Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

Clinique, Hebdo Blog 119

Un pour tous ou tous pour un ?

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Je travaille dans un établissement qui embauche des personnes reconnues « handicapées » en milieu protégé, en continuité avec leur parcours institutionnel ou plus rarement suite à une rupture psychique et/ou sociale. Ma pratique consiste à soutenir les sujets, leur place et leur fonction singulière, face à la demande d’une institution qui s’oriente de « la valeur du travail ». Le statut commun de « travailleur », fait office d’une identification imaginaire et permet une inscription sociale reconnue. Pour autant, tous ne répondent pas à ce signifiant de la même façon. La valeur travail n’est pas Une, elle se décline selon la singularité de chacun. Ce n’est pas la valeur du travail en tant que telle qui permet une stabilisation, mais la fonction qu’elle prend pour le sujet et la place que ça lui donne.
De fait, il faut repenser à chaque fois la mise au travail du travailleur, qui ne se réduit pas à l’acquisition de compétences. Les fiches pédagogiques, élaborées et adaptées pour tous les apprentissages techniques, ne suffisent pas à réguler les symptômes de chacun. Ainsi, ce qui se manifeste par des absences répétées, par un collage au moniteur, ou par une inertie, est considéré comme un manque : manque d’autonomie, manque de motivation, en somme un manque de compétence. La recherche de solution est court-circuitée par l’exclusion car : « nous ne sommes pas un lieu d’apprentissage » entend-on. Ce dédouanement face au réel de la clinique qui freine l’activité de l’entreprise est corrélé à la prégnance d’une logique de productivité. Lorsque ce point de butée est rencontré, on n’en veut rien savoir et préfère s’en débarrasser, car trop encombrant. Les situations prennent alors un caractère urgent et sont peu questionnées par un regard clinique. Comment faire entendre que ce reste qui rate et se répète ne requiert pas d’un apprentissage pareil pour tous, mais d’une mobilisation vivante et désirante de chacun et de l’invention des accompagnements singuliers.
La demande de quelques-uns de l’équipe faite au psychologue est que celui-ci leur donne « des astuces pour ne pas mal faire » avec les travailleurs. Si l’on entend une prise de responsabilité dans l’accompagnement, ce désir d’en savoir un peu plus n’est pas partagé par tous. La mise au travail clinique est entravée par la logique entrepreneuriale de l’institution, qui fait tant l’objet de plainte que de complaisance.
Le temps des projets personnalisés, basée sur l’évaluation, est surtout l’occasion de rencontrer individuellement le moniteur référent de chacun, pour soulever les singularités, mobiliser le désir et une mise au travail. Certains ne se sentent pas concernés, ayant parfois pour effets des passages à l’acte dénudant un insupportable. D’autres sont en demande d’un savoir-faire déjà là mais pourtant ignoré. Le leur faire entendre provoque un réveil, non sans une petite angoisse pour certains d’être des partenaires à temps pleins de ces sujets. Cette angoisse peut-être productive et ouvre aux questionnements, elle a des effets cliniques.
Ces sujets nous pointent par la recrudescence de leurs difficultés – encore faut-il les entendre – la défaillance institutionnelle, là où elle tend au contraire à améliorer sa productivité et l’amélioration de ses méthodes pédagogiques et évaluatives. C’est au un par un que cela s’opère, tant du côté des travailleurs que de celui de l’équipe, via les moyens de production que seraient le désir et l’angoisse. Ce n’est pas plus à eux qu’à nous de se mettre au travail, pour que ce lieu demeure ce qui fait son essence : un milieu adapté, non pas pour tous, mais à chacun.

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