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Que se passe-t-il à presque dix-sept ans ? – À propos de la conférence de P. Lacadée

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Le 27 février 2016, le laboratoire « Grain d’sel » du Centre Interdisciplinaire sur l’Enfant de Metz accueillait Philippe Lacadée pour une conversation inter-laboratoires suivie d’une conférence. L’argument proposé par Philippe Lacadée était le suivant : « Que se passe-t-il à presque dix sept ans ? […] Qu’en est-il au XXIe siècle là où les temps modernes offrent des nouvelles modalités de lien social réactualisant les questions essentielles des adolescents en ne leur offrant pas toujours la possibilité de bien situer ce qui peut leur poser problème ?»1.

Un passage de cette conférence aux accents rimbaldiens a particulièrement retenu mon attention : « Rechercher le lieu et la formule2 où être identifié, rechercher son nom de jouissance, faute d’avoir rencontré un non de jouissance ruineuse surgie au moment de la puberté, reste ainsi la quête centrale de l’adolescence. »3 Je profitais de l’occasion pour relater une courte vignette à propos d’un collégien d’une classe de sixième qui n’a pas attendu dix-sept ans pour trouver son lieu et sa formule, même si ce fut de manière fragile et transitoire – comme l’est toute création. JT est un élève épinglé des signifiants « agité » et « perturbateur », qui n’ont comme effet que de l’agiter encore plus. Pendant mon cours d’arts plastiques il sollicite énormément l’attention, se déplace constamment, parle à tort et à travers… Bref, comme s’en sont plaint dans un style très branché sur la pulsion ses camarades excédés au bout de quelques semaines : « Monsieur, il nous emmerde ! »

Jusqu’au jour où JT me propose en début d’heure de rebrancher un câble informatique débranché et d’allumer à ma place l’ordinateur et le vidéoprojecteur dont je me sers habituellement à mon bureau. Pendant que je fais l’appel il démarre une session à son nom, branche la clé USB que je lui confie et ouvre les documents à projeter à la classe. « Et voilà, vous voyez, je suis assistant ! » Si, après l’avoir remercié, je l’autorise à rester à côté de moi pour se servir de l’ordinateur à des fins de créations graphiques, je lui signifie cependant qu’il ne restera pas toujours à cette place. Depuis qu’il travaille à mes côtés j’accepte également qu’il dessine parfois au tableau plutôt que sur support papier.

Après tout certains sont accompagnés par des Auxiliaires de Vie Scolaire, d’autres ont des prothèses auditives ou des appareils de transcription ou des cannes… Pourquoi JT n’aurait-il pas un ordinateur ? C’est une aide pour lui, ce que Philippe Lacadée nomme joliment « point d’où l’adolescent peut se voir digne d’être aimé »4, d’où s’ancrer également dans l’espace. JT ne part dès lors plus à la dérive avec la volonté d’accrocher l’écoute et les regards. Il a donc su trouver son lieu et sa formule que j’ai pu et su accueillir. Jusqu’au jour où un assistant d’éducation est venu le chercher en classe pour cause de courriel anonyme et insultant envoyé à l’administration depuis l’ordinateur …

Philippe Lacadée a évoqué la manière dont la psychanalyse, d’une manière nouvelle, a éclairé le moment de la puberté « que Freud rendait équivalente au fait de percer un tunnel des deux côtés à la fois, et de le traverser. Donc, un trou dont une extrémité perce l’autorité, le savoir, la consistance de l’Autre parental, de ses idéaux et l’autre extrémité perturbe le vécu intime du corps de l’enfant, venant faire trou dans son image corporelle et son existence d’enfant. Un tunnel où s’opère une déconnexion pour le sujet entre son être d’enfant et son être d’homme ou de femme à venir.»5 Cet entre-deux, que Jacques-Alain Miller définit comme un moment de « mystère douloureux qu’est le sujet pour lui-même »6, est celui où l’adolescent doit tenter de dire ses sensations nouvelles, inventer un nouage entre le corps et les mots et renoncer pour cela à une certaine part de jouissance. Dans l’urgence, en proie à « l’insécurité langagière » au bord du vide créateur, « il peut loger cette jouissance du corps, par un usage de la langue, sous le mode de l’injure ou de l’insulte »7. Une autre anecdote m’est revenue depuis à ce propos – reste d’un ratage où je n’ai pas su me faire lieu d’adresse d’une formule percutante.

Kâli, adolescente en classe de troisième, a des capacités certaines mais reste l’objet d’une vive agitation qui la déborde, à l’image du volcan évoquée par sa mère lors d’un entretien avec sa professeure principale. Elle a en effet bien du mal à se positionner au collège par rapport à ses interlocuteurs. Elle questionne les limites et traite parfois les adultes d’égal à égal tout en restant du côté des ses camarades qu’elle amuse et séduit par son comportement, une manière de jouer sur les deux tableaux, un pied de chaque côté du tunnel évoqué par Freud. Lors d’un cours d’arts plastiques où j’étais particulièrement excédé par le comportement de cette élève frondeuse parmi d’autres, je me suis mis à élever la voix pour la tancer vertement au bord du cri. Un mot en appelle un autre… jusqu’à l’insulte qui fuse : « Il a ses règles ou quoi ?! ». Sous l’effet de l’ire, je passe à l’acte : mise en place immédiate d’un protocole d’exclusion de cours – « Dehors ! ». Sur l’instant je n’ai pas entendu toute l’ironie que pouvait recéler sa formulation prise au pied de la lettre, cette ironie des adolescents qui selon Philippe Lacadée « met en question le savoir de l’Autre, face au tout pouvoir de la sensation nouvelle à laquelle ils tiennent »8. Dans ce dialogue de sourds – la règle opposée aux règles – je me trouvais également renvoyé. Renvoyé, d’une part à mon trop de sérieux de censeur bêtement identifié à sa fonction et à « l’horreur de sa jouissance à lui-même ignorée »9, d’autre part à mon angoisse de castration et au réflexe de défense mis en place face à l’irruption de la différence sexuelle venant faire trou dans le réel : « Cachez ce sang que je ne saurais voir ! »10. Philippe Lacadée parle à ce propos de « crise de la langue articulée, S1-S2, liée de structure à ce trou dans le réel », d’un signifiant « tout seul » qui, « directement branché sur la pulsion peut alors se déchaîner, et perturber le lien à l’Autre. L’adolescent préfère s’assurer de son S¹ tout seul qui noue directement son corps à sa pensée, c’est ce qui montre les points d’impact du dire sur son corps, ce dont il fait un usage de jouissance en ne s’articulant plus au corps de l’Autre de la langue […]»11.

Comment faire alors pour échapper à la sidération, mettre du jeu entre les Je et articuler mon corps à la langue de l’Autre? Lorsque je fus informé du passage à venir de Kâli en commission disciplinaire en raison de ses nombreux écarts de conduite, j’essayai de rattraper ma bévue en donnant au signifiant tout seul une chance d’essaimer. J’adressai un courriel à mes collègues ainsi qu’à la direction du collège : « […] Kâli sait faire preuve d’humour, j’en aurais volontiers ri avec elle : ce genre de « bon mot » est à réserver au cercle des intimes ou à mettre à profit dans un cadre adéquat. Ce signifiant « règles » est des plus intéressants : témoin du passage de l’enfance à l’adolescence et marqueur d’un questionnement sur la sexualité des grands et notre commune finitude, règles du jeu, de l’art, règles de conduite définissant ce qui est conforme aux usages… Jouer avec les mots est déjà une manière de se les approprier et d’en discerner les sens par l’équivoque. Ce que Kali a très bien su faire lors d’une séance d’arts plastiques autour de l’œuvre de René Magritte et du sens des mots chez cet artiste surréaliste : cette fois-ci dans un cadre approprié. Ce qui a eu un effet drôle et apaisant ce jour-là. […] ». Temps de reprise, temps pour comprendre qu’un excès de jouissance m’avait laissé hors discours et qu’il restait à ma charge, après coup, de le cerner par l’écriture pour en transmettre quelque chose.

  1. Lacadée Ph., Que se passe-t-il à presque dix-sept ans ?, conférence au Grand Grenier des Récollets de Metz, 27 Février 2016.
  2. Rimbaud A., « Vagabonds », Œuvre-Vie, édition du centenaire établie par Alain Borer, Arléa/Le Seuil, 1991.
  3. Lacadée Ph., Que se passe-t-il à presque dix-sept ans ?, op cit.
  4. Ibid.
  5. Ibid.
  6. Ibid.
  7. Ibid.
  8. Ibid.
  9. Freud S., L’Homme aux rats, Journal d’une analyse, (1909), Paris. PUF, 2000.
  10. Schaeffer J. : « Le fil rouge du sang de la femme », article en ligne : http://www.spp.asso.fr/wp/?p=2486.
  11. Lacadée Ph., Que se passe-t-il à presque dix-sept ans ?, op cit.

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