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S’il y a la psychanalyse, alors…

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Éclats

D’où je suis maintenant, il me faut, me dis-je, renoncer à l’Un quand je vous parle encore de Lacan et me persuader que je me tiens avec vous sur un bord où ce que j’appellerai le système de Lacan se défait.[1] C’est sans doute pourquoi j’ai différé, autant que j’aie pu, d’aborder cette étendue du tout dernier enseignement. Cela ne tient plus ensemble et j’ai moi-même du mal à renoncer à l’Un du système, à ne pas lui en substituer un autre. Je n’y progresse pourtant que par les tentatives de le rafistoler, butant de ce fait sur des aperçus hétéroclites, insolites, ces éclats que l’on rencontre dans cette toute dernière période. Une autre façon de l’aborder que celle que j’ai pratiquée et moi-même enseignée est sans doute à élaborer. Il y a une grande tolérance à avoir à l’endroit de la contradiction, mais on ne se refait pas. J’essaie donc de dissoudre les contradictions en les stratifiant, en pluralisant les points de vue. J’accepte de m’accorder à la varité[2], à la variété de ses vérités.

Hommage à Robert et Rosine Lefort

Nous avons perdu, la psychanalyse a perdu, deux de ses plus vaillants praticiens, qui étaient aussi des théoriciens.

J’ai beaucoup fréquenté Robert et Rosine Lefort au début de l’École de la Cause freudienne, alors que nous avions, tous les quinze jours, pendant plusieurs années, des entretiens auxquels participaient également Judith Miller et Éric Laurent. Il en est sorti une petite institution qui continue et qui s’est répandue à travers notre monde, le cereda, qui se voue à l’étude, à partir de l’œuvre des Lefort, de l’enfant dans le discours analytique.

Nous appelions le matériel de cette œuvre la clinique de Rosine, une clinique qui était déjà ancienne quand tous les deux en ont rendu compte et ont commencé à la commenter, à la théoriser. Elle remontait à l’époque où Rosine était l’analysante de Lacan. Un propos de Lacan, bien plus tard – « En ce temps-là, vous ne pouviez pas vous tromper » –, leur avait donné cette assurance pour parcourir et mettre en ordre cette clinique, et déduire à partir d’elle. Lacan estimait ainsi qu’à ses débuts dans la pratique, Rosine Lefort était dans le vrai, qu’elle ne s’y embrouillait pas. Le réel étant dans les embrouilles du vrai, est-ce à dire qu’elle ne touchait pas au réel ? Non. Bien au contraire, il est des moments où le réel touche au réel sans passer par la parole menteuse.

Il faut que je lève la contradiction qu’il pourrait y avoir en définissant le vrai comme le rapport direct du réel au réel. Ce n’est pas le vrai de l’embrouille, mais le contraire. Ce vrai-là, du rapport direct du réel au réel, est bien à sa place dans la clinique de l’enfant, et spécialement du très petit enfant, cette clinique où l’on prend l’idée de ce qu’ils désignèrent tous les deux comme « la naissance de l’Autre ».

Il fallait un certain culot, dans le cadre du système de Lacan, pour faire entendre ce titre-là.[3] Comment donc ! L’Autre n’est-il pas toujours déjà là ? On naît dans l’Autre, on naît dans un bain de signifiants. Ce n’est pas l’Autre qui naît.

Dans l’ouvrage qui porte ce titre, et pour lequel je conserve l’admiration que j’avais exprimée à l’époque — ce livre reste et restera —, ils s’attachent à montrer précisément comment l’Autre se construit à partir de l’Un-corps, pour reprendre le terme que j’avais la dernière fois inscrit au tableau. C’est parce qu’ils ont, dans toute leur clinique, accordé un privilège à l’Un-corps qu’ils furent conduits à la placer sous la rubrique de l’autisme.

Rosine et Robert Lefort firent de l’autisme une catégorie clinique du niveau de névrose, psychose et perversion. Mais, au-delà, ils firent apercevoir qu’elle était peut-être la catégorie clinique fondamentale, que l’autisme était le statut natif du sujet. Mettons ici des guillemets au mot de sujet, qui cédera sans doute la place à celui de parlêtre que Lacan utilisait pour désigner à la fois le sujet et l’inconscient, le sujet restant toutefois chez lui un terme complexe, à tiroirs.

J’ai été touché qu’on me confie, au cours de la visite faite dans leur demeure à la campagne, que Robert Lefort avait porté un intérêt vif à mon cours récent et qu’il y avait reconnu quelque chose de cette problématique.

Forçage de l’autisme

L’autisme entendu comme catégorie clinique fondamentale peut certainement se recommander de Lacan, du Lacan de ce système qui se défait et où, à l’occasion, il réduit l’inconscient au fait de parler tout seul. « On parle tout seul parce qu’on ne dit jamais qu’une seule et même chose. »[4] Il n’y a pas loin à chercher le symbole de cet inconscient pour le trouver, c’est le rond des ronds de ficelle qui répète ce tournage en rond du parler tout seul.

La phrase se poursuit : « On ne dit jamais qu’une seule et même chose qui en somme dérange sa défense ». C’est la définition de l’inconscient par l’autisme de la parole. D’où la question de Lacan qui a résonné plus tard de savoir si la psychanalyse ne serait pas « un autisme à deux »[5]. C’est la donnée : chacun à parler tout seul. Mais on est bien forcé d’inventer une exception. L’autisme à deux, c’est ce qu’il s’agit précisément de démentir s’il y a la psychanalyse. Ce qui fait la marche trébuchante de Lacan dans son tout dernier enseignement. Une logique interne à son discours le conduit à apercevoir, à formuler l’impossible de la psychanalyse. Ce qui nous fait à sa suite vaciller, c’est qu’il invente chaque fois qu’il redit la même chose, à savoir : c’est impossible. Il cherche, dans le même fil, une échappatoire, il en trafique une.

C’est donc sous les espèces de s’il y a la psychanalyse que ce tout dernier enseignement se développe, à titre hypothétique. Ce n’est pas : il y a la psychanalyse, et donc… C’est : s’il y a la psychanalyse, alors… Quand il achoppe sur la donnée de l’autisme à deux, la donnée des inconscients parleurs, aussi opaques l’un à l’autre, aussi séparés que les Un-corps, quand il bute sur ce corrélat d’il n’y a pas de rapport sexuel, qui est il n’y a pas de rapport linguistique, alors il y a un forçage de l’autisme, pour satisfaire à l’existence de la psychanalyse. Ce tout dernier enseignement se monnaye par des forçages multipliés. Le forçage de l’autisme que propose ici Lacan, c’est l’existence d’un élément, entre guillemets, commun. « Une affaire commune »[6], dit-il, pour gommer le caractère signifiant du terme élément, ce qu’il appelle en l’occurrence du néologisme de lalangue, où le substantif ne fait qu’un avec l’article défini.

Qu’est-ce qui s’est imposé à Lacan pour truffer son discours de ce néologisme à partir d’Encore, début de son dernier enseignement ? Sur le fond de cette référence à l’autisme, il faut entendre lalangue en rapport avec l’Un-corps, aussi un néologisme, mais qui garde toutefois la trace de son opération dans le petit tiret, avec, ici, l’article indéfini, voire, aussi, cardinal, associé au substantif. Il y a lalangue et il y a des Un-corps, dont la relation repose sur lalangue.

[1] Extrait du cours de J.-A. Miller, « Le tout dernier Lacan », leçon du 7 mars 2007. Publié une première fois dans La petite girafe, n°25, « Donner sa langue au ça », juin 2007. Texte et notes établis par Catherine Bonningue.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (1976-77), Texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ? n°17-18, Paris, Lyse, 1979, p. 14.

[3] J.-A. Miller dit ici « avoir signalé en son temps qu’il fallait un certain culot, dans le cadre du système de Lacan, pour faire entendre ce titre-là ».

Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne II, 2, « Du symptôme au fantasme et retour » (1982-83), leçons des 8 décembre 1982 et 25 mai 1983 ; L’orientation lacanienne II, 6, « Ce qui fait insigne » (1986-87), leçon du 7 janvier 1987.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, op.cit., p. 9.

[5] Ibid., p. 13.

[6] Ibid.

 

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