Amour du père / désir de père

Virginia Rajkumar — Dernière saison d’une série, Père-version et consentements [*][1], vous pousse, de page en page, à vouloir savoir la suite. Trois opérateurs scandent ce trajet : fonction du père, conditions de paternité, et consentements. Cela commence avec l’enfant, face au tableau de la sexuation de ses parents : ça le regarde. C’est une orientation inédite. C’est une invitation à interroger les désirs qui ont présidé à sa naissance, à dire sa curiosité face à ce qui se passe entre eux, à lire ses symptômes aux prises avec une origine qui restera toujours énigmatique.

De là, un « forçage » : éclairer le côté homme par le père du Séminaire « R.S.I. », absent du tableau. Le désir du père devient un nouvel opérateur, par le biais de son consentement à faire d’une femme la cause de son désir, là où Le Nom-du-Père se substituait, jusque-là, au Désir de la Mère. La père-version ne se décline-t-elle pas alors au pluriel selon le singulier de chaque version ?

Vous vous inspirez alors de Jacques-Alain Miller, quand il pose qu’un troisième opérateur est nécessaire à la condition d’être père : « Un homme ne devient père qu’à la condition de consentir au pas-tout du désir féminin. » [2] Pourquoi ? Le père moderne serait-il alors celui qui se « coltine » la sexualité féminine ?

 

Dominique Wintrebert — Précisons tout d’abord que Père-version et consentements est le fruit d’un travail de réflexion collectif. C’est au nom de ce collectif, « Travaux dirigés de psychanalyse », que je réponds aujourd’hui à vos questions.

Partis, il y a dix ans de cela, de la féminité de la mère et de la part cruciale qu’elle occupe dans le destin de l’enfant, nous avons précisé notre recherche en mettant l’accent sur la rencontre avec la castration maternelle en tant qu’elle est à la fois traumatique et structurante pour l’enfant. Nous suivions cette indication de Lacan : « la signification de la castration ne prend de fait sa portée efficiente […] quant à la formation des symptômes, qu’à partir de sa découverte comme castration de la mère » [3].

Nous franchissons avec cette parution un pas supplémentaire : situer les implications du rapport de la mère à sa propre castration dans la relation qu’elle a avec l’homme qu’elle choisit – souvent à son insu – pour être le père de ses enfants.

D’où ce troisième ouvrage, centré sur la sexualité féminine et sur la façon dont le père s’y affronte. Le recours au tableau de la sexuation, alors que ni la mère ni le père ni, à plus forte raison, l’enfant n’y figurent, pourrait surprendre. Notre objectif a été d’en dessiner un usage, fondé sur la lecture que peut en faire un enfant, dans le parcours avec un analyste. Ce qui concerne la sexualité de ses parents le regarde. Curiosité toujours vive, et souvent tue, dont rend si bien compte Raymond Queneau, l’oreille collée au mur de la chambre conjugale : « et j’entends gémir cette infidèle » [4]. Homme et femme sont là, derrière cette porte fermée. Qu’est-ce qui s’y joue qui concerne l’enfant ?

Voilà comment nous sommes passés de l’autre côté de la porte, pour redécouvrir que là non plus, rien ne va de soi ! « Jouis de la femme que tu aimes » [5], nous encourage « L’Ecclésiaste ». Freud déjà en soulignait la problématique, affirmant que la vie amoureuse pâtit d’un rabaissement général [6]. Effectivement, « c’est justement de l’aimer que vient l’obstacle » [7], surenchérit Lacan, obstacle souvent source de conflits, voire de séparations. Y aurait-il un moyen de le surmonter ?

« Un homme ne devient père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin » [8] Nous avons pris alors appui sur cette indication de Jacques-Alain Miller, laquelle ponctue le livre à plusieurs reprises.

Quel pas de plus Lacan fait-il lorsqu’il parle de père-version ? Le recours au tableau de la sexuation nous permet de préciser ce qui relie, comme homme, le père à la mère en tant que femme, ainsi que les conditions de paternité. Les « consentements », tant côté homme que côté femme, viennent nouer amour, désir et jouissance. Reste en toile de fond ce pas-tout qui échappe à la logique phallique. Il s’agit alors de cerner comment jouissance fétichiste du père et jouissance Autre de sa femme, peuvent coexister, au-delà de ce qui est régi par le phallus.

Et donc, pour répondre à votre question sur ledit « père moderne », il ne peut se contenter de jouir. Il lui faut satisfaire la demande d’amour de sa/son partenaire, lui conférant ainsi une place singulière, permettant à l’enfant de se déloger d’une place d’objet.

 

[*] Le livre de G. Haberberg, É. Leclerc-Razavet & D. Wintrebert (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe.

[1] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020.

[2] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La Petite Girafe, n°18, décembre 2003, p. 10.

[3] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 686.

[4] Queneau R., Chêne et chien, Paris, Gallimard, 1952, p. 45.

[5] « L’Ecclésiaste » ou « Paroles de Qohélet », La Bible, verset XI / 9.

[6] Cf. Freud S., « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 55-65.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 178.

[8] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », op. cit., p. 10.