L’esthétique n’est pas dénuée de sens politique

Le vendredi 14 octobre 2016 au Théâtre du REXY, ce fut une soirée connexion, autour d’un échange avec Mohamed El Khatib sur Finir en beauté, pièce en un acte de décès.

D’emblée nous sommes invités à nous asseoir sur scène, en demi-cercle, tout près de Mohamed El Khatib, sur des petits tabourets. Pas de mise à distance possible, ni de relâchement. Nous sommes mis en tension, avec lui. Il développe en effet depuis quelques années un travail d’écriture de l’intime, et explore différents modes d’exposition « anti-spectaculaire ». Nous y sommes.

L’auteur-metteur en scène-acteur nous emmène au coeur d’un travail d’analyse presque sociologique, en même temps qu’au plus près de ce qu’il a vécu.
Dans cette pièce, il raconte cet événement « à la fois exceptionnel et banal, en tous cas universel et totalement privé : celui de la mort de (sa) mère ». Il porte sur scène le matériau des “débris” de ce qu’il a pu vivre, observer, entendre, de l’annonce de la maladie de sa mère jusqu’à son décès .
Si l’artiste tente d’attraper le réel, de vouloir savoir l’inéluctable, le dire, ne pas l’ignorer, il vient bousculer le non vouloir savoir de sa mère. Cela est souligné dans l’entretien enregistré entre sa mère, lui-même, et le médecin oncologue qui avance prudemment ses réponses à celle qui ne demande pas à en savoir plus, seulement à être soulagée. Mohamed El Khatib témoigne ainsi des trous dans le langage, trous liés à la différence culturelle, à la traduction dans la langue maternelle (ses parents sont d’origine marocaine et ne parlent pas français), mais aussi liés à l’impossible à dire, à entendre.

Le spectacle donne à voir presque rien, un voile vide sur le réel. Les paroles viennent tisser ce voile portées par les outils actuels : télévision, téléphone, enregistrements audio. Enregistrées, elles défilent sur un écran noir. Nous les lisons à mesure que nous entendons les voix. Nous avons peu à voir, beaucoup à entendre, le texte écrit auquel nous accrocher, et le sourire de l’acteur. À l’heure du montré à voir, Mohamed El Khatib joue du minimalisme. Seule une image surgira comme par effraction, rappelant l’effort pour voiler le trauma du réel. Une photographie de sa mère, belle et tellement vivante encore, viendra clore la représentation, pour « finir en beauté ».

L’échange, mené avec délicatesse et curiosité par Elodie Guignard et Marie-Claude Sureau, accompagnées de Catherine Dewitt1, nous a permis d’en saisir un peu plus de ce travail de nouage auquel l’auteur-metteur en scène-acteur s’est attelé. Le postulat sous-tendant le travail de Mohamed El Khatib depuis quelques années : “L’esthétique n’est pas dénuée de sens politique”, prend ici tout son sens. Il interroge : comment faire avec le réel de la maladie, de la mort ? Pourquoi ce tabou dans notre société ?
Malgré les dénégations de l’auteur, ce travail théâtral reste noué à la question du deuil. L’objet construit, le spectacle, efface peu à peu la mère perdue tout en la rendant toujours plus présente, absente à la fois. Lacan souligne dans le Séminaire X, que “Nous ne sommes en deuil que de quelqu’un dont nous pouvons nous dire J’étais son manque2”, être au lieu de son manque, c’est-à-dire de son désir. Mohamed El Khatib est le seul fils de la famille, entouré de quatre sœurs. Il est celui qui est prêt, dit-il, à effectuer “une O.P.A. organique” pour celle qui a refusé autrefois une greffe du foie pour ne pas quitter son fils jugé, malgré ses 16 ans, « trop petit » !
Oui, on rit aussi. Car c’est avec humour et sensibilité que Mohamed El Khatib témoigne de ce qu’il a pu observer de l’impossible à dire, de la maladresse de chacun, dans cette période étrange aussi de l’après, où les mots semblent bien souvent dérisoires, toujours à côté, et les attitudes gauches ou décalées face au chagrin et à la solitude ressentie. Ce ratage ricoche, jusqu’aux sons stridents de la musique désaccordée lors de la cérémonie traditionnelle.
Le spectateur repart certes un peu grave, mais souriant, et rendu sensible à ce passage de la vie à la mort. Tout cela sans complaisance morbide. C’est là le talent artistique de Mohamed El Khatib. Il poursuit actuellement un travail avec des personnes ayant perdu un enfant, travail dans lequel il s’agit, là encore, de faire nouage entre le réel de la mort, la représentation imaginaire, et le texte, propre au symbolique. Nous continuerons d’être attentifs à ses prochaines créations théâtrales.

1-Catherine Dewitt est artiste permanente et dramaturge du CDN de Normandie-Rouen.
2-Lacan J., Le Séminaire, L’angoisse, livre X, Paris, Seuil, 2004, p. 166.




Premiers Plans : une 29e édition politique

 

Angers a pris son air de festival et cette année encore se pose la question : qu’est-ce qui pousse ces milliers de spectateurs à braver le froid ou à se masser dans le hall du palais des congrès dans l’attente d’une place face à l’écran ?

Bien sûr, il y a les rétrospectives : celles des films des  frères Dardenne, de Cristian Mungiu, d’Emmanuelle Devos, l’Altro Cinéma et celle d’une particulière actualité « Face aux pouvoirs » mais surtout ces premiers courts et longs métrages de jeunes cinéastes français et européens, véritable identité du festival, dont la projection est suivie d’une discussion sur un ton bien loin des discours convenus de promotion. Car c’est aussi un festival où l’on parle et où l’on s’enseigne. Depuis cinq ans les psychanalystes de l’ACF-VLB y sont attendus pour ponctuer la semaine par un débat, à chaque fois improvisé, sur « ce qui se dit, ce qui se voit, ce qui s’entend ».

Il s’en dégage  une certaine vérité qui bat en brèche autant les certitudes que le voile pudique que l’on pose parfois sur la violence du monde1 et sur la violence propre à chacun qui prend le visage de la haine de l’autre.

Comment filmer cette haine ? O.Glavonic se heurte à un impossible. Sa solution : filmer une atmosphère sur un fond de paysage et faire résonner en off la voix des bourreaux. Dangereuse position politique pour celui qui nous alerte sur un feu toujours prêt à être rallumé2 en Serbie.

Position tout aussi politique que celle de Neil Beloufa, artiste reconnu sur la scène internationale : ici il se risque à explorer les couches successives qui enrobent la vérité dans un jeu avec le faire croire pour mieux dénoncer ceux qui créent de la tension et s’en servent comme outil de manipulation des masses.3

Mais ces jeunes cinéastes manient des genres inhabituels à Premiers Plans : l’humour4, le rire et la parodie5 ou la pudeur6 avec un souci constant d’esthétique pour mieux nous emmener dans un face à face avec la vérité de notre condition humaine. C’est un changement notable dans leur façon de traiter le réel pour mieux nous alerter. Ils cherchent non pas une vérité mais des vérités7. Ils cassent les stéréotypes. Ils refusent l’uniformisation, la normativation. Ils dénoncent toute forme de déterminisme qu’il soit géopolitique, social ou familial. Ils insistent sur le malentendu8 et se gardent d’asséner un prêt à penser. Le spectateur devient partenaire et acteur, renvoyé à sa solitude devant l’écran et à sa responsabilité de jugement et d’acte.

L’être humain, nous dit Julia Ducournau a la responsabilité de transcender le déterminisme et l’atavisme par la parole.9 Ils nous indiquent que le refus de la haine est un choix du sujet10

Et s’il est un espoir qu’ils veulent nous faire partager, comme l’a bien compris le jury en couronnant Hearstone11 film subtil sur le choix d’objet à l’adolescence, c’est celui qu’on puisse accepter le soi-même dans son étrange singularité et l’autre dans sa différence.

Un espoir adapté précise Grand Corps Malade qui depuis son accident s’essaye à traiter ce réel par l’écriture concluant ainsi son expérience de fiction « le film est un sport d’équipe », solution sinthomatique pour celui qui avait abandonné tout espoir d’en faire.

Cette année encore ces jeunes cinéastes, acharnés à ne pas céder sur leur désir, nous ont impressionnés en parvenant à faire sortir les spectateurs de leur zone de confort.12 Et c’est une position éminemment politique.

1 La rédaction du magazine du Festival

2 Ognjen Glavonic – film Depth Two– Serbie

3 Neil Beloufa – film Occidental – France

4 Fabien Marsaud et Mehdi Idir – film Patients – France prix du public

5 Gabriele Mainetti – film On l’appelle Jeeg Robot – Italie

6 Lidia Leber Terki – film Paris la Blanche – France, Algérie- débat avec l’ACF-VLB

7 Morgan Simon – film Compte tes blessures – France

8 Vallo Toomi – film Pretenders – Estonie

9 Julia Ducournau – film Grave – France

10 Raul Arevalo – film La colère d’un homme patient – Espagne

11 Gudmundur Arnar Gudmundson – film HeartstoneIslande prix du public

12 Thibault Bracq, programmateur, débat avec l’ACF-VLB