Pourquoi la haine ?

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« Victime ! » Ce que PIPOL 7 m’a appris

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La variété des thèmes cliniques abordés le samedi a donné lieu à un grand nombre de débats et à une mise en forme du « se faire victime », du « être victime » permettant d’explorer les limites de la parole quand elle se veut thérapeutique et la distinction qui pouvait être faite avec la portée de l’interprétation analytique. Quand chaque acteur des séquences a joué son rôle, les échanges ont été fructueux, à la satisfaction de tous.

Le dimanche fut incontestablement une journée exceptionnelle et inédite à PIPOL. Non que le sérieux des interventions n’eût pas été au rendez-vous les années précédentes, mais cette fois l’audace à traiter le réel tragique des événements qui ont bouleversé nos sociétés ces derniers mois, la qualité des invités et la pertinence des psychanalystes qui leur ont donné la répartie me permet de dire, bien qu’ayant co-organisé ce congrès avec Gil Caroz, que ce programme de dimanche m’a appris quelque chose. D’une part, pour l’anecdote, qu’il nous faut une grande patience et une grande souplesse pour pouvoir accueillir des invités dont la présence est incertaine jusqu’à la veille du congrès, mais d’autre part, qu’être à l’écoute des invités, c’est parfois renoncer à obtenir qu’ils témoignent de leur division, tout en apprenant autant de leurs propres défenses vis-à-vis des questions posées.

Nos invités ont ouvert une fenêtre sur ce que produit la mauvaise rencontre avec un réel qui peut prendre la forme d’une brutalité de l’Autre ou d’une menace mortelle. Ainsi, Sigolène Vinson pour qui l’abondance des détails de l’attaque à Charlie-Hebdo accompagnait une parole émue qui résumait la catastrophe dans laquelle elle avait été plongée et dont elle s’était sortie sauve. Ce témoignage recueilli par Patricia Bosquin-Caroz et Gil Caroz était très émouvant en donnant l’idée qu’elle ne revendiquait en rien un statut de victime (il suffisait des morts et des blessés), mais témoignait d’avoir approché une zone où les repères habituels ne fonctionnent plus.

Didier François, journaliste grand reporter de guerre de longue date, avait été otage en Syrie pendant huit mois, malmené par un geôlier excité et menaçant. Son objection à toutes questions personnelles l’a fait apparaître comme un homme déterminé et grand connaisseur des organisations politiques auxquelles il avait à faire, sachant qu’il ne devait sa vie qu’aux ordres du chef du groupe qui voulait en faire une monnaie d’échange. Si le sérieux avec lequel il considérait l’organisation qui le détenait lui donnait des atouts, il nous a appris comment un homme comme lui peut résister aux risques auxquels son métier l’expose. Il nous a appris aussi comment la mort est une hypothèse de travail (qui peut devenir réel brutal, comme celle de James Foley, compagnon de détention) qui n’est pas, pour lui, sans résonnance avec la question de l’exception que l’on peut vouloir être pour l’Autre.

Le troisième témoignage, celui de Zahava Seewald, s’est radicalement rangé du côté d’une sensibilité sublimée – importance de la langue yiddish dans sa vie, importance du chant de douleur ou de souffrance –, elle n’a pas souhaité beaucoup s’exprimer sur cette journée tragique au Musée juif de Bruxelles qui vit périr quatre personnes alors même qu’elle n’était pas sur place, mais sa voix nous a régalés, comme la délicatesse de son interlocutrice l’a fait remarquer.

D’autres invités ont apporté leur point de vue à partir de leur champ de connaissance ou de compétence :

Fethi Benslama interrogeait ce franchissement que représente la radicalisation de jeunes à la recherche d’un idéal exaltant et qui ne recueillent qu’un droit de tuer.

Rachid Benzine déplorait un mésusage de l’islam chez beaucoup de jeunes radicalisés qui s’en réclament et surtout une stéréotypie de références coraniques qui s’éloignent de la portée des écritures rapportées au contexte de leur rédaction. Il prône un retour à la lecture éclairée du Coran pour parer aux désastres de la radicalisation. Marie-Hélène Brousse, Antonio Di Ciaccia, et Éric Laurent ont animé une conversation où les différents aspects de la radicalisation, son extension, son contexte géopolitique et ses remèdes éventuels. Pas d’esquive, chacun interrogeait ou répondait d’où il était.

Pliant l’organisation de la journée à sa disponibilité, nous pûmes recevoir Alain Finkielkraut qui montra la richesse d’une pensée documentée dans un échange avec Agnès Aflalo, et déclina les conditions d’une identité européenne repensée en montrant son aversion pour une indifférenciation dans le domaine culturel comme dans celui de l’amour et du sexe. Une pensée en marche contre les faiblesses de ce qui nourrit la pensée totalitaire du djihadisme, déclinaison des totalitarismes qui ont tenté de s’imposer au cours des derniers siècles.

Gérard Wajcman a fait un sort aux aspirations au martyr des islamistes radicalisés contemporains en les resituant dans l’histoire récente des conflits moyen-orientaux et dans une interprétation délirante de la religion. Il a rencontré sur ces développements la lecture de Réginald Blanchet, quand Deborah Gutermann-Jacquet montrait la revendication victimaire concurrentielle contenue dans l’expression « islamophobie » qui tend à spécifier un racisme. Antoni Vicens nous rappelait à quel point l’effacement des victimes, de leur réalité comme de leur nom, appartient à tout projet totalitaire que l’alliance du nazisme et du franquisme voulait réaliser à Guernica. Mais c’était sans compter sur la puissance de l’art et en particulier sur la force du tableau de Picasso qui certes ne ressuscita pas les victimes, mais fit en sorte que l’oubli ne les recouvre pas.

En début de journée, Miquel Bassols, président de l’AMP, avait montré comment technologie  et religion peuvent faire bon ménage, pour le pire,  au service d’une tentative de globalisation des totalitarismes.

La conclusion de la Journée sur L’otage de Claudel, adapté par Jacques Roch et joué remarquablement par lui-même avec Louise Roch et Valentin L’Herminier donnait une touche originale à cette référence majeure de Lacan qui en fit une victime sublime.

Nous avions l’impression en quittant le Square ce dimanche soir qu’une fenêtre sur le monde s’était ouverte et que la psychanalyse ne reculait pas devant le réel qu’elle découvrait. Il est essentiel que nous poursuivions ce que nous avons ébauché lors de ces Journées PIPOL et c’est un temps fort du programme de psychanalyse d’orientation lacanienne qui s’est joué. Prolongeons-le.

freudHDDessin fait par Honoré pour le département de Psychanalyse de Paris 8.

*Président de l’EuroFédération de psychanalyse

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