Spécial CPCT autour de la psychose ordinaire

Hebdo Blog 83, Regards

Père-Lachaise, 23 septembre

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Le 5 avril 2004, rendant hommage à Xavier Audouard au cimetière Montmartre, Claude This, vous disiez ceci, que j’applique aujourd’hui sans vergogne à votre époux : « Il faudrait être « poète assez » pour dire l’essentiel d’une amitié dont on ne calcule pas la durée, et pour dire le plus précieux, de ce qui a soutenu notre passion commune : la psychanalyse »

Je voudrais bien, moi aussi, être assez poète pour lui rendre hommage en ce jour triste où notre amitié à tous, désormais notre souvenir, et sans hésitation, notre ferveur s’adressent à lui en-deçà ou par-delà la mort, s’adressent à Bernard This, psychanalyste.

Lorsque Claude This m’apprit mercredi la triste nouvelle, elle me rappela aussi, malgré nos rares, mais intenses rencontres, rencontres habitées, au cours de nos promenades dans votre jardin – j’ai envie de dire dans vos vastes jardins, tant j’avais l’impression qu’ils s’étendaient un peu à l’infini et dans des directions différentes – que Bernard et moi avons devisé, comme ça, au hasard, au débotté comme on dit, autour de dits poétiques, et particulièrement de références grecques, ou bien plutôt latines, tant il me semblait que nous avions un goût commun pour ces poètes-là, et pour cette langue-là.

Je retrouvai assez vite, avant-hier, un mot, un maître-mot que Bernard disait souvent, me semble-t-il, et que je l’ai entendu en tout cas proférer dans le Champ freudien, non sans la solennité d’une mise en garde à ses confrères : « Attention, nomen, numen ! » Je crois que par cet assonance évidente : nomen, le nom, numen, qui est d’abord un mouvement de la tête manifestant une volonté, puis la volonté elle-même, puis la volonté divine, et enfin la divinité elle-même dans sa puissance et dans sa majesté, je crois qu’il invitait par là ces mêmes collègues, à supposer qu’ils vinssent d’être nommés quelque chose dans la psychanalyse – chacun ici remplira cette case du titre qu’il veut – à ne pas se prendre au sérieux, à ne pas jouer ce que Jacques Lacan avait su si bien définir, en 1956, comme une Suffisance ou comme une Béatitude. À ne pas se prendre pour un Numen en somme, non pas lumineux, mais numineux ! L’obscurité, voire l’obscurantisme contre les Lumières, contre la lumière. Aussi bien suis-je sûr que jamais Bernard, peut-être grâce à ce dictame latin contre ce que Hegel appelait le délire de la présomption, à ce simple et beau jeu de mot, ne s’est appuyé sur aucun titre, psychiatrique ou psychanalytique, ni autorisé de la psychanalyse pour se faire numen !

Et cela parce que l’humilité du psychanalyste, si on peut utiliser cette vertu, qui n’a rien de l’humilité vicieuse fustigée par les Classiques, et que nous n’avons pas à identifier non plus trop vite avec l’humilité chrétienne, en quoi consiste-t-elle ? Plutôt une sorte de sainteté, si on en croit Lacan, qui songe au sage chinois.

Je la définirai selon une déclaration de Lacan qui me bouleverse toujours.

« Mais enfin, dit-il [celui qui vous parle] est déjà dans la psychanalyse depuis assez longtemps pour pouvoir dire qu’il aura passé bientôt la moitié de sa vie à écouter des vies, qui se racontent, qui s’avouent. Il écoute. J’écoute. De ces vies que, depuis près de quatre septénaires, j’écoute donc s’avouer devant moi, je ne suis rien pour peser le mérite. Et l’une des fins du silence qui constitue la règle de mon écoute est justement de taire l’amour. [ …] À cette place que j’occupe et où je souhaite qu’achève de se consumer ma vie, c’est ceci qui restera palpitant après moi, je crois, comme un déchet à la place que j’aurai occupée. » [Discours aux catholiques, Seuil, 2005, page 17-8]

Vous songez combien cela aussi s’applique à Bernard This, comme, affirmons-le, à tous les psychanalystes dignes de l’invention de Freud.

Jacques Lacan ! Claude This m’a redit l’autre jour combien il aura été l’inspiration de Bernard, la source, non pas peut-être l’unique source comme la poésie selon Mallarmé, mais comment dire : risquons cette catégorie chère à Lacan lui-même : la cause. Oui, la cause de Bernard This, pourquoi pas ?

Bossuet, qui se plaît souvent à être terrible, entend rappeler lorsqu’il parle sur la mort, et du corps du mort, auquel le présent rite, celui qui se substitue lentement de nos jours aux anciens enterrements, donne un sens renouvelé : « Il n’y aura plus sur terre aucuns vestiges de ce que nous sommes ; la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. »

Le nom commun supposé disparaître ?

Admettons que disparaisse le nom qui eût donné lieu à quelque suffisance, à quelque numen. Mais non pas sans doute pas le nom qui est en somme le Nom-du-Père au sens de Lacan : il s’appelait Bernard This, et nous n’avons pas à oublier ce nom. Parce que l’épouse, les enfants, les amis, les patients sont là pour le vénérer, qu’ils ont même désormais le devoir de garder mémoire du sujet qui porta ce nom, de l’époux, du père, de l’ami, du psychanalyste, de l’auteur, du fondateur d’institutions diverses, qui commence par l’obstétrique, l’invention de l’accouchement sans douleur, de l’haptonomie dans l’accouchement, et jusqu’à la Maison verte.

Car voici que celui qui est mort s’était aussi consacré à ce que c’est que de naître, et de naître sans traumatisme, car il ne devait pas non plus croire qu’il dût y avoir un traumatisme de la naissance…

Aussi bien, pourquoi ne pas terminer justement par cette préoccupation qu’il eut en commençant… Car nous qui comme lui sommes nés, il nous faut aussi bien nous réjouir, au cœur même de la tristesse – c’est encore un mot que je retiens de Lacan, oui, pourquoi ne pas nous réjouir que celui que nous pleurons, Bernard This, ait été un vivant !

Ce texte a été lu en hommage à Bernard This le 23 septembre, au Père-Lachaise.

 

 

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