Symptômes et délires du monde

Hebdo Blog 90, Regards

Une a(u-r)tiste de la lettre, à propos de « Dernières nouvelles du cosmos »

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« Je suis arrivée dans ce jeu de quilles comme un boulet de canon, tête la première, pas de corps aligné, des neurones survoltés, une euphorie sensorielle sans limites. Les oreilles stand by à la jacasserie humaine, les mains et pieds sens dessus dessous, les yeux dans les yeux de moi-même. Modèle dispersé, gratuitement mis au monde par besoin de casser la mécanique culturelle.

La tête comme un ressort sans verrou oscillant vers les quatre points cardinaux…[1] »

C’est par ce texte que s’ouvre le film de Julie Bertuccelli, Dernières nouvelles du Cosmos[2], un texte lu par Pierre Meunier, auteur et metteur en scène, donnant ainsi voix à l’écriture d’Hélène, dite « Babouillec », jeune femme autiste de 30 ans. Il lui tient la main, au bord du sentier forestier, tandis qu’elle avance, souriante, le corps pris dans le contour d’une énorme bouée, sans doute pour éviter tout naufrage… Il veut saisir ce « surgissement d’une langue poétique, singulière (…), à même de nous atteindre au plus profond »[3] pour, écrit-il, sortir de son sommeil, « réveiller les interrogations fondamentales quant à notre rapport à la vie, à la modernité, à la construction, à notre corps, à nos propres limites », porter ainsi les petites lettres à la dignité d’un message, d’une œuvre d’art dont il serait le passeur.

Oui, Hélène écrit mais de façon surprenante, en utilisant des lettres de carton plastifiées qu’elle entasse, aligne maladroitement, au rythme de petits coups de la main adressés à sa mère docile qui ainsi, de ces signes silencieux, fait lecture, découpe. Par cet étrange appareillage au corps maternel, à la boîte de petites lettres, Hélène devient Babouillec, dans un geste « devenu sûr, ignorant rature et relecture (…) débarrassée de tout embarras lié au « bien écrire »[4]. » Elle délivre ainsi un poème brûlant, désormais mis en scène dans un spectacle[5] porté à Avignon par Pierre Meunier et Marguerite Bordat, un parcours que suit Julie Bertuccelli, cinéaste partenaire, témoin à son tour de la naissance d’une auteure qu’elle filme avec respect et sensibilité pour nous inviter, à notre tour, à l’accueillir… l’accueillir avec ses singularités, loin de la norme et des cadres, Hélène qui, comme elle l’écrit elle-même, fait partie d’un « lot mal calibré, ne rentrant nulle part .»

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Si le film de Julie Bertuccelli évoque le long parcours d’Hélène, il souligne la place prépondérante de sa mère, qui, pendant de nombreuses années, tentait avec patience de repérer la moindre aptitude, le moindre intérêt répétitif de sa fille pour s’en saisir, en faire tremplin pour une ouverture possible vers la scène du monde après 20 ans « de silence de plomb »[6]. Greffière de ces petites lettres mises en circulation entre elle et sa fille, elle a tissé un fil fragile, venu faire lien social dans ce qui n’était que chaos sensoriel. La charge sonore, l’impact des mots sur le corps, leur morsure, a pu ainsi se réguler à travers la valse de cet alphabet, « lente sortie sans secours » pour que « le bruit des lettres qui s’entrechoquent en cascades de mots (…) s’inscrit lettre par lettre ».[7]

Les lettres, à l’instar de la bouée dans sa fonction de bord, ont permis à Hélène de circuler, à distance, parmi les autres…. Elles naissent, s’organisent, se défont et se refont sur cette frontière insaisissable entre sens et hors-sens, dans un effort de poésie constant où chaque élément saisi prend tout son poids, Une puis Une, présence pleine, pour construire, semblable aux Haïku[8] japonais, un message bref visant à dire l’essence des choses mais ici dans une codification obscure en attente d’une lecture.

Ainsi « Le nyctalope en quête d’identité vulgarise la lumière du noir. Il rayonne ton sur ton indéfiniment ballotté entre le noir, la lumière et lui-même[9]. » Comment lire ces « rupestres inscriptions rivalisant tête baissée, toutes griffes dehors avec les taggers incompris. On efface les uns, on enrichit les autres. E=MC2. » ?

Cette écriture au rythme variable, à la syntaxe originale, avec peu de verbes, truffés de mots précis, savants, drôles parfois, devient énigme soumise au déchiffrage des uns et des autres (famille, amis, artistes, mathématicien…).

Chacun alors essaye de clarifier, de commenter, d’interpréter ce qui, par le silence inexorable d’Hélène, demeure vide central. Le savoir gît de son côté, vacuole offerte aux poissons voraces de sens. Devant ces lettres opaques qui font trou, la parole s’invite, se déplie, telles les fleurs japonaises, dans une nouvelle Cour de Babel[10] là où chacun s’exprime, « filet de semblant »[11]  jeté sur cette écriture. Cette pluie d’interprétations tend, à travers les échanges, les conflits, les joies, à devenir langue étrangère, murmure, silence, reflet de l’inexorable malentendu, de l’impossible rapport. Elle s’efforce de dire l’impensable, l’au-delà des mots ou l’en deçà, mais d’y échouer, elle devient création, un poème porté sur la scène publique dans « une forme entre le théâtre et les arts plastiques».[12]

Le film de Julie Bertuccelli est le témoignage unique d’une approche, d’une « définition » possible de l’autisme qui reviendrait, non pas aux professionnels, aux spécialistes, mais aux artistes.

[1] Babouillec autiste sans paroles, Algorithme éponyme, Texte poétique, Christophe Chomant Editeur, Rouen, 2012, p 16.

[2]  Julie Bertuccelli, Dernières nouvelles du Cosmos, 2016.

[3]   Pierre Meunier, préface du livre Algorithme éponyme, op. cit., p. 6.

[4]  Ibid., p. 5.

[5] « Forbidden di sporgersi », Projet de Pierre Meunier, conçu et imaginé par Marguerite Bordat, Avignon, juillet 2015.

[6]  Laurence Houot, « Forbidden di Sporgersi », journaliste, responsable de la rubrique livres de culturebox, 16 juillet 2015.

[7]  Babouillec, autiste sans paroles, Algorithme éponyme, Texte poétique, op. cit., p. 44.

[8]  Haïku, créé par le poète Masaoka Shiki (1867-1902), forme poétique venue du japon très codifiée. Il ne se contente pas de décrie les choses : il nécessite le détachement de l’auteur. Il traduit le plus souvent une émotion, un sentiment passager. Il ne se travaille pas : il est rapide et concis. Un exemple de  Tanaka Hiroaki (1873) : Pinçant le vide / Un crabe va mourir /Nuages de s’élancer

[9]  Babouillec, autiste sans paroles, Algorithme éponyme, op.cit., p 19.

[10]  Julie Bertuccelli, La Cour de Babel, documentaire, Pyramide distribution, 2014.

[11]  Jacques Lacan, « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p 19.

[12]  D’après Marguerite Bordat citée dans l’article de Laurence Houot, « Forbidden di Sporgersi », op. cit., 2015.

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