Symptômes et délires du monde

Hebdo Blog 60, Regards

Sarah Kane avant l’éclipse

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Pour un sujet mort, déchu du langage et du monde, mais non encore suicidé, que reste-t-il, sinon l’écriture, comme l’a puissamment relevé François Leguil qui nous fit percevoir en quoi nous pouvions nous laisser enseigner, et non pas seulement par l’auteure Sarah Kane, auto-disparue à l’âge de 29 ans, dévorée par sa psychose.

Nous laisser enseigner, qu’est-ce à dire ? Textuellement : c’est eux qui savent. A savoir faire confiance à la structure de ce lieu où l’on est immergé : un auteur et son texte, qui témoignent de la phase mélancolique de la psychose qui conduira la jeune femme à s’éclipser du monde, comme du décalage et de l’impuissance du psychiatre et de l’imposante médication qui défaille à accompagner la jeune femme ; faire confiance, aussi, aux effets et à l’irradiation du texte sur une troupe théâtrale qui s’en empare pour lui donner l’écrin d’une mise en scène qui fait saillir ce qui fut de toujours perdu par le sujet : l’Autre de l’amour et ses déclinaisons, la vitalité, tous deux magnifiés par le danseur et chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono, qui n’en accentue que plus encore ce dont la jeune Sarah est démunie.

Quant au texte, il est immensément porté, incarné, par la jeune comédienne Sarah Llorca. C’est la musique électrique de Benoît Lugué et Mathieu Blardone qui nous prend, elle, par la main, par l’oreille devrait-on dire, dans la première partie de la pièce, et elle ne tient pas un rôle mineur. Clinique, le texte certes l’est, tel qu’on peut le lire dans la traduction et la mise en page d’Evelyne Pieiller. D’une clinique froide, implacable même, et qui est l’implacabilité du désespoir. Le parti pris de la jeune troupe est ici tout autre que de nous mettre en présence d’un long monologue s’échappant d’un unique acteur immobile, rythmée par les fulgurances mélancoliques et maniaques, et qui ne ferait que mobiliser chez le spectateur sa répulsion à ce qu’on le fasse participer, de gré ou de force, au « désordre au joint le plus intime du sentiment de vie » , qui est la basse continue du spectacle. La mise en scène en prend donc le contrepied, nous convoquant à rester présent, à entourer ce sujet sur le point de rejoindre son point mort, nous convoquant aussi à assister au pitoyable exercice du psychiatre, qui voudrait rester désimpliqué dans « une relation professionnelle ». Le public est donc convoqué à une place de l’Autre de l’accueil, de l’accompagnement, sinon de l’amour. Et il faut bien dire que c’est une place qui lui sied mieux que celle de le fixer à celle d’une jouissance voyeuriste.

La mise en scène, la chorégraphie, la musique, ont aussi cette fonction d’occuper la place de la vitalité annulée, éteinte, désactivée, du corps du sujet «  Mon corps décompense/mon corps s’envole de son côté ». Corps sur lequel la langue n’a plus prise, laquelle par moments s’emballe en un enchaînement des mots, fuite, fugue. L’artiste, encore une fois ici, perfore le spectacle lisse du monde en ouvrant cette fenêtre par la langue et l’écriture, faisant tout autant signe au psychanalyste certes, mais aussi à tous ceux qui se confrontent à la folie. Avec cette question à la clé : où situer le délire ? Du monde et de sa dite «  santé mentale », ou du sujet fou, c’est-à-dire de la folie de chacun.

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La compagnie Du hasard objectif, en résidence au Théâtre de l’Aquarium, y donne plusieurs représentations de la pièce de Sarah Kane, 4.48 PSYCHOSE, du 2 au 21 février. L’envers de Paris, en la personne de Philippe Bénichou et Christiane Page, en était, ce samedi 6 février, le partenaire attentif, avec François Leguil, psychanalyste, psychiatre, membre de l’ECF, pour débattre avec et les acteurs et la salle.
Mise en scène et scénographiée par Sara Llorca et Charles Vitez, le texte de la pièce avait été traduit par Evelyne Pieiller (L’Arche Éditeur). La chorégraphie est de DeLaVallet Bidiefono, la musique de Benoît Lugué et Mathieu Blardone, son : Olivier Renet, costumes : Emmanuelle Thomas, lumière : Léo Thévenon, régie lumière : Anaï Guayamarès, régie son : Sarah Bradley. Les comédiens sont DeLaVallet Bidiefono, Mathieu Blardone, Sara Llorca, Benoît Lugué, Antonin Meyer Esquerré

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