Numero 135

Édito, Hebdo Blog 140

Ils s’aiment… mais ne font plus l’amour

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Très régulièrement, la presse nous alerte sur le choix de certains couples qui se passent de sexe. Est-ce un choix ? Plutôt un choix forcé si on en croit l’article de Psychologie magazine consacré à cette question et dont j’ai repris le titre [1]. Ainsi, nous apprend-on que l’abstinence sexuelle s’installe souvent progressivement, à la suite d’une naissance, d’un deuil, ou d’une perte d’emploi. La libido se met en berne. Le désir s’efface et pour certains couples, c’est le début d’une autre phase de la vie conjugale. L’amour supplée à la perte du désir. L’amour reste fixé sur le partenaire qui s’accommode de ce changement et, faisons cette hypothèse, l’amour pour le couple lui-même, son image, son devenir, sa force viendrait pallier l’absence de rapport sexuel. Cette nouvelle position nous intéresse car elle fonde une nouvelle forme d’alliance où la perte du désir n’est pas cause de séparation. Au contraire. Il semble que certains couples s’enrichissent de ce lien d’échange et où la question du corps de l’autre, de sa jouissance et de la satisfaction qui s’en attend reste au pied du lit. Celui-ci deviendrait le lieu de la tendresse, du cocooning dont on peut se demander ce qu’elle vient dire, ou ce qu’elle ne veut surtout pas dire.  Pour Freud, « Deux courants, dont la réunion seule assure un comportement amoureux parfaitement normal, n’ont pu se joindre : ces deux courants nous les nommerons, pour les distinguer l’un de l’autre, le courant de tendresse et le courant de sensualité. » [2]

Christiane Alberti nous le rappelle dans son article paru dans le Blog des Journées, pour la génération   de Mai 68, « le mariage n’avait pas bonne presse. Associé aux idéaux petit-bourgeois, il était politiquement correct de le bouder, pour lui préférer des expériences plus novatrices censées résoudre les impasses incontournables de l’amour et du sexe. » [3]

Faisant fi des sentiments, le sexe était alors le signifiant maître des rencontres, et l’amour, le mendiant de l’expérience amoureuse. La libération sexuelle avait ouvert les esprits et les corps à la jouissance transgressive sans les concessions imposées par les idéaux traditionnels du couple et de la famille.

Aujourd’hui, les couples qui mettent l’abstinence au cœur du conjugo, délogent l’idéologie du primat du sexe dans le couple. Ils s’aiment. Le sexe renvoyé à sa bêtise pulsionnelle, ils acceptent de s’en passer. Ce passage du couple conjugal au couple parental ne serait-il pas dans l’air du temps ? Devenus parents, ces couples se mettent au service de leur progéniture et relancent la vieille idée selon laquelle la famille a une valeur supérieure qui vaut bien le sacrifice des plaisirs de la chair. Sublimation qui montre que la sexualité dans un couple peut être ravalée comme l’avait si bien indiqué Freud, et cela, en raison de motifs inconscients qui diffèrent pour l’homme et pour la femme. Celle-ci, devenue mère, n’éprouve plus de désir pour son partenaire. La libido saturée par la présence de l’enfant abrège le goût du sexe. Ou est-ce lui qui, l’ayant faite mère, ne trouverait plus en elle qu’un fantasme incestueux ravivé, lui faisant horreur ?

Quand le désir s’appauvrit, resterait le courant tendre qui, selon Freud, est premier. Ce qui ferait l’amour plus coriace que le désir.

[1] Desages C., Taubes I., « Ils s’aiment mais ne font plus l’amour », Psychologies magazine, publication en ligne, http://www.psychologies.com/Couple/Sexualite/Desir/Articles-et-Dossiers/Ils-s-aiment-mais-ne-font-plus-l-amour

[2] Freud S. « Considérations sur le plus commun des ravalements de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1997.

[3] Alberti C., « une demande poussée jusqu’au bout », 2008, publication en ligne,  https://www.gaimarionsnous.com/2018/05/08/une-demande-poussee-jusquau-bout/

 

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