Symptômes et délires du monde

Focus, Hebdo Blog 12

Une présence en acte

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« L’interprétation analytique n’est pas faite pour être comprise ; elle est faite pour produire des vagues. »[1]

Claudine Valette-Damase nous en propose ici une lecture éclairée.

Une rencontre opportune au cours de la préparation de la 3e journée de l’IE, « Interpréter l’enfant », avec ce dire de Jacques Lacan prélevé dans l’« Entretien avec des étudiants – Réponse à leurs questions » à l’université de Yale en 1973, va servir de boussole au propos : « L’interprétation analytique n’est pas faite pour être comprise ; elle est faite pour produire des vagues.»

La particularité de la pratique analytique est de faire mouche avec les mots dans le but d’obtenir une transformation. Dans le premier temps de sa découverte, pour Freud, la parole dans la cure délivre par l’interprétation un sens caché. Rapidement, cette modalité de l’interprétation le conduit à une impasse dont il trouvera l’issue en donnant un autre statut à la parole que Lacan n’aura de cesse de remanier et de transformer tout au long de son enseignement.

Chez Lacan, nous trouvons trois conceptions de l’interprétation correspondant à ses trois théories de l’inconscient. Au temps du primat du symbolique, l’interprétation est signifiante. La deuxième conception de l’interprétation vise, par la coupure, la jouissance de l’objet a incluse dans l’Autre. Dans le troisième temps, l’interprétation est orientée par le réel du symptôme à partir de la jouissance du parlêtre.

Alors que la psychanalyse lacanienne considère l’enfant comme un sujet parlant au même titre que l’adulte, pourquoi et comment l’enseignement de Lacan ouvre-t-il à une pratique de l’interprétation analytique au XXIe avec l’enfant ?

L’enfant convoque l’analyste à une interprétation qui réfute celle qui s’en tiendrait à analyser le retour du refoulé. Il invente sans cesse pour grandir, il apprend à celui qui y consent que l’invention ne relève ni du savoir ni du vouloir. Lacan donne dans son Séminaire Le désir et son interprétation de précieuses indications sur la constitution du Je de l’enfant. Le langage lui préexiste et s’impose de fait. La distinction du sujet dont on parle et du sujet parlant, « du Je en tant que sujet de l’énoncé et du Je en tant que sujet de l’énonciation »[2] est un tournant décisif.

« L’interprétation analytique n’est pas faite pour être comprise ; elle est faite pour produire des vagues ». L’acte de l’analyste requiert une intervention « équivoque », telle la vague dont la signification est aussi bien une déformation plus ou moins importante de la surface d’une masse d’eau sous l’impulsion du vent ou des courants, que quelque chose de flou, d’insignifiant… Lacan précise qu’il ne faut donc « pas y aller avec de gros sabots, et souvent il vaut mieux se taire ; seulement il faut le choisir »[3].

Dans la clinique, l’enfant ne cesse de proposer la matière signifiante sans fioriture et par le biais d’une variété de moyens : il joue, dessine, bouge, reste figé, s’assoit où bon lui semble, touche et déplace les objets, se couche par terre… L’enfant n’est pas aussi docile que l’adulte au dispositif analytique ; il en découle que l’analyste doit prendre des initiatives.

Je reçois Félix, qui a cinq ans, depuis peu ; son bilan de santé scolaire vient d’évaluer des troubles du langage, son enseignante pousse les parents à me rencontrer. En séance, il parle très peu, à la limite du cri, sans adresse. À chaque fois, il y parvient avec un certain malaise, lesté de ses parents, de son petit frère qu’il « déteste » et les bras de plus en plus encombrés de jouets. Dernièrement, j’accompagne mon bonjour d’un « quel chargement !». À peine entré dans le bureau, contrairement à son habitude, Félix dépose ses jouets dans un coin, saisit sur l’étagère des petits animaux en plastique et joue à les faire se battre en disant dans un soupir : « Ici, chez toi, je peux jouer ». C’est l’effet après-coup, qui ne se fait pas attendre, qui donne à ce signifiant, dit sans y avoir réfléchi, un statut d’interprétation. Avec ce signifiant dit à la cantonade, Félix consent à l’énonciation et son travail analytique peut ainsi s’engager.

[1] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 35.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, 2013, p. 92.

[3] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », op. cit.

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