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ACF, Hebdo Blog 108

Pourquoi la psychanalyse est concernée par le chaos qui nous entoure

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Pour ouvrir cette Journée, je me suis inspiré d’un propos fort de Jacques-Alain Miller prononcé à Madrid il y a à peine quelques semaines, qui arrive à point nommé, tellement il exprime le cœur de ce qui nous convoque ici aujourd’hui : « Penser que la psychanalyse est exclusivement une expérience d’un par un, une expérience intime échappant au chaos, au malaise qui prévaut au dehors, est une erreur.(1) » Il s’est passé ces derniers temps des choses suffisamment alarmantes dans notre monde et dans notre pays, pour que nous nous sentions obligés, en tant que psychanalystes, à sortir des observatoires de nos Écoles – considérées jusqu’à alors comme refuges contre la malaise dans la civilisation – afin d’interroger à nouveaux frais notre façon de nous positionner face au chaos du monde.

Nous avons décidé de préparer cette Journée dans les mois qui ont suivi les attentats de novembre 2015 à Paris, prenant acte du fait que ceux-ci marquaient un avant et un après. Puis il y a eu d’autres événements plus récents, pas sans rapport avec les premiers, notamment en politique, qui ont provoqué chez certains analystes une envie de se mouiller et de s’impliquer d’une façon nouvelle. C’est l’effet de réveil provoqué par l’imminence d’un réel : celui de l’élan pris par l’extrême droite, de l’étendue de sa banalisation, et de sa place de plus en plus décomplexée et puissante dans notre pays. Il y a sans doute des raisons à ce qu’aujourd’hui, pour faire barrage à la possibilité qu’un parti raciste et haineux gouverne notre pays, ce soient des psychanalystes qui se lèvent, fermement, pour dire : « non ». C’est une question brûlante et délicate à la fois, que celle de la bonne manière de s’impliquer dans la pagaille du monde à partir du discours analytique, tout en protégeant ces lieux fragiles qui sont les Écoles de psychanalyse.
L’un des éléments déterminants qui m’a fait préférer l’orientation lacanienne à celle de la psychanalyse de l’orthodoxie de l’International Psychoanalytic Association, à laquelle j’avais été formée quatre ans durant dans une faculté d’Amérique Latine, fut la découverte de la conception du sujet de l’inconscient par Lacan : comme dépendant de ce qui se déroule au lieu de l’Autre, cet Autre étant le lieu-même de la parole, celle des proches qui élèvent l’enfant, aussi bien que celle articulée dans le discours circulant dans civilisation qui l’a vu naître. J’avais été formé à la représentation d’un inconscient sous forme de cave ou de couche géologique archaïque et enfouie, imperturbable quoiqu’il se déroule à la surface, protégé par un processus primaire atemporel, ayant sa propre logique… et voilà que découvrais avec Lacan un inconscient résolument branché sur l’Autre, connecté avec le monde, et carrément affecté par ce qui lui vient de ce lieu de l’Autre qu’est la parole. Les concepts majeurs d’inconscient, pulsion, désir, fantasme, symptôme, se révélaient tout à coup, non pas des instances intra-psychiques closes sur elles-mêmes, mais dépendantes de la percussion, de l’effraction de la parole, sur nos corps. Les conséquences de vivification sur une pratique analytique dangereusement ritualisée et momifiée, auxquelles ouvrait cette nouvelle perspective, étaient juste énormes.

Lacan a noué très fortement ces deux dimensions, celle du sujet et de l’Autre qui l’entoure, par un lien qu’il appelle extimité, de telle sorte que l’Autre en moi, à moi-même ignoré, est l’un des noms de l’inconscient. Depuis Freud et son inquiétante étrangeté, nous savons que cet Autre nous est étranger et familier à la fois. Ce qui se présente à nous comme la donnée la plus familière, la plus proche, nous apparaît soudain, lors d’une vacillation subjective, comme méconnaissable et effrayante. De même, nous sommes surpris quand nous découvrons en nous, ces choses que nous croyions les plus lointaines. L’approche psychanalytique de la haine relève de la même topologie, car elle dévoile aussi le lien intime avec cette altérité à soi-même ignorée et plus exactement avec le rejet de celle-ci : nous détestons chez l’Autre des points de jouissance qui nous appartiennent et nous restent obscurs, des zones de nous-mêmes qui nous font horreur. C’est pour cela que l’horizon psychanalytique du traitement de la haine commence par une invitation à une reconnaissance de sa propre opacité, cette zone dont Freud pouvait dire, à propos de ces rêves habités par des scénarios méchants, que nous sommes, en tant qu’auteurs du script, responsables.

Lacan a forgé une formule lumineuse pour dire combien cette connexion du sujet et de l’Autre relève, non pas d’une quelconque application de la psychanalyse au social, mais se trouve au cœur même de la psychanalyse pure. C’est ce qu’il appelle « l’œuvre du psychanalyste », laquelle a pour condition cette longue « ascèse subjective » qu’est une analyse, œuvre qu’il définit dans ces termes : « Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique. Qu’il connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages »(2). C’est une boussole précieuse que celle-ci qui nous propose de tenter de nous orienter dans le chaos du monde, non pas à partir d’une distinction entre normal et pathologique, mais en prenant acte de l’inéluctable malentendu et de nos efforts infinis de conversation pour vivre avec.

Le psychanalyste orienté par l’enseignement de Lacan n’est pas enfermé dans la bulle de son cabinet, menant une pratique réglée comme du papier à musique, calée sur l’horloge de la durée immuable de ses séances. L’analyste orienté par Lacan ouvre les fenêtres et pousse les portes pour prendre la mesure de l’incidence possible du tranchant de son discours dans le désordre du monde. Et sa lecture sera d’autant plus lucide s’il est lui-même averti de cette fenêtre intime qui s’appelle le fantasme, qui a pour fonction de mettre entre nous et le réel toute une série d’écrans et de boucliers, prenant la forme d’un ne rien vouloir savoir, pour mieux nous tenir à l’écart du réveil.
Freud lui-même a mis au centre de sa Psychologie des Masses, ce nœud entre le sujet et l’Autre, en faisant s’équivaloir psychologie individuelle et collective, hypnose et hainamoration à deux dévoilant la même structure, les mêmes ressorts que les phénomènes de fascination collective à très grande échelle. En pleine ascension du nazisme, Freud a dépeint comme personne, la capture des sujets un par un, reliés autour d’un même et sombre objet et situant à l’horizon un funeste Idéal.
Le malaise dans la civilisation d’il y a cent ans n’est plus le même de nos jours, et le déclin de l’ordre symbolique avec ses repartitoires solides, tout comme les bannières idéologiques qui ont commencé à décliner avec la chute du mur de Berlin, ne se sont pas accompagnés de l’apaisement que les plus optimistes attendaient depuis 1968. Dans ce nouveau monde de la fin du XXème siècle, la guerre civile et son horreur génocidaire éclatent en Yougoslavie au lendemain de la dissolution de l’URSS et trois ans après c’est au Rwanda qu’un peuple est décimé avec un acharnement inouï en quelques semaines. La toile du Net commence à se tisser sur la planète et le développement des marchés communs se transforme à la vitesse de l’éclair en globalisation.
Les combats des droits entamés par les mouvements féministes, suivis par les dites minorités sexuelles depuis les années soixante-dix, parviendront à de nombreuses conquêtes dans un monde où modes de jouissance, styles de vie pluriels, autrefois considérés comme pervers, trouvent peu à peu une certaine reconnaissance.
Mais l’entrée dans le XXIème siècle dévoile combien le déclin de la fonction paternelle et la percée du discours de la science dans le champ du vivant, s’accompagnent du surgissement des nouveaux visages de la ségrégation particulièrement coriaces. Retour rigoriste et nostalgique aux discours du fer d’antan, ont le vent en poupe. À la reconnaissance du droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, répondent des mouvements comme la Manif pour Tous et Sens Commun. À l’appauvrissement des pays jadis riches par un capitalisme boursier et financier out of control, et aux mouvements sans précédent des migrants fuyant guerres et famines, répondra la vague des replis identitaires des extrêmes droites en Europe et en Amérique. Aux bouleversements politiques du Proche Orient, provoqués par l’invasion de l’Irak par les USA, répondra une guerre fratricide sans merci entre les branches de l’islam sunnite et chiite, qui embrasera d’abord le monde arabe avant de s’étendre sur l’Occident dans un incendie qui est maintenant parmi nous de la façon la plus brutale qui soit.
L’État Islamique avec sa nouvelle religion et sa nouvelle terreur, marque une discontinuité parmi les discours prônant l’extrémisme violent, même d’avec Al-Qaida, car Daesh ne se contente pas de s’attaquer à l’impérialisme américain : il se veut globalisé, réticulaire, délocalisé, hyperconnecté, frappant l’ennemi de l’intérieur, mais surtout, il prône un discours fondamentaliste invitant les vrais croyants à rejoindre le Djihad.
La nouvelle fascination produite par ce discours où la dimension nihiliste et sacrificielle est au devant, est l’une des énigmes que cette Journée a voulu explorer. Olivier Roy le dit ainsi : « Ce qui est nouveau, c’est l’association du terrorisme et du djihadisme avec la quête délibérée de la mort »(3).
Et même si un connaisseur comme le sociologue Farhad Khosrokhavar considère aussi que ce retour de religieux comporte « une dimension inédite de ce phénomène dans son caractère massif chez eux qui se réclament de la mort sacrée (le martyre) pour promouvoir un type de lutte et défendre des enjeux qui paraissaient dépassés par les progrès des Lumières », il fait néanmoins l’hypothèse selon laquelle « À cela s’ajoute la disparition du monde bipolaire où l’idéologie jouait un rôle essentiel d’un côté comme de l’autre, l’islam assumant désormais en partie le rôle dévolu aux utopies de salut collectif ». Olivier Roy n’est pas de cet avis et son dernier ouvrage Le Djihad et la mort met en avant justement l’absence de toute dimension utopique ou idéaliste à la différence d’autres causes de l’extrême violence de jadis, au profit de la dimension sacrificielle du plus grand nombre des victimes et de soi-même.
Quel que soit le terrain où nous exerçons, nous avons affaire aujourd’hui à une nouvelle clinique de la pulsion de mort, à un état particulièrement aiguë, car nous savons combien la bascule vers l’extrémisme violent se fait par la rencontre avec des images et un discours où le sujet est capturé par l’effectuation d’un acte de barbarie, qui est en soi, un pur accomplissement qui ne connaît pas le doute. Quel que soit le nom auquel se fait l’offrande, Dieu, Oumma, Paradis, ce que nous savons c’est que le corps du sujet est aspiré, littéralement, pour un nouvel absolu, un astre noir qui brille plus que tout. Eric Laurent(4) lors du débat à Bruxelles il y a deux ans, avec Fethi Benslama, avait attiré notre attention sur le fait que nous ne sommes plus ici dans une clinique de la quête de l’Idéal mais dans celle d’une nouvelle jouissance. L’Un compact, impitoyable et hors dialectique du Dieu de Daesh n’est pas le trait de l’Idéal ouvrant un horizon désirant au sujet. Fort probablement Eric Laurent fera résonner cette dimension du corps, à l’ère de la société des frères et de leurs manifestations que Jacques-Alain Miller il y a deux ans nous a invité à considérer comme la « nouvelle alliance de la pulsion et de l’identification »(5).
Nous verrons au cours de cette Journée que ces nouvelles manifestations de la violence extrême ne recouvrent qu’une partie des pratiques ségrégatives et que bien d’autres relèvent de l’angoisse provoquée par un monde où tout tangue sans points de capiton. Une angoisse qui fuse comme jamais via les vases communicants d’un monde qui partage tout et tout de suite. Nous avons voulu cette Journée aussi plurielle que ces nouveaux visages de la ségrégation et c’est la raison pour laquelle la clinique aura une place très importante. Expériences de terrain en institution contre la pente ségrégative, enseignements de la clinique contemporaine des addictions, action de prévention du basculement vers les extrémismes violents, traversée des identités et traitement de l’intime de la ségrégation dans l’expérience psychanalytique. Quelques surprises viendront aussi scander la Journée ainsi qu’un cocktail convivial à la fin, car aborder ces sombres sujets n’est pas incompatible avec une élaboration dans le gai savoir.

Avec ces propos je déclare cette journée ouverte.

Ce texte a été prononcé pour ouvrir la Journée de l’Envers de Paris, qui s’est tenue le 10 juin sous le titre « Les nouveaux visages de la ségrégation ».

1 Miller J-A., « Conférence de Madrid », Lacan Quotidien, N° 700, mai 2017.

2 Lacan,J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Le Seuil, 1966, Paris, p. 321.

3 Roy O., Le Djihad et la Mort, Seuil, Paris, 2016, p. 8.

4 Laurent E., « Jouissance et radicalisation », Lacan Quotidien 528, juillet 2015.

5 Miller J-A., « En direction de l’adolescence », La Petite Girafe.

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