Numero 155

Événements, Hebdo Blog 136

Tetinaddict ?

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À partir de ma pratique de psychologue en crèche, plusieurs réflexions me sont venues à propos de cet objet si répandu : la tétine.

Chloé, dix-huit mois, a été allaitée jusqu’à environ un an. Au moment du sevrage, elle a adopté une sucette qu’elle refusait jusque là. C’est une petite fille vive sur le plan psychomoteur, qui dit déjà de nombreux mots. Le matin, elle arrive avec sa mère, la tétine à la bouche, tétine dont elle se sépare quelques instants après le départ de sa mère, lorsqu’elle s’occupe avec un jeu. En dehors du temps de sieste, elle n’a pas sa sucette qu’elle réclame très rarement. Lorsque sa mère vient la chercher le soir, elle court vers elle en manifestant sa joie. Après un court câlin, Chloé se tourne vers la boîte à sucette, en hauteur et réclame avec insistance « tétine ! ».

En équipe, nous nous sommes interrogés sur ces retrouvailles toujours identiques et sur l’usage singulier que Chloé faisait de sa tétine. Celle-ci nous a semblé avoir deux fonctions. D’une part, c’est l’objet qui permet de mettre un terme au câlin entre sa mère et elle, et donc d’introduire un bord, un espace entre elles. D’autre part, la tétine permet à Chloé de se débrouiller avec le manque inévitable qu’elle rencontre en retrouvant sa mère pourtant attendue et désirée. Parce qu’elle disparaît et réapparaît, la mère est toujours susceptible de manquer, même lorsqu’elle est là.

Avec des enfants de deux ans, trois ans, qui semblent appareillés en permanence à cet objet, la tentation peut être grande de priver l’enfant de sa sucette pour le faire parler. Cette soustraction dans le réel ne permet pas à l’enfant de renoncer à la satisfaction éprouvée dans le suçotement. Cela peut au contraire le plonger dans le désarroi. J’essaye plutôt de faire valoir une autre façon d’intervenir. Auprès d’un enfant très accroché à sa tétine, je fais le choix de m’y intéresser de façon décalée. Je discute avec l’enfant de sa couleur, du dessin qui figure dessus. J’invite plusieurs enfants à une conversation autour des ressemblances et des différences entre leurs objets respectifs. Bref, j’essaye de remettre la tétine dans le circuit de la relation à l’autre.

Cela peut avoir des effets qui me surprennent moi-même. Sofia, vingt mois, a une tétine dans la bouche qu’elle ne quitte pas. Elle s’approche de moi et je lis le prénom écrit sur la tétine : « Héléna », le prénom de sa sœur. Sofia ouvre grand sa bouche et laisse tomber sa tétine ! Autre effet : quand j’arrive dans la section des moyens-grands, des enfants viennent souvent m’accueillir avec leur tétine cachée dans le dos, et me demandent : « dans quelle main ? »

En 1974, Lacan s’interrogeait sur ce que la science pouvait nous donner à nous mettre sous la dent. Sa réponse : « des gadgets – la télévision, le voyage sur la Lune »[1], à quoi je propose de rajouter la tétine, gadget produit par la science, premier objet de consommation à disposition dans les rayons de supermarché et en pharmacie. Les marques se targuent de travailler en concertation avec des sages-femmes et des orthodontistes pour créer l’objet qui viendrait parfaitement répondre au besoin physiologique de succion, qui remplirait la bouche de l’enfant sans déformer son palais – bref, un produit de la science au service de la pulsion qui gommerait le manque, permettant un collage entre le sujet et son objet. « Arriverons-nous à devenir nous-mêmes vraiment animés par les gadgets ? [se demande Lacan] Cela me paraît peu probable, je dois le dire. Nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme »[2]. Pas d’addiction à la tétine donc, à condition de consentir à sa dimension symptomatique : la tétine se perd, s’abîme, s’échange et par là, un écart se maintient entre le sujet et l’objet pulsionnel.

[1] Lacan J., « La troisième », La Cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil, n°79, 2011, p. 32.

[2] Ibid.

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