Symptômes et délires du monde

Focus, Hebdo Blog 87

Sophie Calle, un autre regard

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Après la journée des simultanées, après les témoignages des AE sur la place du regard dans leur analyse, Sophie Calle est venue en extime témoigner qu’elle est, à sa façon, tout entière traversée par cette question du regard. Son travail le dit assez : le regard y trouve sa boucle, en se passant de l’analyse.

1979 : de retour en France après une longue absence, que faire ? Elle suit des inconnus dans la ville. Il lui fallait « voir où allaient les autres ». Prise à ce jeu de « relations sans réciprocité », elle dit pouvoir ainsi « contrôler ses émotions ». Un homme perdu de vue dans un grand magasin et retrouvé le même soir dans un vernissage. Commence alors le jeu de piste : le suivre à Venise, le retrouver à la gare de Lyon. L’artiste pouvait avoir été obsédée par lui pendant des semaines, et le quitter ensuite, « par simple décision, et sans regret ».

Vient alors une idée : se faire suivre soi-même et se faire prendre en photo. Elle demande à sa mère d’engager un détective privé pour la suivre. La règle : elle ne savait pas quel jour elle serait suivie. Elle aimait L’Homme au gant du Titien. Elle va au Louvre et reste assez longtemps devant le tableau pour être sûre qu’il figure à son tour dans les photos du détective. Le tableau est pris au piège d’un nouveau tableau.

Dans les récits que le détective faisait, Sophie Calle ne retrouvait pas le fil exact de la journée qu’elle avait passée : « On ne parlait jamais de la même chose. » Elle le fait suivre à son tour. Elle va au cinéma voir un film de Fassbinder. Le détective ne la suit pas jusqu’au bout : il va dans la salle d’à côté voir un film porno : « il m’avait abandonnée. »

Projet suivant, pour Libération : un carnet d’adresses trouvé dans la rue, photocopié puis renvoyé à son propriétaire. Elle fera le portrait de l’inconnu du carnet : elle ira rencontrer les gens dont elle a récupéré les adresses. Les amis de l’inconnu lui disent : c’est sûr, il aimera le projet. Ce qui n’avait pas été prévu par cette nouvelle règle du jeu, c’est qu’elle tombe amoureuse de l’inconnu. Et surtout qu’il n’appréciera guère l’idée de l’artiste. Par représailles, il fera publier une photo d’elle nue (à l’époque elle était strip-teaseuse à Pigalle). Ce fut « le projet le plus problématique. » Mais malgré les remords, Sophie Calle ne pouvait pas s’arrêter.

Lacan, dans son hommage à Duras[1], souligne que l’artiste précède le psychanalyste. Laurent Dupont, directeur des J46, le rappelait en ouverture à la plénière. Si sur l’objet l’artiste n’a pas un savoir articulé sur l’objet, il sait en revanche le mettre en jeu dans sa création. Sophie Calle fait exister le regard et son circuit : suivre, se faire suivre et faire suivre celui qui est chargé de suivre, est un bon exemple de ce que le regard, insaisissable en dernier ressort, se faufile d’un corps à l’autre : il y a une « fonction d’aller et de retour dans la pulsion scopique »[2].

Sophie Calle tente de traquer un regard qui au final ne se voit pas, car c’est un vide. Dans son art, l’artiste tente de localiser une jouissance et fabrique un savoir-y-faire avec l’objet de la pulsion. Pour Sophie Calle, le moteur reste toujours de faire une œuvre d’art. A l’envers de l’analysant, elle ne cherche pas un savoir : « Quand j’ai une idée, je ne cherche pas à voir d’où cela vient. » Cela opère : « Je me suis habituée à moi-même. Je sais comment prendre de la distance par mon travail. »

La psychanalyse ? Oui, elle connaît. Elle a rencontré une fois un psychanalyste, sans le savoir. Son père trouvait qu’elle avait mauvaise haleine, il lui avait donné les coordonnées de quelqu’un qu’elle pensait être médecin. Elle va voir la personne. Elle se rend compte du malentendu : c’est en fait un psychanalyste. Elle dit : mon père m’a dit de venir vous voir. « Vous faites toujours ce que votre père vous dit de faire ? », lui rétorque l’analyste. « Sur ces mots, je devins sa patiente », conclut Sophie Calle. Mais pas très longtemps. Car l’art est son savoir-y-faire avec la vie.

[1] Jacques Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192-193.

[2] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XIII, L’objet de la psychanalyse, leçon du 18 mai 1966, inédit.

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