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S’engager

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S’engager, c’est par ce terme sartrien que le 24 juin dernier, Jacques-Alain Miller qualifie le pas politique lacanien qu’il a conduit en 2017. Et il analyse les raisons et conséquences de ce fait inédit qui a consisté pour des psychanalystes à, comme il le dit, “débouler sur la place publique”, quand ils sont supposés tenus par un principe de neutralité.

De là, j’en viens à ce qui amène J.-A Miller à injecter aujourd’hui du Sartre dans Lacan pour faire de s’engager le signifiant capiton.

Les psychanalystes semblaient en vérité assignés à une double neutralité, la neutralité de l’écoute mais aussi une sorte de neutralité dans le champ du visible, quand Freud décrit, entre autre dans Ma Vie et la Psychanalyse, en 1925, comment il en vint à mettre en place le dispositif de l’écoute en se soustrayant à la vue : « J’abandonnai donc l’hypnose, et je n’en conservai que la position du patient, couché sur un lit de repos, derrière lequel je m’assis, ce qui me permettait de voir sans être vu moi-même.»[1] J’ai dit ailleurs comment dans cet énoncé Freud s’accaparait ce qui était jadis un attribut de Dieu. L’invisibilité conditionnait une prérogative d’omnivoyance qui lui donnait ce pouvoir de sonder les cœurs et les reins, comme il est dit dans les Psaumes de David (7-10) et dans Jérémie (11-20). Dieu connaît les pensées secrètes, les sentiments profonds de l’homme. Depuis 1895 et les rayons Röntgen, Dieu doit partager son privilège d’omnivoyance avec la science armée de l’imagerie médicale, mais aussi doit-il concéder une part de son pouvoir aux psychanalystes qui ont développé cette technique assez originale de l’omnivoyance par l’oreille. En déboulant sur la place publique, les psychanalystes rompaient donc aussi avec cette neutralité visible qui constituait non seulement un attribut mais un instrument de leur action et un principe de leur pouvoir.

Vous mesurez je pense en quoi je cherche à tirer la question de l’engagement sur le terrain qui m’occupe, du côté d’une certaine visualité. Mais pourquoi ? En fait, ce ne sont pas mes obsessions que je mets ici au balcon, c’est que je crois nécessaire, pour éclairer la doctrine de l’engagement, de l’inscrire dans les coordonnées du champ scopique. Dans le fait de débouler sur la place publique il s’agit de passer du voir sans être vu de Freud à aller y voir et aller se faire voir. Appel à se lever de son fauteuil, ou, comme disait le Président Mao, à descendre de son cheval.

J’ai une certaine idée de ce qui noue l’engagement au champ scopique. Mais pour accéder à ce nœud, je suggère de suivre une indication que donne J.-A. Miller dans le commentaire qu’il fait afin de rendre raison de l’engagement du sujet analytique. Il réfère en effet à un moment à Heidegger qui donne toute sa valeur au terme allemand augenblick, qui signifie simplement l’instant, au sens général ­– on dira au téléphone « Einen Augenblick bitte! », « Un instant, je vous prie ! ». Le mot est formé d’une concrétion légèrement synonymique de augen, les yeux et de blick, le regard mais dans la temporalité d’acte bref, immédiat. Mon rapport à l’allemand étant assez réticent, j’ai donc consulté mon gendre germaniste, Sacha Zilberfarb, qui me dit que la traduction la plus juste serait coup d’œil. Donc, l’instant allemand serait toujours instant de voir. Voilà une chose qui ne peut que tomber dans l’oreille d’un aveugle lacanien. Mais ce n’est pas fini. Parce qu’arrivé là, J.-A. Miller met à feu le deuxième étage de la fusée. En effet, de là, il cite Jean Beaufret, grand guide heideggerien, qui dit que le meilleur terme pour traduire l’allemand augenblick serait choisir, parce qu’en ancien français choisir voulait dire voir. J’ai été évidemment à mon tour jeter un coup d’œil et en effet, selon le Dictionnaire historique d’Alain Rey, choisir signifiait voir ou plus précisément distinguer par la vue, voir distinctement. Ainsi je me dis que quand Jean-Claude Milner traite des Noms indistincts[2], on pourrait parler de la question du passage de la langue à la lalangue comme d’un trouble visuel du langage, un astigmatisme signifiant.

Donc, j’y reviens, J.-A. Miller suggère que nous aurions avec l’augenblick la source chez Lacan de l’instant de voir qui est le temps logique initial d’un acte de choisir.

On a fait que ce soit une position axiomatique de ne pas prendre parti. Mais de fait le psychanalyste prend parti, il choisit. Il s’engage. Et à cet égard, une question apparaît sur la notion même d’engagement référée à Sartre. Elle porte sur le rapport qu’on pourrait faire entre la position de neutralité du psychanalyste et une position disons de spectateur. Prendre parti suppose de quitter une position spectatrice.

On est amené à découvrir que la position politique chez Sartre s’adosse à la position du sujet voyant. Je dirais que la question éthique de l’engagement sartrien doit être regardée sous un angle Merleau-Pontyen. Et finalement à la lumière de la théorie du regard lacanien. A savoir que je ne suis pas le spectateur extérieur qui voit le monde se déployer sur une scène, mais tout est suspendu à ceci que je fais partie de ce monde[3]. La théorie de la perception de Merleau-Ponty consiste à montrer en quoi le percipiens (sujet de la perception) est déterminé par le perceptum, par la structure même du perceptum. Il faut parler d’une implication subjective dans le perceptum[4]. J’ai suggéré que, par-delà Merleau-Ponty, le choix de l’engagement implique le regard lacanien, soit ce qui nous inclut d’emblée en tant qu’être regardés dans le spectacle du monde.

Or la question d’une inclusion d’emblée est présente chez Sartre, l’engagement semble commander que la conscience soit engagée dans son essence même. Il faudrait parler là d’un engagement ontologique. La question qui se pose alors est : comment l’engagement peut-il devenir une prescription, si l’engagement est une loi de son être ?

Tout tient à ceci que la décision sartrienne, le choix de l’engagement implique un sujet qui est déjà engagé. Toute la question de l’engagement est donc que nous sommes de toute façon déjà engagés. Sartre dit parfois que le sujet est « embarqué ». Il y a un jeu complexe entre la prescription éthique, il faut s’engager, et le réel ontologique qui est : nous sommes engagés. Un jeu complexe qui tient du paradoxe. C’est ce que fait valoir Alain Badiou. D’un côté l’engagement comme une nécessité ontologique et de l’autre l’engagement comme prescription éthique.

Or il y a une solution sérieuse de ce paradoxe. Avec Merleau-Ponty, c’est la doctrine du regard de Lacan.

Je ne suis pas spectateur, je suis partie prenante du monde qui m’environne. On tient là le twist de l’engagement. Ça signifie, comme l’a vu J.-A. Miller il y a plus de vingt ans[5], qu’avec la théorie de l’engagement, Sartre donne la version politique de la théorie de la perception de Merleau-Ponty. Mais c’est finalement sous le regard de Lacan que la doctrine de l’engagement se déploie entièrement. Dans le compte-rendu du Séminaire XIII que Lacan lit le 26 mai 1966, il dit : « nous ayons insisté de préférence, cette année, sur la pulsion scopique et son objet immanent, le regard. Nous avons donné la topologie qui permet de rétablir la présence du percipiens lui-même dans le champ où comme imperçu, il est pourtant perceptible. »[6] On tient là la racine topologique de l’engagement, ce par quoi se résout le jeu paradoxal de l’engagement comme nécessité ontologique et comme prescription éthique. J’ai fait cette remarque l’autre jour à Karim Bordeau et il m’a dit qu’elle venait à ses yeux éclairer le passage dans ce Séminaire XIII du commentaire de Lacan sur le pari de Pascal aux leçons sur les Ménines de Velasquez.

Dans le Séminaire, Lacan dit : « j’ai pu vous parler du pari de Pascal, parce que comme dit Pascal : “nous sommes engagés” [!] et que les histoires de ce pari, ça tient toujours. Et que nous en sommes toujours à jouer à la balle entre notre regard, le regard de Dieu, et quelques autres menus objets comme celui que nous présente, dans ce tableau l’Infante. »

Je n’entrerai pas plus loin dans les Ménines. Mais tout est là. Les Ménines qui pour Lacan tracent les coordonnées d’une traversée, une fenêtre ouvrant les voies de l’implication du sujet dans « la subjectivité de son époque ». Soit le chemin de son engagement – qui sont les chemins analytiques de la liberté. Je devrais dire que toute notre théorie de l’engagement est contenue, inscrite là, dans les Ménines de Velasquez. Le peintre Luca Giordano avait dit au XVIIe de ce tableau « Voilà la Théologie de la Peinture ». Je dirais ici des Ménines : « Voilà la topologie de la politique lacanienne ». On conçoit du coup que la première place publique où nous devons débouler, c’est au musée, d’abord à Madrid, au Prado.

S’il y a quelque chose à conclure, c’est qu’en nous appelant à nous engager, J.-A. Miller n’a finalement fait que nous révéler que, sans bien le savoir, engagés, nous l’étions en vérité déjà. Ce capitonnage-là, ça pourrait s’appeler une interprétation. L’engagement, ça marche finalement comme le recrutement à la Coloniale : Engagez-vous, rengagez-vous !

[1] Freud S., Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard idées, 1968.

[2] Milner J.-C., Les noms indistincts, Paris, Verdier, 2007.

[3] Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard coll. Tel, 1945.

En particulier, la deuxième partie, chapitre III : « La chose et le monde ».

[4] Ibid, p. 361.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1994-1995, inédit.

[6] Lacan, J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse » (1965-1966), séance du 25 mai 1966, inédit. Le compte-rendu du Séminaire XIII, « L’objet de la psychanalyse » est publié dans Ornicar ?, n°29, été 1984, Paris, Navarin, p. 13.

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