Numéro 172

Édito, Hebdo Blog 163

Toujours en devenir

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« Être analyste, ce n’est jamais que travailler à le devenir. L’analyse finie, disais-je, est aussi infinie » [1] propose Jacques-Alain Miller [2]. Travailler s’entend comme « travail » analytique, indication que l’on devient analyste, non pas en analysant des patients, mais en s’analysant soi-même. Cette citation fait référence à Freud : « Analyse finie et infinie » [3]. J.-A. Miller dira un peu plus loin dans le texte, « et ce n’est pas ou ». Quelque chose finit et quelque chose continue. Je propose que ce « ET » est la réduction de ce toujours en devenir.

Dans « Analyse finie et infinie », Freud invite à être attentif au transfert négatif et la mise en acte des mécanismes de défense : c’est le signe que le sujet se défend de ce qui fait point de butée : le roc de la castration sur quoi, je le cite, « vient se briser tous nos efforts ». Penisneid pour la femme et refus de la féminité pour l’homme. Ainsi, pour Freud, une analyse finit sur ce point de butée, il propose de refaire une tranche tous les cinq ans, afin d’en savoir un peu plus sur ce qui se joue pour celui qui se dit analyste, de son rapport indépassable à la castration.

Pour Lacan, on peut dépasser le roc de la castration sur la scène du fantasme, ce qui fit dire à J.-A. Miller que tout fantasme est fantasme de virilité [4]. L’objet a vient boucher la castration permettant une récupération de jouissance. Passage d’un moins à un plus.

Si la castration opère par un moins, mettant en scène le manque et toute la dialectique du désir, le fantasme procède d’un plus par la récupération de jouissance incluse dans l’objet. La formule du fantasme ramasse la chose, $ : le sujet est barré du fait de la castration, conséquence de l’aphorisme lacanien « le mot est le meurtre de la chose » dont J.-A. Miller nous a donné la formule : A sur J, mais il y a un reste : l’objet a. Avec l’introduction de l’objet a, Lacan va au-delà de Freud comme l’indique le titre choisi par J.-A. Miller dans Le Séminaire XI : « l’inconscient freudien et le nôtre ». Le nôtre implique que le mot n’est jamais totalement le meurtre de la chose, mais qu’il est jouissance. On a donc une version nouvelle de l’analyste toujours en devenir : une freudienne : finie ET infinie, le et renvoyant au roc de la castration et une lacanienne : l’inconscient freudien ET le nôtre, le et soulignant l’au-delà de la castration, l’articulation du fantasme : la castration ET l’objet a. Cette subversion implique une nouvelle définition de la fin de l’analyse formalisée par Lacan trois ans plus tard dans sa proposition d’octobre 67 sur le psychanalyste de l’école. Où il s’agira d’un nouveau ET : Le fantasme et son au-delà.

Une analyse est donc un chemin de parole où s’opère une réduction qui mène vers un bien‑dire qui permet de déloger l’objet a, mais il y a un au-delà, quelque chose reste opaque au sens et ne peut se cerner que logiquement. « Comme Lacan l’indique le sujet est poème plutôt que poète, c’est un être parlé. Une psychanalyse accomplit sur le poème subjectif une sorte d’analyse textuelle qui a pour effet de soustraire l’élément pathétique afin de dégager l’élément logique » [5].

Au-delà du sens on peut atteindre ce point qui, s’il ne peut se dire, peut s’éprouver d’un effet de dire. Il en est ainsi de la formation de l’analyste. La coupure, l’équivoque, la jaculation, c’est viser la résonnance et délaisser la raison du sens. « Cela fait partie de la formation de l’analyste que de savoir repérer cette réduction propositionnelle, c’est-à-dire de savoir capter la constante » [6]. Ce qui résonne, c’est le corps, il résonne dans l’itération de ce qui fut la première frappe du signifiant sur son corps jouissant, première morsure. Cet impact implique une jouissance seconde, jouissance de la rencontre du signifiant, c’est celle-là qui itère, qui s’infiltre, qui s’immisce.

 

L’inconscient freudien, c’est l’inconscient interprète qui renferme la part de sens à retrouver. Le nôtre comporte une dimension hors-sens, du côté de la référence vide, de la lettre, de la trace. Il en est de même pour le symptôme versus le sinthome, une part du symptôme est freudien, il veut dire quelque chose, il insiste, il est expression cryptée de la pulsion et l’analyse permet de le décrypter. Mais quelque chose insiste au-delà du sens, il y a une persistance, une itération, la levée du refoulement n’est jamais complète. « Le sinthome, à la différence du symptôme, n’est jamais levé » [7]. Le sinthome relève de l’inconscient réel, il inclut le réel de ce dont il s’agit. Une analyse menée au bout vise à toucher cette zone où l’esp d’un laps n’a plus de sens, où l’inconscient n’est plus interprète, ni interprétable, il est la chose même, trace, marque.

« Lacan fait entrer le corps vivant dans la psychanalyse en même temps que la jouissance de la parole : le parlêtre jouit en parlant. La symbolisation n’annule pas seulement la jouissance, elle l’entretient aussi » [8]. Du coup on obtient un nouveau « et », le sujet barré, résultat d’une mortification de jouissance par le signifiant et le parlêtre, corps vivant jouissant. D’un côté le manque-à-être et de l’autre le sujet plus le corps.

« Il reste pour le parlêtre analysé à démontrer son savoir-faire avec le réel, son savoir en faire un objet d’art, son savoir dire, son savoir le bien-dire » et J.-A. Miller ajoute : « un dire, c’est un mode de la parole qui se distingue de faire événement » [9].

Démontrer. Nous pourrions le lire ainsi : dé-montrer ce qui se montre en creux, dans le creux de ce que la parole ne peut rendre, mais que le dire qui fait événement en tant qu’il inclut le corps permet de faire passer. Vocifération [10].

L’analyste de l’École interprète l’École, son témoignage fait interprétation autant par une démonstration logique qu’une vocifération. L’interprétation jaculation, vocifération, trouve sa racine dans ce mouvement du corps qui jaillit. L’acte de l’analyste, alors, est une opération du corps. Cela ouvre une modalité du contrôle qui n’est ni de diagnostic, ni de vérification de la position, mais de transmettre cette place toujours singulière du corps dans l’acte.

Finie et infinie, traversée du fantasme et son au-delà, l’inconscient freudien et le nôtre, le sujet et le parlêtre, le manque-à-être et le corps, montrent que l’enseignement de Lacan se déploie sans déchirure [11].

« Quand on vous nomme AE, Analyste de l’École, c’est qu’on estime que vous êtes désormais en mesure de poursuivre seul votre travail d’analysant. Et pas autre chose » [12] . Voilà donc un nouveau ET : analyste et analysant.

L’analyse, formation première de l’analyste prend là toute sa dimension de « toujours en devenir » dans ce « et ». Permanence de la formation, comme est titrée cette journée.

Ainsi, l’analyste analysant, est celui qui reste réveillé de ce corps vivant qui échappe à la définition du sens, faisant de ce sinthome le point d’appui du désir de l’analyste, soit : mener chacun qui vient le voir pour se mettre sur ce chemin de parole de l’analyse, à ce point qui témoigne du plus singulier de lui-même. Sur ce chemin, après la passe, le contrôle est une tentative de serrage, toujours au plus près de cet opérateur qu’est le désir de l’analyste.

« On ne saurait être analyste sans être analysant. Et on ne saurait être analysant sans transfert. Vous nommer Analyste de l’École, c’est vous proposer l’École comme support de transfert » [13], propose J.-A. Miller.

Je conclurai donc par un support nouveau du et comme analyste toujours en devenir : l’analyse et le contrôle et l’École.

[1] Miller J.-A., « Présentation du thème des Journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », La lettre mensuelle, n° 279, juin 2009, p. 4.

[2] Texte issu de la journée « Question d’École : Permanence de la formation », organisée à Paris par l’ECF le 02 Février 2019.

[3] Freud S., « Analyse avec fin et sans fin », Résultats, idées, problèmes II, 1921-1938, PUF. [ L’auteur souligne ]

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 9 février 2011, inédit.

[5] Miller J.-A., L’os d’une cure, Navarin, 2018, p. 27.

[6] Ibid., p. 29. [ L’auteur souligne ]

[7] Miller J.-A., « Présentation du thème des journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », op. cit., p. 4.

[8] Miller J.-A., L’os d’une cure, op. cit., p. 69.

[9] Miller J.-A, « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n° 88, Paris, Navarin, p. 112.

[10] Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 11 juin 2008, inédit.

[11] Miller J.-A, « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 112.

[12] Miller J.-A., « Présentation du thème des journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », op. cit., p. 3.

[13] Ibid.

 

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