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Hebdo Blog 66, Regards

Une lecture du Lacan Ironiste de Paul Audi

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Lacan ironiste. Lacan ironiste et pas ironique. Lacan ironiste comme Kierkegaard se représente Socrate dans Le concept d’ironie constamment rapporté à Socrate ou comme Monique Dixsaut l’explique, dans Thalès ou Socrate qui commence ? Ou : de l’ironie, comment Socrate a réussi à faire taire l’étourdissante parole des sophistes et a ruiné, ironiquement, toute conception positive du savoir, toute identification de la science à un système de connaissance. Telles sont, entre autres, les références dont use Paul Audi pour donner sens au titre du recueil Lacan Ironiste paru aux Éditions Mimesis en début de 2015.

Selon Paul Audi, l’enseignement oral et non professoral de Lacan, repose sur une tactique de prise de parole. Parce qu’il faut enseigner avec une énonciation particulière pour produire une vérité à l’endroit où quelque chose du réel fait fonction. Et si le savoir se définit en produisant – par et dans le discours – un effet de vérité, quel serait donc l’envers de sa production où il ne saurait y avoir de savoir qui n’ait trait à un enjeu de jouissance ? C’est à cette enquête que Paul Audi se livre a partir de l’hypothèse que « l’ironisme » de Lacan ne fait aucun doute. Si l’ironiste est maître dans l’art de contrôler de façon anticipatrice le circuit en retour de la forme du message que celui-ci adresse à son semblable, Lacan est ironiste pour échapper à toute positivité du sens, là où le savoir prétendrait offrir une théorie probante du réel.

Prenant appui sur le texte de Macherey Lacan et le discours universitaire, Audi soutient que la première tactique pour arriver à enseigner ce qui ne se sait pas, procède de ce que la parole de Lacan s’est systématiquement déroulée en mettant en œuvre une rhétorique de la rupture ; une suspension de la communication.

Ainsi, les incongruités, les silences, coqs à l’âne, calembours, rythmes de l’énonciation, grognements, sont à disposition pour produire une suspension de communication qui donne accès à un autre type de rapport à la vérité. Ici, l’acte d’enseigner est à même de faire paraître la faille du savoir, ici, l’acte de professer, consiste à empêcher cette faille de disparaître et non de la colmater.

La deuxième tactique de Lacan, selon Audi, serait celle de passer d’une modalité du discours à une autre en vue de brouiller les pistes. Faisant tourner sans arrêt l’ensemble des quadripodes discursifs effectuant une rotation subliminale, le savoir de l’ironiste est un savoir qui se sait mais qui se sait comme impossible à totaliser et impuissant à tout savoir. Voilà où git l’ironisme de Lacan qu’Audi prend soin de préciser qu’il n’est ni figure de style, ni ton moqueur mais plutôt, tel que Dixsaut le définit : est ironiste celui qui substitue l’interrogatif à l’assertorique.

Interrogatif comme Socrate que sa situation dans la vie est réfractaire à tout prédicat ou ironiste comme Alcibiade tel que Platon le décrit dans le Banquet.

Ce livre que nous avons lu avec admiration mais avec distance, a réussi à nous surprendre d’autant plus que c’est avec une certaine mauvaise foi que nous avons parcouru ses pages. Cette mauvaise foi trouve sa source dans la citation de Lacan que Audi reproduit en ouverture du recueil et que nous avons interprétée comme un message au lecteur du type : voici ce que vous n’allez pas trouver dans mon livre !

Concrètement Audi cite Lacan dans le Séminaire VII : « Si tant est que ce que j’enseigne ait valeur d’un enseignement, je n’y laisserai après moi aucune de ces prises qui vous permettent d’y ajouter le suffixe isme. Autrement dit, ces termes (…) qu’il s’agisse du symbolique, du signifiant ou du désir, de ces termes, en fin de compte aucun ne pourra de mon fait servir à quiconque de gri-gri intellectuel ».

Ainsi donc, est-ce que Lacan ironiste représente un exemple de gri-gri intellectuel ? Débarrassés de cette question grâce aux arguments justes et élevés d’Audi, nous avons retenu quelques idées fortes qui nous serviront comme outil de travail dans l’avenir (surtout les développements sur le discours capitaliste en page 52 et 53).

Merci pour cela.

Cependant l’énorme érudition alourdit parfois le propos. Si la connaissance de l’auteur de l’œuvre de Lacan est incontestable, était-il indispensable un tel étalage du savoir – qui de plus est très assertorique ? Peut-être. Et cela est-il rédhibitoire ? Surtout pas.

Plus délicat est de constater que Paul Audi se focalise sur un Lacan oratoire au détriment même de la psychanalyse lacanienne. En supposant à Lacan une intentionnalité discursive qu’il s’efforce de démasquer, l’auteur, qu’avoisine parfois la position de non-dupe, néglige un volet indissociable de sa trajectoire : le Lacan écrit et surtout le Lacan dans son engagement dans une école. Comme si au-delà de la figure du « maître vivant en chair et en os », plus rien n’existait. D’ailleurs la thèse forte de Lacan ironiste se limite à un Lacan oral, donc un Lacan vivant, donc à un Lacan qui disparaît là où sa voix se tait. Cette négligence est-elle importante ? Cela dépend. Si on se dit qu’après tout chacun a le droit de focaliser sa réflexion où il le souhaite, et le lecteur se voit réduit à commenter le texte donné à lire, la réponse est que cette absence ne relève d’aucune gravité.

Cependant, si on se situe à un autre degré et on lit ce qui n’est pas écrit, et que justement brille par son absence on peut se demander de quoi relève cette carence. Parce qu’à la différence de Socrate, Lacan a écrit, fondé une École et n’a pas cessé de former des élèves. Là, l’ironisme de Lacan trouve sa limite.

Et, finalement, si le texte trouve un intérêt justement par ce qu’il évite, on est en droit de se poser la question de savoir le pourquoi de cet évitement, et se demander de quelle place Paul Audi – tellement docte dans l’élucubration des spécificités de quatre discours – parle, ou plus profondément se demander à quel discours – lors de ce contournement – il sert.

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