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« Rencontrer l’incomparable » une interview de Patricia Bosquin-Caroz, directrice de Pipol 8

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L’Hebdo Blog : Depuis son premier congrès  à Bruxelles, en 2011,  sous le titre « La Santé mentale existe-t-elle ? » jusqu’à son dernier, PIPOL 7 (Victime !), en passant par  « Après l’Œdipe, les femmes se conjuguent au futur », en 2013  (Pipol 6), les congrès de l’EuroFédération font événement en ce qu’il s’ancrent dans le plus contemporain de ce à quoi notre malaise dans la culture nous confronte comme citoyens cliniciens. En quoi Pipol 8 s’inscrit-il dans ce fil, et pouvez-vous nous livrer quelques pistes qui vous ont menée à formuler un tel titre : « la clinique hors-les-normes », mais pas hors-norme ?

Patricia Bosquin-Caroz : Le thème de ce Congrès PIPOL 8 fait fond sur un durcissement inédit de la politique en matière de santé mentale en Belgique rappelant l’affaire de l’amendement Accoyer en France, fond aussi sur le pousse-à-la-norme bureaucratique généralisé dans toute l’Europe. Le ton imposé à Bruxelles donnera bientôt le la aux politiques européennes. La déferlante évaluatrice y a déjà forcé les murs des institutions depuis longtemps. Cette réactualisation du contrôle social vise à porter atteinte à l’incontrôlable singularité du sujet du langage et vise donc la mise au pas de la pratique psychanalytique.

La clinique psychanalytique, en effet, nous conduit à rencontrer le symptôme, c’est-à-dire ce qui, en chacun, achoppe. Elle s’intéresse ainsi à l’inclassable, à l’incomparable de chacun. Les praticiens d’orientation analytique engagés en cabinet ou institution ont à faire plus que jamais à une prolifération de normes de plus en plus contraignantes (évaluations, protocoles…) et sont amenés à ruser avec le maître contemporain, à se glisser, se faufiler, se frayer un chemin hors des sentiers battus, hors-les-normes afin de faire valoir la norme singulière du sujet. D’où le titre du Congrès : « La clinique hors-les-normes » et non pas hors-norme.


L’HB : Est-ce que le pousse à la norme qui est chaque jour plus présent dans la civilisation contemporaine trouve une limite dans la rencontre avec l’inéducable qui habite chaque sujet ?

Aujourd’hui, la chute du Nom-du-Père et des signifiants maîtres qui l’organisaient est consommée, ce qui a pour conséquence que le régime de la loi et de la norme s’en sont trouvés modifiés. La norme ne vient plus d’en haut, du grand Autre qui gouverne, oriente, organise les institutions, mais elle vient d’en bas. En 2003, J-A. Miller constatait le triomphe d’une sociologie à l’œuvre dans l’épidémiologie de la santé mentale, qui ne part pas du grand Autre, mais des actions de l’individu et de la multitude bigarrée des actions individuelles pour lesquelles on cherche par le calcul statistique à isoler des régularités. Par la méthode statistique on a d’abord cherché l’étalon de l’homme moyen, l’homme normal comme modèle pour tous, par les avancées technologiques ensuite, permettant un recueil immédiat de données multiples vous concernant et convergeant vers une recherche algorithmique, ce qui est visé cette fois, c’est d’isoler votre singularité. A chacun sa singularité fichée et normée ! Pourtant, la jouissance logée dans le symptôme résiste à tout chiffrage quel qu’il soit. La singularité, telle que nous la concevons en psychanalyse échappe à toute mesure, toute tentative de chiffrage aussi sophistiquée soit elle. Comme François Ansermet nous le démontrera lors de la plénière de PIPOL, on est à une époque d’une reconfiguration du normal et du pathologique. Mais je veux pas déflorer ici davantage son propos.

L’HB : Quelles réponse, selon vous, peut apporter la psychanalyse ?

P. B.-C.  : La pratique analytique, quant à elle, se situe hors la norme qui vaut pour tous, hors-les-normes sans cesse multipliées. Elle ne propose pas au sujet de s’identifier à l’homme normal, elle ne lui propose pas non plus de s’identifier à lui-même. Elle l’accompagne plutôt à retrouver sa marque singulière, refoulée afin que puisse se dénouer le symptôme dont il pâtit. Pour cela, elle parie sur la rencontre incarnée avec un psychanalyste pour faire advenir, l’incomparable lettre intime de chacun. Elle offre un espace et un lien inédit sur mesure, qui parie sur la rencontre des corps parlants : le transfert. Elle n’encourage pas le cynisme, « à chacun sa jouissance », car son éthique ouvre surtout sur le bien dire qui donne à chacun, au tout seul, la possibilité de réinventer, de réajuster ou renouer son lien à l’Autre.

L’HB : La portée politique du thème du Congrès s’est-elle ressentie dans les cas cliniques proposés ?

P. B.-C. : Les cas cliniques qui vont être présentés portent tous la marque de l’engagement du praticien soucieux de faire valoir l’incomparable inventivité que recèle le symptôme. Canguilhem l’avait démontré à propos des maladies qu’il considérait moins comme entrave que comme occasion d’inventer sa propre norme sur mesure, ce qu’il dénommait normativité contre la visée normalisante. Ainsi le symptôme est une réponse du sujet, une invention sur mesure à l’énigme que lui pose son existence, à charge du clinicien de savoir l’accueillir et non le corriger. C’est ce qui sera démontré lors de la journée du samedi premier juillet.

L’HB : La diversité des invités de la plénière illustre l’interpénétration de la problématique du Congrès avec les autres champs. Inversement, les invités ont-ils pu être sensibles au discours analytique ?

P. B.-C. :Nous le verrons lors de la plénière du dimanche deux juillet.

Mais je voudrais surtout mettre l’accent sur une nouveauté. Le congrès PIPOL 8 accueillera un forum européen, tenant aussi à la diversité culturelle de ses invités. Son titre : «  La montée du populisme en Europe : quelle réponse des politiques, des intellectuels et des psychanalystes ?».

Chose inédite, jusqu’ici, les psychanalystes s’étaient impliqués dans diverses actions politiques de défense et de protection des pratiques de parole des psychanalystes eux-mêmes, multipliant les contacts avec les hommes et les femmes politiques dans le souci de préserver la spécificité de leur discipline. Ce qui est nouveau, c’est l’action politique des psychanalystes et leur implication directe dans les affaires de la cité ou du monde. Ce qui n’a jamais été fait dans l’histoire de la psychanalyse. Le pas franchi par Jacques-Alain Miller et emboîté par l’École de la Cause freudienne, contrant en acte la montée au pouvoir du parti de la haine, est celui de l’engagement politique qui se poursuit après l’implication directe dans le débat électoral français. Les normes psychanalytiques ont vacillé. Déjà, après l’affaire Accoyer, quand les psychanalystes ont été amenés à sortir de leur cabinet et que les CPCT ont été créés. Aujourd’hui encore, ils sont invités à déranger la norme de la retenue bienveillante pour prendre part activement à la chose politique. Comme le dit Lacan : « Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique. Qu’il connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages.  »1

1 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits,
Paris, Seuil, 1966, p. 321.

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