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Focus, Hebdo Blog 28

Retirer l’escabeau pour accéder au sinthome

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Jacques-Alain Miller, dans son Introduction au prochain Congrès de l’AMP, fait de l’escabeau un concept transversal qui « traduit d’une façon imagée la sublimation freudienne, mais à son croisement avec le narcissisme ». « Et voilà », ajoute-t-il, « un rapprochement qui est de l’époque du parlêtre »[1].

Enfant chagrin et adolescent rebelle, ce sujet avait trouvé très tôt sa solution – écrire des livres. L’écriture justifiait son existence et lui rendait la vie supportable. Mais il en éprouve l’impasse à la mort de son père : écrire ce qu’il appelle « le livre du père » le fixe à une jouissance mortifère dont il ne peut se défaire.

Il avait vérifié le pouvoir des mots et connu des succès littéraires. Pourtant il voyait dans l’écriture ce qui le rendait inapte à « la vraie vie ». Au fond, sa réussite était l’indice d’un ratage, un échec en lui du vivant qui s’était manifesté selon des modalités diverses : morosité et tristesse, impossibilité d’accéder à la paternité, mise à mal du corps dans des accidents à répétition, et surtout une perte du sentiment de la vie qui se solda, à la mort du père, par des idées suicidaires qui le précipitèrent chez l’analyste.

Écrire des livres ne faisait pas de lui un sujet désirant, même si cela l’avait maintenu en vie. Il lui fallait la parole adressée à l’Autre du transfert pour sortir de l’autisme de sa jouissance et trouver un accès au désir vivant, en dehors même de cette sublimation dont il avait fait son escabeau, d’autant qu’elle sustentait son narcissisme mortifère. De la sublimation, il devait faire symptôme.

Dans la cure, il cerne ce qu’il nomme sa « jouissance de n’être rien », véritable passion de l’être qui l’expose à la lâcheté morale et le rend étranger aux choses de la vie. Ce mode de jouir fait pièce à la jubilation narcissique qu’il éprouve lorsqu’il envoie un manuscrit à son éditeur : « Tout juste si je ne me vois pas avec le prix Nobel ! », avoue-t-il confus. Il se voit beau, il s’y croit, et sur le divan il trouve cela ridicule.

La position de l’analyste consiste à miser sur l’écriture du symptôme dans la cure pour contrer ce qui, dans cet escabeau écriture, le fixe à la pulsion de mort : « Je n’écris pas, dit-il, pour m’exprimer mais pour me taire ». Se taire, se terrer, s’enterrer, est la série signifiante qui oriente son mode de jouir ; ce qui suppose de sacrifier à l’Autre l’objet cause de son désir, la voix.

Après un accident spectaculaire, la coupure de l’acte analytique l’a amené à se passer de l’escabeau. A partir du moment où il ne s’est plus contraint à ce travail de forçat qu’était l’écriture, il a pu interroger son choix de jouissance en ces termes : « L’écriture est ce qui m’a permis d’être, sans jamais avoir à exister. »

Si ce qui fomente l’escabeau est une jouissance de l’être donc du sens, le sinthome qui tient au corps du parlêtre est, lui, hors-sens. Il « surgit de la marque que creuse la parole quand elle prend la tournure du dire et qu’elle fait événement dans le corps »[2]. C’est le point de réel où se vérifie l’existence du sujet, soit ce qui aurait pu ne pas être.

À la fin, dans un style épuré, il publie un livre qui procède de sa cure et témoigne d’une surprenante élucubration de savoir. Il y articule le lien entre le rêve, le trauma et le corps. Il en dégage la signification qui plombait sa vie – « je suis un accident – que l’analyste fait aussitôt résonner en séance, visant la percussion du corps par ce dire qui ne devait pas rester lettre morte.

En s’éloignant d’un corps qui ne cessait de se jouir au péril de sa vie, il retrouve l’usage d’un corps vivant dont il fera son stradivarius. Consentement au réel de l’existence, qui lui permet aujourd’hui de savoir y faire avec son sinthome et de s’affirmer comme désirant, là où l’écriture escabeau qui sustentait son narcissisme le condamnait à jouir de la déréliction de son être.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour, au XXIe siècle, Paris, AMP-ECF, collection Rue Huysmans, 2014, p. 314.

[2] Miller J.-A., ibid.

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