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Rien n’est plus humain que le crime : « Grave », un film de J. Ducournau

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Dans la presse, Julia Ducournau nous indique la visée de son film : « Je donne à voir la trajectoire de quelqu’un qui doit passer par l’expérience de sa propre animalité, de la mise en liberté de ses pulsions et de la dangerosité que cela implique à l’égard des autres, pour pouvoir ensuite retrouver l’humanité en se reconstruisant un carcan moral » 1.

En psychanalyse nous dirions plutôt « pour retrouver la civilisation » car, comme le dit Jacques-Alain Miller, « rien n’est plus humain que le crime »2. Depuis que Freud a découvert les contenus inconscients et immoraux des rêves et des symptômes, il s’agit de savoir comment être responsable de cette part de nous-mêmes qui fait horreur.

Le film montre deux sœurs atteintes de cannibalisme. L’aînée ne se sent pas coupable. Elle n’est pas divisée par cette monstruosité et réalise le cannibalisme quitte à en passer par le meurtre. La plus jeune, l’héroïne, est inhibée, dans la réserve et a fait le choix d’être végétarienne. Nous la voyons d’abord rejoindre sa sœur à l’école vétérinaire, suivant en cela toutes les deux la profession du père. L’animalité est là, toute proche. Dans ce contexte, les scènes de bizutage, à l’échelle du grand groupe d’étudiants, apparaissent comme des mises en scène sadiques impressionnantes. L’héroïne doit manger de la viande crue et son cannibalisme jusque-là « refoulé », ressurgit. Le film déroule alors la bataille sanglante qui s’engage entre les deux sœurs. La plus jeune finira par faire enfermer sa sœur en prison. Á la fin du film, nous découvrons que les parents sont eux-mêmes touchés par cette « animalité » et dans cet atavisme familial mystérieux, le père encourage alors l’héroïne à trouver sa solution à elle.

J Ducournau revendique un film « crossover » : entre comédie, drame, et film d’horreur. Par le suspense très bien entretenu dans un contexte réaliste et par la beauté des images, nous avons reçu ce film comme une fable qui enveloppe un point d’horreur. Au Festival Premiers Plans à Angers, la réalisatrice employait l’expression freudienne de « retour de refoulé ». Nous voudrions reprendre ici ce point de désaccord avec elle car, dans le film, il y a satisfaction cannibalique sur le corps de l’autre. Le refoulement n’a pas eu lieu. Pour l’aînée, il ne reste alors que la solution du carcan plus réel qu’est la prison. La plus jeune doit se construire un « carcan moral ».

Freud situe le symptôme comme le témoin d’une satisfaction pulsionnelle déplacée et même non advenue. Lacan dira qu’il s’agit même d’une jouissance refusée très tôt par le sujet. L’humanité se situe dans cette dénaturation qui arrive par le langage dès le début de la vie. En proposant le prochain thème de travail pour l’Institut Psychanalytique de l’Enfant, « L’enfant violent », J.-A. Miller nous a rappelé que si la pulsion va jusqu’à détruire, c’est la satisfaction pure de la pulsion de mort. Il y a défaut de symptomatisation, voire de défense par rapport à la pulsion qui est toujours « virtuellement pulsion de mort », nous dit Lacan3. L’être humain comme être parlant est donc toujours symptomatique.

Le film serait-il en soi un symptôme de notre époque concernant la question du cannibalisme et plus globalement de la jouissance, qui, d’un côté, apparaît plus débridée et de l’autre à la recherche de « carcans moraux » ?

1« Julia et les cannibales », dans Le Point du 16 mars 2017

2 Miller J-A., Mental n°21, « La société de surveillance et ses criminels », septembre 2008, p. 7-14

3 Lacan J., Position de l’inconscient, Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, p.848

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