid., p. 241.

[33] Ibid., p. 227.

[34] Ibid., p. 231.

[35] Ibid., p. 365.

[36] Ibid., p. 374.

[37] Ibid., p. 332.

[38] Ibid., p. 333.

[39] Ibid., p. 135.

[40] Un extrait en a été publié ici : https://www.hebdo-blog.fr/de-lindicible/

[41] Ibid., p. 95.

[42] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », La Cause Du Désir, Paris, Navarin, vol. 86, no. 1, 2014, pp. 27-33.

[43] Lançon, P., Le Lambeau, op. cit., p. 509.




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