Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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Portrait de l’inconscient dans les cures de 2015

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La passe d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a vingt ans car le monde s’est profondément transformé par la « montée au zénith de l’objet ». L’inconscient de ce fait n’a plus le même visage. À quoi ressemble-t-il dans ce que la Commission A12-B12 a pu entendre, particulièrement en 2015 où elle a nommé 7 AE ?

Q°dEcole-Affiche2Je prendrai mon départ de quelques phrases que Lacan a prononcées dans la dernière leçon du Séminaire Encore et qui me semblent correspondre à ce qui a été livré à la Commission par les passeurs.

Il indique par exemple que « le langage ça n’existe pas, le langage est ce qu’on essaie de savoir de la fonction de lalangue » ou encore que « l’inconscient est le témoignage d’un savoir en tant que pour une grande part il échappe à l’être parlant ». Plus connue, et passée presque sous forme d’aphorisme, Lacan fait aussi figurer dans ces pages la mention que « le langage est une élucubration de savoir sur lalangue » et aussi, ce qui m’a frappé spécialement, que « Lalangue nous affecte d’abord par tout ce qu’elle comporte comme effets qui sont affects »[1].

Les témoignages que nous avons entendus, il y en a eu 23 dans la seule année 2015, et 22 en 2014, ne sont sans doute pas en rupture avec ceux des cartels ou commissions précédents, mais certains aspects m’ont semblé avoir valeur de nouveauté. Je voudrais préciser l’émergence de ces éléments plus nouveaux.

Variations sur des thèmes classiques

La Commission a été sensible à une très grande variété des témoignages, plus marquée aujourd’hui du fait de l’absence de modèles tels que la doctrine du phallus pouvait jadis en fournir. Les témoignages d’aujourd’hui ne sont plus principalement construits sur le langage et les chatoiements du sens, ni non plus sur une démonstration de concepts tels que la traversée du fantasme.

Toutefois les passants continuent d’hystoriser leur analyse et même leur vie. Le roman familial donne toujours des outils pour l’analyse des symptômes, les figures parentales sont toujours bien présentes. Ainsi, par exemple, l’attachement à la mère ou le ravage qu’elle a été ou encore la haine portée au père qui a pour répondant chez d’autres (des femmes surtout) un amour indéracinable, demeurent des éléments clés de nombreux témoignages (vous en reconnaîtrez la présence dans quelques-uns que vous entendrez aujourd’hui). De même que vous entendrez présente dans toutes les analyses ce qu’une AE appelle, reprenant le terme de J.-A. Miller, son « articulation destinale ».

De ce point de vue, l’analyse d’aujourd’hui ne renie aucunement les analyses d’hier. Les signifiants-maîtres sont généralement clairement détachés. Ainsi, par exemple, le père auquel telle analysante s’identifie par un symptôme majeur de dépression, et qui décrit son enfance comme une navigation entre un père qui incarnait la mort et une mère la solitude. Un Autre fera état d’une séparation difficile d’avec la mère ce qui portera son ombre sur le choix de partenaire. Ainsi donc l’analyse des symptômes par la chute des identifications n’est-elle pas absente des récits de cure.

Non plus que l’élaboration de fantasmes par réduction du sens des symptômes : fantasme de sacrifice pour l’autre (le partenaire) dans certains cas, ou – plus rare – fantasme de liberté absolue dans une analyse féminine.

Quelquefois, le fantasme est précisé très clairement à la manière freudienne. Ainsi, cette AE peut-elle le formuler comme : « Une petite fille est regardée tomber » qui se décline éventuellement en « une enfant est vue tomber ». Telle autre AE fera état d’un fantasme lié à la voix du père au téléphone à laquelle était suspendue son enfance anxieuse et son refus « de faire l’obole d’une parole ».

De même, si les formations de l’inconscient sont présentes dans les témoignages et fidèlement rapportées par les passeurs, les analyses contemporaines en font un usage différent.

Ainsi, deux formes de témoignages semblent se distinguer : ceux qui donnent aux récits de rêve une place centrale et en fournissent une grande profusion, ce qui fait que l’analyse semble courir de rêve en rêve ; et d’autres qui les apportent en nombre réduit. Il me semble que c’est plutôt ce dernier type de témoignages qui a donné lieu à nomination d’AE. Le rêve, davantage qu’un point de départ pour révéler un sens caché, comme Serge Leclaire avait tenté jadis d’en faire usage afin de faire entrer de force la jouissance dans l’orbe du sens, le rêve donc, est utilisé dans les analyses convaincantes, davantage comme un dire où se dépose une jouissance, comme un résultat qui scande un moment de l’analyse, comme un élément d’auto-nomination plutôt que comme indicateur d’un refoulement (je pense par exemple à ce rêve où l’analysante rêve d’une limace, elle y saisit très bien la jouissance de coller à l’Autre dont l’animal fait signe, telle autre peut rêver qu’elle « s’engage avec sa peau » ou encore que son analyste « se réduit à une peau de chagrin », à l’appui de la subjectivation de sa jouissance de planquée du côté de la mort.)

L’émergence du nouveau

On notera, ne serait-ce que dans le traitement des rêves dans les témoignages de passe, le recours de plus en plus accentué à ce que Lacan dans « Radiophonie » mettait du côté du signe : « Psychanalyste, c’est du signe que je suis averti »[2]. Plus que jamais le rêve est son interprétation. Il n’ouvre pas à davantage de sens, il referme la fuite du sens en pointant un signe : la jouissance en attente d’être nommée.

Pour le dire autrement, on constate que dans ces témoignages d’analyse, le savoir acquis n’a plus la place qu’il tenait autrefois. Les analysants d’aujourd’hui ont admis que l’inconscient en dit « plus qu’ils n’en savent » et les témoignages se servent du langage pour traquer la jouissance, davantage que la vérité. Je le disais déjà à propos du rêve mais cela vaut aussi pour la mise en série des objets du corps. L’objet n’a plus la valeur d’une réponse unique du réel à laquelle le sujet serait fixé. Les objets sont quelquefois en série ; par exemple, celui qui dit qu’à l’occasion d’une soustraction du regard du contrôleur, il s’est aperçu qu’il « maîtrisait le regard analement ».

Les bords érogènes du corps sont énumérés comme autant de sous-ensembles possibles répondant à une jouissance plus obscure, celle de l’impact de lalangue sur le corps. Le savoir tiré de l’analyse sert notamment à s’en approcher et à dénombrer ces sous-ensembles. L’objet en lui-même (oral, anal, invoquant, scopique, peut revêtir ces différentes formes, il est souvent indifférent ou substituable).

Au cours de ces deux années, ce qui m’est apparu le plus radicalement nouveau dans les analyses, c’est en effet que les corps parlent au-delà de ce que les sujets peuvent en dire. Lalangue résonne dans le langage, elle se fait entendre par des affects dit Lacan, ce sont des échos d’événements de corps primordiaux qui s’infiltrent dans l’analyse et qui attendent d’être nommés. Souvent, ils se produisent sous forme de phénomènes qui touchent le corps : ainsi, il sera question aujourd’hui d’un homme qui s’évanouit, laissé seul devant le suicide de son frère ; il lui donne un nom « sa crie fils ».

Quelquefois aussi, ils concernent une manière de faire avec l’Autre dont le sujet ne peut pas se dépêtrer. Par exemple, une nomination de l’analyste « vous êtes une escamoteuse » vise une tendance encore active dans sa passe, dont cette femme use à son insu pour embrouiller l’Autre et ainsi le faire consister en se défendant du réel. De même usait-elle de sa voix charmante pour annuler la mort de son père.

Un autre exemple : à un homme qui avait longtemps refusé de s’engager à faire un enfant à sa femme, l’analyste peut dire « maintenant vous êtes noué ».

Ces phénomènes de corps (dont les AE qui parlent devant vous aujourd’hui témoigneront) ne sont-ils pas les traces que lalangue a laissées ? Elle les a laissées en un lieu que le langage ne peut suffire à atteindre, là où est advenu un événement de corps primordial dont les corps sont « affectés », mais un affect n’a pas de sens, jusque dans le langage.

On ne peut pas les interpréter, mais en les nommant on peut acquérir avec eux un « savoir y faire ». La nomination peut provenir de l’analyste, mais aussi souvent de l’analysant lui-même. Nommer en ce sens n’est pas interpréter mais manipuler le sinthome qui reste ouvert à l’équivoque. Ce n’est ni se faire un nom, ni se rendre célèbre, c’est loger dans le langage, par une manipulation imaginaire, l’écho d’un trauma primordial.

C’est pourquoi notre commission a pu nommer AE des analysants dont le témoignage n’était pas sur le versant d’un savoir acquis et à jamais clos. L’ acte de les nommer AE allait dans le sens d’une solution de nomination des symptômes au-delà du savoir que le langage permet d’élucider. Tentative de faire l’appoint des affects par lesquels l’inconscient se fait reconnaître comme une insistance de lalangue dans le langage là où il reste des trous, non pas à combler mais dont il faut cerner la place.

L’équivoque que véhicule toute « nomination » entendue en ce sens, permet de parier que la passe, une fois l’analyse terminée, sera toujours recommencée.

[1]  Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1966, p. 126-127.

[2]  Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 413.

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