Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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Rencontrer la psychanalyse à l’époque du moi mondialisé

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Conférence prononcée dans le cadre de la Journée des 10 ans du CPCT Bordeaux organisée le 30 septembre 2017 par Geneviève Cloutour-Monribot, Danièle Le Chevalier et Bruno Alivon. Cette conférence prolonge l’article de Clotilde Leguil paru dans Le Monde du 27/07/2017 dans la série « Basculement du monde ».

En dix ans, beaucoup de choses ont changé dans la civilisation. Nous sommes entrés en plein dans le siècle du « moi mondialisé », via la montée en puissance de la digitalisation du monde, de la virtualisation du lien social, de la doublure numérique de l’être. Le CPCT a été créé à une époque où Internet était déjà extrêmement développé, mais où la captation de la libido par l’univers de la Toile n’était pas encore telle. Ce qui a changé en dix ans et s’est accéléré à mon sens, c’est cette absorption de la libido de chacun par l’univers de la Toile. J’ai proposé comme titre « Rencontrer la psychanalyse à l’époque du moi mondialisé », afin de montrer que le CPCT est un lieu hors du commun en son époque, un lieu qui offre ce qui ne se trouve peut-être nulle part ailleurs, dès lors que le lieu fléché aujourd’hui pour loger sa souffrance psychique, ce sont les sites, les blogs, les forums, qui prétendent prendre en charge quelque chose de ce qui cloche pour chacun.

C’est l’ironie du monde. Là où Internet est précisément ce qui permet au mieux à la civilisation de tourner rond – puisque les données que nous y entrons deviennent des informations permettant de mieux maîtriser ensuite les masses – la souffrance, qui est précisément ce qui fait obstacle à l’ordre du monde, aussi bien en soi-même que dans la société, se voit récupérée afin de se loger elle-même dans ce lieu ouvert et transparent.

Le CPCT est donc un lieu Autre et à part, et pour autant lui aussi ouvert à tous, quand il reste des places… Mais ce n’est pas un lieu ouvert à tous sur le mode du « mettons en commun notre souffrance et nos symptômes ». Il s’agit plutôt d’un lieu dans la cité qui fait une place au « hors du commun ». Les psychanalystes qui y travaillent bénévolement y donnent quelque chose : du temps, de la présence, des mots, pour permettre à celles ou ceux qui souffrent de rencontrer un discours qui ne soit ni celui de la médecine, ni celui de la psychiatrie, ni celui de la psychologie. Un discours pour une clinique « hors-les-normes » – pour reprendre le titre du dernier congrès de l’Eurofédération de psychanalyse – un discours qui donne une valeur à ce qui ne va pas et ne cherche pas à le faire disparaître ou à en retirer une jouissance.

Le XXIe siècle, siècle du « moi mondialisé »

Car tel est le climat actuel, qui s’est toujours plus accentué depuis 10 ans. D’un côté, la souffrance est de plus en plus considérée comme devant être abordée comme un disfonctionnement qui pourrait être corrigé, c’est-à-dire qu’elle en appelle à une normalisation, d’un autre côté, se répandent sur la Toile des sites, des forums de discussion, de blogs où la souffrance cherche à se partager avec tous, soit à se faire reconnaître, à partir d’un symptôme qui ferait lien social : il existe ainsi des sites où se rendent les anorexiques, des ana blogs, où il est possible de se répandre et de se déverser, là où le discours de la science ne veut rien savoir du symptôme. Ces sites profitent en quelque sorte de la forclusion du sujet dans le discours médical et psychiatrique, dans le discours bureaucratique de la santé mentale en somme, pour gagner en popularité, et donnent l’illusion aux sujets qui souffrent d’un symptôme qu’ils vont pouvoir, en le partageant avec d’autres, mieux « vivre avec ». Certains psys, pas nécessairement psychanalystes d’ailleurs et plutôt psychothérapeutes le plus souvent, vont jusqu’à considérer qu’on peut faire des consultations en ligne et que du moment qu’il y a le temps et l’argent, la rencontre peut avoir une valeur psychothérapeutique.

Ce que j’appelle donc le « moi mondialisé », c’est ce nouveau mode de mise en commun sur la Toile, de l’image que l’on se fait de soi-même, ou des souffrances qui sont liées à cette image. Si l’on se réfère à Freud et à Lacan, on peut définir le moi à partir d’un investissement libidinal, d’un quantum de libido, qui va et vient entre le moi et l’objet. Jacques-Alain Miller dans ses paradigmes de la jouissance, a défini le moi dans le premier enseignement de Lacan à partir de cette jouissance imaginaire, jouissance prise dans l’image de son propre corps, « imaginarisation » de la jouissance.

On peut opposer cette dimension du « moi mondialisé » aujourd’hui, c’est-à-dire cette mondialisation de la jouissance imaginaire, avec la rencontre qui est faite au Centre Psychanalytique de Consultation et de Traitement : bien qu’étant une offre faite à tous, elle n’est pas de l’ordre d’un pousse-à-la jouissance en commun, elle n’est pas de l’ordre d’un lien social qui repose sur un narcissisme de masse. Ce « Mitsein », cet « être avec », n’est pas celui que proposent les psychanalystes du CPCT. La rencontre au CPCT est de l’ordre d’une rencontre rendue possible avec son propre « Je », à partir de l’expérience qui sera faite d’un certain rapport à la parole. Le paradoxe du CPCT, c’est qu’il est une offre fait à tous, ou plutôt à chacun, mais que cette offre est aussi celle de s’arracher au discours du « pour tous » et de s’autoriser à aborder sa souffrance à partir d’une parole singulière. Dans un contexte de civilisation où la promesse qui nous est faite, c’est que l’on pourra, sans sortir de chez soi, et de la même façon que l’on gère son compte en banque en ligne, faire une consultation en cliquant sur un item qui donnera accès à une écoute on line, le CPCT fait figure d’exception et surtout de lieu hors norme. Donc, en dix ans, beaucoup de choses ont changé dans la civilisation et cela ne cessera de s’accélérer.

Que rencontre alors un patient au CPCT ? En quel sens le discours dont il fait l’expérience est-il excentrique, au sens littéral, de décentré du discours courant qui prend en charge le malaise dans la civilisation en lui ôtant sa dimension singulière ? Un patient au CPCT rencontre un discours qui éveille en lui un désir d’en savoir plus. Il rencontre donc un discours qui ne vient pas colmater la faille du sujet, la brèche par où la souffrance tente de se faire reconnaître comme un symptôme qui dit « Non » à quelque chose, mais il rencontre un discours qui donne une valeur à cette faille. Du même coup, il rencontre un discours qui crée du manque, du manque de savoir. Le consultant et le praticien ne sont pas dans la position d’un psychothérapeute on line qui apporterait un soutien ou des conseils mais dans la position analytique de celui qui rend possible un désir de savoir. Quelque chose de socratique s’y produit donc : là où le patient arrive avec un savoir sur sa souffrance – je pense à un patient qui considérait qu’il était avant tout victime des normes de genre – il découvre qu’il y a du savoir qu’il ne sait pas, du savoir qui ne se sait pas. Il découvre qu’il peut choisir la dimension du « Je ».

Le CPCT est donc un lieu dépaysant relativement à la souveraineté de la modalité communicationnelle sur la Toile. Dans un monde où tout semble se dire et se montrer, il est aussi possible de rencontrer un partenaire à qui l’on peut dire justement ce qu’on ne sait pas, ce qui n’avait jamais encore été dit, et ce qui se montre sans qu’on le sache. La fonction de l’accueil de la parole au CPCT contribue à introduire le sujet à un autre rapport à lui-même que celui qui est proposé par les normes sociales.

Ce rapport à sa parole que l’on rencontre au CPCT subvertit deux dimensions : celle du narcissisme, toujours davantage au premier plan dans le monde virtuel, celle de l’inféodation aux normes sociales, fûssent-elles les plus avant-gardistes et les plus révolutionnaires en apparence. C’est un rapport à un Autre qui peut donner, comme Lacan le disait, la réponse qu’on n’attend pas, ce qui n’a rien à voir avec la réponse et le commentaire qui juge, qui évalue, qui note. C’est une réponse qui revient au sujet comme venant de son propre message. C’est une réponse qui fait surgir en un point inattendue la dimension du sujet. La valeur de la parole dans l’expérience analytique, son statut hors du sens commun, sa coloration singulière si étrangère à l’effet de la conversation courante et au bla-bla-bla dont le flux ne cesse pas sur les réseaux sociaux peut alors être expérimentée au CPCT dans le cadre de cette rencontre.

Le « moi mondialisé » et le discours du maître

Cette mondialisation du moi travaille donc dans le sens de ce que Lacan avait appelé « le discours du maître ». Car cette absorption de la libido par l’univers du narcissisme de masse témoigne en même temps d’un effort éperdu de maîtriser quelque chose de son image et de sa souffrance. Dans le Séminaire XVII sur L’envers de la psychanalyse, Lacan notait que le désir de savoir n’a rien à voir avec le désir du maître. Il disait ainsi que le maître ne désire rien savoir, il désire que ça marche.

A minima, la rencontre avec l’analyste au CPCT peut avoir cet effet qui compte dans une vie : rencontrer un Autre qui n’est pas un maître, qui n’est pas dans la position de vouloir que ça marche, de vouloir guérir, de vouloir résoudre rapidement le symptôme ; rencontrer un Autre qui est simplement dans la position de transformer le rapport du sujet à ce qu’il dit, et donc finalement de faire surgir la dimension subjective jusque là absente des dits du patient, la dimension de l’inconscient. En ce sens, Lacan considérait que le discour de l’analyste « doit se trouver à l’opposé de toute volonté, au moins avouée de maîtriser1« .

Le CPCT est donc une offre faite dans la cité de saisir un kairos, celui de s’arracher à un discours du maître, et de faire la rencontre d’un autre discours. Les plus révoltés ne sont d’ailleurs pas toujours ceux qui sont les plus à même de saisir cette occasion. Il s’agit là d’un désir profond de savoir et lorsqu’il y a refus de savoir, il n’y a pas non plus à vouloir convaincre. Nous n’avons en ce sens aucune obligation de résultat et heureusement.

Le CPCT offre donc d’abord une rencontre autre, là où les sujets sont bien souvent pris dans un discours qui soude les identifications. C’est ainsi que Jacques-Alain Miller définissait l’identité, comme une soudure de l’identification. Philippe Lacadée dans l’entretien qu’il a donné dans le cadre de la préparation de cette journée, évoque le CPCT comme un lieu Alpha, selon le terme que Jacques-Alain Miller avait proposé. Ce lieu Alpha, qui est le lieu d’un commencement de quelque chose, est aussi un lieu qui n’est pas, nous rappelle-t-il, un lieu d’écoute, mais un lieu de réponse « un lieu où le bavardage prend la tournure de la question et la question la tournure de la réponse ». Catherine Lacaze-Paule a souligné elle aussi cette dimension de lieu de réponse à laquelle j’ai été sensible. Cette définition du lieu Alpha me semble tout à fait précieuse pour rendre compte de ce qui est proposé au CPCT mais aussi de ce qui a changé en dix ans. Car cette réponse n’est pas pour autant une solution, ni un conseil, ni un soutien. Un lieu où le bavardage prend la tournure de la question est un lieu qui aujourd’hui est hors du commun. Le CPCT est un lieu où non seulement le bavardage prend la tournure de la question, mais où peut se dire, comme dans une analyse, ce qui de la souffrance ne se partage pas, et avec personne.

Alors que les nouvelles technologies captent le psychisme de chacun et absorbe la libido de tous, changent le statut de la parole et du langage, celui de l’intimité et du secret, celui de l’image et du récit de soi, le lieu Alpha me semble donc prendre une valeur d’autant plus subversive. Au CPCT, nous ne sommes pas dans la dimension du « ne cesse pas », celle de l’absence de coupure et de discontinuité qui caractérise aussi la sociabilité en ligne, puisque le temps est compté, c’est sous le versant de ce comptage que quelque chose viendra peut-être à être cédé. Le hors du commun par rapport aux nouvelles normes de vie contemporaine est donc porté par la rencontre d’un discours qui apporte la réponse qu’on n’attend pas et par la rencontre d’un lieu où quelque chose du temps a à se logifier, se découper, se boucler.

La durée limitée du traitement a donc une fonction essentielle. De prime abord, elle peut être interprétée par les patients comme une durée qui vaut en même temps promesse de résultats – certains patients se présentent en disant qu’ils ont choisi de s’adresser au CPCT plutôt que de faire une analyse qui s’éternise dans le temps parce qu’il n’y a que 16 séances. Or cette durée limitée est en réalité rencontre avec un horizon de perte et de manque. Le partenaire CPCT ne sera pas là pour toujours. On ne s’installe pas avec lui dans un confort qui fait que l’on pourra toujours quand cela nous chantera, gratuitement et tout en ayant parfois manqué des séances, faire appel à lui. Là où la gratuité pourrait installer le sujet dans un infini où il n’a rien à perdre, la durée limitée du traitement met à l’horizon la dimension de l’assomption de la perte. Chaque séance compte, car bien que gratuite, il n’y en a que 16. Que le traitement ne dure que 16 séances permet de faire l’expérience d’un questionnement autour d’un point de souffrance, en l’envisageant comme une occasion à saisir sur le champ, et non pas comme une offre sous les espèces de l’éternité qui permettrait de repousser à plus tard le moment de dire. Le temps a donc cette fonction d’instituer un rapport à la perte, sans doute aussi à l’angoisse et au désir. Le temps, en tant que temps qui compte, confère une valeur éthique à la rencontre.

A l’envers de l’Autre de la Toile, la réponse du psychanalyste

Le psychanalyste à l’époque du moi mondialisé est d’autant plus subversif qu’il se présente à l’envers de l’Autre de la toile devenu le destinataire de la souffrance humaine. Il n’est pas un Autre qui juge, qui émet des opinions, qui donne des conseils, qui like ou qui don’t like. C’est un Autre qui ne porte aucun jugement sur ce qui est dit, et par là même autorise celui qui parle à dire ce qu’il ne comprend pas. Le psychanalyste du XXIe siècle se distingue en ceci du destinataire anonyme de la mondialisation en ce qu’il n’est pas un Autre qui veut jouir de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. A l’ère du moi mondialisé, on peut considérer que cet Autre capable d’entendre sans juger ni jouir est nécessaire, car l’accélération de l’exigence de jouissance participe à la montée en puissance de l’angoisse.

Cet Autre là s’interesse à ce qu’il y a de plus singulier dans la parole de celui qui s’adresse à lui. Lacan le disait élégamment dans le texte fondateur de son enseignement, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse. Que veut-on dire quand on considère que l’on parle le même langage qu’un autre ? On signifie par là, non pas qu’on parle avec lui la langue de tous, mais que l’on se rencontre ensemble dans une langue particulière. La psychanalyse fait ainsi exception dans le paysage de la communication mondialisée en continuant de faire exister cette langue particulière qui est celle de l’inconscient de chacun. Cette exception peut se rencontrer au CPCT pour une durée limitée dans le temps.

Pour conclure, je dirai que là où sur la Toile, la souffrance s’adresse à un Autre anonyme dont il est attendu une réponse qui ne vient jamais, au CPCT, la souffrance s’adresse à un Autre incarné qui donnera réponse qu’on n’attendait pas.

1 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Champ freudien, Seuil, 1991, p. 79.

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