Symptômes et délires du monde

Focus, Hebdo Blog 01

Du comité scientifique des Journées : Un ravage mère-fille, Mildred et Veda Pierce

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Hélène Bonnaud ouvre la série avec un texte qui épingle la manière dont l’amour d’une mère peut tourner à la haine. Texte saisissant qui donne envie d’en apprendre davantage sur ce drame passionnel.

 

Mildred Pierce est un film de Michael Curtis datant de 1945, dans lequel Joan Crawford prend sa revanche sur Bette Davis, celle-ci ayant refusé le rôle ! De ce film, tiré lui-même d’un roman de James M. Cain, a été produite une mini-série en 2011, dans laquelle Kate Winslet interprète la mère de façon remarquable. Je m’appuierai sur ces deux films pour extraire comment la folie ordinaire de la relation d’une mère avec sa fille conduit au crime.

Mildred est quittée par son mari et se retrouve seule à élever ses deux filles. Elle est issue de la middle class américaine dans le Los Angeles des années 30 et n’a jamais travaillé. Le départ de son mari l’oblige à trouver une solution. On voit alors comment une femme seule peut atteindre à une réussite professionnelle hors du commun en partant de la confection de délicieux gâteaux ! C’est l’ascension sociale telle que l’Amérique adore la montrer : volonté et ténacité sont les armes qui conduisent au rêve américain. Mais derrière ce tableau de la réussite, ce que l’histoire de Mildred révèle, c’est comment un amour maternel peut se transformer en haine rivale.

Le désir de Mildred est tourné vers sa fille aînée, Veda, qui est en quelque sorte une extension d’elle-même. Mildred voit en elle une fille idéalisée, douée pour le piano, jolie et intelligente. Elle fait tout pour subvenir à ses besoins et bien au-delà. Car elle veut que sa fille s’élève dans la société. Veda devient une petite peste envers sa mère. Une scène terrible tient lieu de moment de vérité. Alors que Mildred n’a trouvé, pour son premier travail, qu’un emploi de serveuse dans un restaurant, elle le cache à ses filles et fait bien attention de ranger son tablier de service sous des piles de draps. Lorsqu’elle le découvre, Veda a l’impudeur de le faire porter à leur servante, obligeant ainsi sa mère à découvrir l’objet qu’elle avait caché, l’objet de honte qu’elle avait dû porter et que sa fille prend un malin plaisir à lui mettre sous le nez. Veda veut humilier sa mère et la renvoyer à sa condition misérable, tandis qu’elle brille et réussit, sans le moindre geste de reconnaissance pour celle qui lui offre tout ce qu’elle a. Mildred aime passionnément sa fille et veut toujours le meilleur pour elle. Veda prend sans limite ce que sa mère lui donne. Elle le considère comme un dû. Elle réussit et devient une grande cantatrice. Elle a une voix de soprano colorature et, bientôt, elle obtiendra les plus grands contrats pour se produire dans toute l’Amérique. Mildred est fière de sa fille dont la réussite la comble bien davantage que la sienne, pourtant évidente. Mais la jeune fille est une peste et, telle une sangsue, elle dévore sa mère et exige toujours plus. Mildred paye. Sa dette envers sa fille semble sans limite. Mais c’est aussi une façon de ne pas la lâcher. Veda finit par partir et se fâcher avec elle. Cette rupture est très difficile pour Mildred qui fait tout pour la récupérer. Quand elle revient, elle ne voit pas que ce qui l’attire à la maison est le deuxième mari de Mildred, un play boy, aristocrate ruiné, très séduisant, qui lui aussi ruinera Mildred par ses dépenses fastueuses. Et Mildred sera doublement trompée. Veda va jusqu’à lui prendre cet homme comme si, dans cette rivalité qui la ronge, la haine avait gagné au point d’humilier sa mère en tant que femme.

Les dégâts de la position sacrificielle de Mildred envers sa fille sont manifestes. Quand elle occupe la place de l’idéal et que la mère projette sur elle tous les espoirs d’une réussite, lui donnant tout ce qu’elle veut, l’amour tourne à la haine. Pourquoi l’amour et la haine sont-ils si proches ? Ce sont des passions de l’être. De ces passions qui dévorent, et la haine a ceci de particulier qu’elle veut humilier l’autre, le détruire. Dans la relation mère-fille, on voit combien Veda lui prendra tout, jusqu’à l’homme qu’elle aime. La scène où Mildred découvre sa fille et son mari dans le même lit provoque un moment de folie. Elle tente de tuer Veda en l’étranglant. Le résultat atteint son but puisque Veda perd sa voix. Elle ne peut plus chanter. Ainsi, touchée dans ce qu’elle a de plus précieux, Veda est touchée au lieu même de ce qu’elle est devenue pour l’Autre, grâce à sa mère. Celle-ci lui arrache l’objet qui lui donne toute sa valeur, tout son attrait. Elle est alors réduite à sa propre perte, bien au-delà d’une castration, il s’agit du meurtre de la chose. Mildred lui a pris ce qu’elle lui avait donné de plus beau.

L’amour maternel produit la haine quand rien ne vient faire limite à ce qui s’appelle le don. Dans « L’étourdit », Lacan indique « qu’une fille attend plus de substance de sa mère que de son père »[1]. Cette substance, c’est la féminité. Ce qu’une fille attend de sa mère, c’est qu’elle lui donne le secret de sa féminité, et c’est ce qu’elle ne pourra jamais lui donner et aucun don ne pourra venir combler ce fait.

 

[1] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.

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