Symptômes et délires du monde

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Poutine d’airain

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Nul ne doutera qu’il existe dans le monde un nombre de langues nationales, régionales ou locales. Il convient cependant de ne pas oublier lalangue propre de la subjectivité de chacun, mais aussi celle du symptôme, du réel, de la clinique. Celle-ci ne sera entendue et avec elle, le sujet dans sa singularité, qu’à travers l’analyste. Pour des sujets dans l’errance, souvent en difficulté, s’adressant aux services sociaux, rencontrer quelqu’un qui parle la langue du pays d’origine et celle de l’inconscient, c’est donner un au-delà aux questions de survie : lui permettre d’advenir à lui-même. C’est ainsi que l’on se laisse enseigner dans ce texte, sur l’histoire d’un homme, pendant longtemps sans histoires, un petit homme ordinaire. Négligé par l’Autre social, il en devient extraordinaire. Il se met à interpeller la puissance politique, et, dans le même mouvement, le monde devient pour lui menaçant. Fuyant alors son pays, il est en France néanmoins figé, paralysé. L’analyste lui offre un lieu réel où son maitre trouve sa place, un lieu de la réalité protégé de la méchanceté du monde ; enfin, un lieu où il construit sa vie. Francesca Biagi-Chai

 

À ciel ouvert

 Une phrase, « à bas Poutine, Russie Unie[1] au tribunal », est apparue de nulle part ce funeste matin d’octobre 2009 sur un trottoir en face de la mairie, à ciel ouvert, au sens littéral du terme. Un défi au Seigneur-même qui regarde d’en haut « les fils des hommes ».

Ensuite les événements s’enchaînent comme dans un film. Le 2 octobre, il est convoqué au commissariat de police. Au début il est interrogé par un « bon flic ». L’agent lui suggère de plaider coupable et d’assumer la responsabilité de l’énoncé illicite. Tout en niant en bloc, il chiffonne la photo du slogan et la jette dans la poubelle. Alors on l’envoie chez un « mauvais flic ». Celui-ci lui met les menottes et le menace avec un pistolet. Face à l’intransigeance de l’appréhendé, le « mauvais flic » le met dans une cellule avec de vrais criminels pour qu’ils le « sodomisent ». Il est terrassé et veut cesser d’exister. On le jette derrière les barreaux où il se fait cracher dessus, reçoit des coups de pied sur le corps et la tête. Après des heures de brimades, il s’évanouit.

Quand il ouvre les yeux, il voit un médecin se penchant sur lui avec une seringue. Bientôt il sera libéré et il se rendra chez lui accompagné par sa femme. Or une partie de lui est restée incarcérée au commissariat de police. Pour se retrouver lui-même, il devra partir en long voyage…

Les âmes mortes[2]

 Avant le 2 octobre 2009 l’existence du protagoniste de notre histoire était tout à fait ordinaire, un mécanisme bien réglé, pourrait-on dire. Plombier par vocation, il passa la plupart de sa vie sous terre à réparer des tuyaux d’égout. Il n’eut jamais d’amis. À vrai dire, il n’en eut pas besoin car il méprisait ses semblables. Il avait son petit monde à lui où il était le maître légitime. Cet univers consistait en sa propre personne, ses livres d’histoire, sa femme et son chat. N’étant pas quelqu’un de sentimental, il était plus attaché à son chat qu’à son épouse dont la place aurait pu être occupée par quelqu’un d’autre sans trop de peine pour lui. Son partenaire aurait dû satisfaire à la seule condition d’être inférieur à lui.

Avec une pointe d’ironie, il se caractérise comme un « petit homme sans importance ». Le personnage du « petit homme » (malenki chelovek) apparaît dans la littérature russe au début du XIXe siècle ; c’est l’un de ces héros principaux qui traverse les grandes œuvres de Pouchkine, Gogol, Dostoïevski. Malenki chelovek, c’est l’ordinarité même : un homme creux, sans qualités, dont les ambitions se cantonnent à « se faire plus petit qu’une fourmi ». Mais il y a un moment où le héros s’éveille en lui. Ainsi, Eugène, ce « pauvre dément » du fameux poème de Pouchkine « Le Cavalier d’airain » lança-t-il un défi impossible au « souverain de la moitié du globe » qui le piétinait avec les sabots de son cheval de fer[3].

Notre protagoniste, appelons-le Eugène en hommage au personnage de Pouchkine, se sentit héros à l’âge de cinquante ans. Jusque-là, il vivait en conformité avec les règles de vie de sa mère qui lui disait : « garde le silence, sois comme tout le monde ! ». Pourtant, en 2008, il décida de devenir un « citoyen ayant des droits ». Il s’adressa aux autorités locales en leur demandant de lui accorder un nouvel appartement. Sans succès. Il participa alors à la « ligne directe » avec le président de la Russie[4]. Malgré son insistance, Poutine laissa la demande sans réponse. Un an plus tard et après de nombreuses plaintes, Eugène reçut une réponse mais pas celle qu’il attendait. Lors des préparatifs pour l’élection des députés à la Douma d’État, il découvrit « une âme morte » enregistrée à son adresse. Pour augmenter le nombre des électeurs, les autorités locales eurent recours à de petites tricheries. Or Eugène ne fut pas dupe : c’était un défi personnel venant de l’autorité qui se vengeait de son « outrecuidance ». N’ayant pu tolérer cette injustice, Eugène se transfigura en un ingénieux hidalgo[5] et envoya une lettre d’indignation à Poutine dans laquelle il se présenta comme un « gentilhomme des taudis urbains ». Bien qu’il ait « tremblé comme une feuille » face à cette figure puissante, il ne put reculer. Il s’agissait de sa dignité subjective. « Suis-je un zéro ou ai-je le droit ? »[6], se demanda-t-il.

Poutine donna sa réponse définitive le 2 octobre 2009. Dans la cellule de la prison, Eugène fut humilié, c’est-à-dire réduit à « zéro ». Son évanouissement le transforma lui-même en âme morte.

La métonymie paternelle

 Le KGB fut à ses trousses : le « Poutine d’airain » ne pardonnerait pas l’audace du « gentilhomme des taudis urbains ». Eugène quitta sa ville et se mit à se déplacer. Il brouillait les pistes et ne faisait confiance à personne.

Quand Eugène était petit, son père ne demeurait pas longtemps au même endroit et se déplaçait beaucoup. Il n’expliquait jamais la raison de cette vie nomade ; il n’était en général jamais très loquace. Dorénavant le fils comprenait ce père silencieux : c’est la peur qui le poussait à voyager. Paradoxalement, c’est justement cette peur qui animait Eugène après son évanouissement subjectif au commissariat de police : « Survivre à tout prix ! »

Au bout d’un an de pérégrinations, il arriva en France. Ce pays ne fut pas choisi par hasard : Eugène suivait le chemin de son grand-père qui se trouvait à Paris après la Seconde Guerre mondiale. Il fut dénoncé à Staline et envoyé au Goulag comme prisonnier de guerre. Ainsi, Eugène avait-il pour mission de réussir là où son grand-père avait échoué. En France, il réclama le statut de réfugié politique et s’installa dans une forêt pour échapper aux agents du KGB.

Il fallait qu’il se venge du pouvoir soviétique dont lui et ses ancêtres étaient victimes. L’énoncé anonyme se cristallisa en une idée claire : il allait porter plainte contre Poutine devant la Cour européenne des droits de l’homme. Ainsi, la phrase apparue à ciel ouvert, de nulle part, devint-elle son unique raison d’être. Cela mit fin à son déplacement de nomade.

LA victime

 Il est au commissariat de police. Deux flics sont devant lui. Il les voit nettement : chaque pore, chaque poil. Quelqu’un hurle. Un cri terrible, monstrueux. Eugène se réveille. Il se rend compte que c’est lui qui crie. Ce cauchemar le torture depuis des années. Ce n’est pas les flics qui lui font peur. Ils sont « perceptibles aux yeux ». Ce qui est insupportable, c’est l’invisible qui se dissimule derrière son dos. Pour se réveiller il se fait tomber du lit : la douleur physique le sauve de l’horreur de l’anéantissement.

Ses cauchemars sont plus réels que la réalité qui craque de toutes parts. Le 2 octobre, Eugène perdit l’ordre du monde qui le protégeait contre la pesanteur énigmatique de l’invisible, l’ordre fondé sur le sentiment de supériorité que chérissait ce petit homme. Par conséquent, le langage lui fit défaut : il lui est arrivé de demeurer figé, une brosse à dents à la main, perplexe, contemplant ce drôle d’objet. « À quoi ça sert ? », se demandait-il angoissé. La réalité d’un « petit homme » était parasitée par les pensées, insignifiantes comme leur propriétaire. Il ne parvenait pas à les boucler : « ce soir je vais manger et… je vais manger et… »

En France il commence un travail de reconstruction. L’idée d’entamer un procès contre Poutine lui « donne de la force » pour sortir de la forêt et établir des liens sociaux. Il a trouvé un partenaire qui parle un peu russe et qui allait devenir son Sancho Panza fidèle. Eugène est condescendant par rapport à ce « misérable » et l’utilise comme son dictionnaire personnel. Par ailleurs, il fuit ses semblables et l’ignorance de la langue lui sert de refuge contre des amis ou ennemis indésirables. En revanche, il fréquente des avocats, des assistantes sociales et des médecins. Il veut qu’on lui « répare son cerveau ».

À chaque séance il apporte des morceaux de papier émaillés de sa petite écriture soignée. Il y énumère tout ce qu’il faisait pendant la semaine, décrit son état actuel et ses projets. Au début de sa cure, il rédigeait plusieurs brouillons pour que sa pensée soit bien construite. Maintenant il arrive à écrire sans coupures. Aussi, pour reconstituer la perpétuité de sa pensée, il « nomme » son psy au poste de secrétaire. Eugène exalte ironiquement son psy tout en gardant sa supériorité.

Il tient son journal extime sur le verso de ses ordonnances médicales. Parallèlement à la guérison de la pensée, il reconstruit son corps. Il se plonge dans un traitement : des pneumologues, des ophtalmologues, des urologues et d’autres spécialistes collent ensemble les fragments de son corps morcelé.

Sa haine envers le « Poutine d’airain » protège Eugène contre le morcellement subjectif. La puissance de la grande Russie en face de laquelle il se constitue lui permet d’établir l’Idéal du Moi. Il s’est inscrit à une bibliothèque pour reprendre la lecture. Il voudrait créer sa propre version de l’Histoire et décompléter ainsi le grand Autre soviétique.

Le mot « жертва » a deux significations en russe : la victime et le sacrifice. Eugène n’a pas réussi à faire un sacrifice structural, mais il a trouvé une autre solution : s’identifier à La victime.

[1] Le parti pro-Kremlin, majoritaire au Parlement.

[2] Cf l’œuvre de Gogol Les âmes mortes

[3] Eugène de Pouchkine perd sa fiancée lors d’une des terribles crues de la Neva. Désespéré, il défie la statue de Pierre le Grand (le célèbre Cavalier d’airain par Étienne Maurice Falconet) qu’il juge responsable du drame. La statue s’anime et se lance à sa poursuite.

[4] « Ligne directe avec Vladimir Poutine » est une émission télévisée annuelle lors de laquelle le président répond aux questions des Russes.

[5] Autre nom donné par Cervantes à Don Quichotte.

[6] Le patient reformule, à son insu, la fameuse question de Raskolnikov dans Crime et Châtiment : « Suis-je une créature tremblante ou ai-je le droit ? »

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