L'Ecole de la Cause freudienne enseigne, avec D. Holvoet, JP Deffieux, P. Bosquin-Caroz, H. Bonnaud…

Édito, Hebdo Blog 118

Au point où les contours de la réalité se brouillent

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Si le symptôme est ce qui advient à tout corps pris dans le langage et qu’il constitue, par conséquent, l’ordinaire du parlêtre, le délire ne se situe-t-il pas plutôt dans une étrangeté radicale ? « N’est pas fou qui veut » écrivait le jeune Lacan sur les murs de St Anne, proposition qu’il inverse, cependant, en 1979 à l’Université de Vincennes, en disant : « Tout le monde est fou, c’est à dire délirant[1] ».

Le dernier enseignement de Lacan, éclairé par la lecture qu’en fait Jacques-Alain Miller, nous donne des repères pour rapprocher symptôme et délire qui trouvent leur origine dans le premier trauma de la langue, d’où surgit un signifiant énigmatique en appelant un second qui oblige à «  l’invention subjective » et à la production de sens. Or le sens est « toujours plus ou moins un délire »[2]  comme nous l’enseigne, par exemple, Ionesco, dans La leçon, où le discours pédagogique se met à dérailler en une langue déchaînée et jubilatoire.

Dans une époque où le réel de la science s’étend avec ses capacités de bouleversements sans limite, la religion apparaît notamment comme un appareillage à produire du sens qui « a des ressource que l’on ne peut même pas soupçonner. Il n’y a qu’à voir pour l’instant comme elle grouille. C’est absolument fabuleux[3] », écrivait Lacan.

C’est en ce point où les contours de la réalité se brouillent, où certains délires religieux menacent d’envahir la scène du monde, qu’artistes et psychanalystes peuvent se faire entendre. L’orientation analytique apparaît, alors, dans toute son actualité, dans la souplesse de son approche, la modulation de ses critères diagnostiques, la brèche ouverte par l’inconscient qui pousse à se faire entendre, à se faire connaître et permet ainsi de faire place à chaque être parlant dans son unicité.

Au plus près du réel du siècle, non dans ce qu’il devrait être, mais dans ce qu’il est : c’est là que se tient la psychanalyse, et c’est ce dont témoignent les cliniciens qui composent ce nouveau numéro.

[1] «  Jacques Lacan, « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, n°17-18, 1979, p. 278. La tension entre le premier et le deuxième Lacan est mise en évidence dans la conversation entre M.H. Brousse et J.D. Matet, annonçant le thème mis au travail à la section clinique île de France : « Formes contemporaines du délire ».

[2] Jacques-Alain Miller « L’invention psychotique » – Quarto n°80/81, janvier 2004, p. 6-13.

[3] Jacques Lacan,Le triomphe de la religionprécèdé de Discours aux catholiques, Seuil, 2005, p. 79.

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