Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

Événements, Hebdo Blog 94

Occuper les failles

image_pdfimage_print

Ce que nous avons entendu à l’occasion de la matinée de la passe qui nous a réunis le 21 janvier autour du thème, « Psychanalyse dans la cité », redonne valeur d’interprétation à la phrase de Lacan : « L’inconscient c’est la politique [1]». Nouée à sa Proposition de 1967, cette assertion nous invite à déchiffrer, sans relâche, les régimes de reconstitution d’un Autre impitoyable, dès lors que le Discours du Maître est pulvérisé. Disons que le tohu-bohu que nous rencontrons n’est pas le même que celui évoqué par Lacan dans sa conférence donnée à Lyon en 1967[2].  Nous re-découvrons que les choses ne se font jamais toutes seules et que les changements de coutume ne conviennent jamais à tout le monde, « pour des raisons extrêmement contingentes », disait-il alors.  La possibilité demeure de lire sans nostalgie le présent et de construire nos stratégies : lutter contre le totalitarisme administratif suppose de travailler à multiplier les symptômes, jusqu’à en faire « épidémies », selon l’heureuse formule de Christiane Alberti.

La question qui a orienté les travaux de la matinée pourrait être ainsi formulée : « Que devient l’engagement politique quand on a été analysé [3]?». Que peuvent dire les AE sollicités à intervenir, des incidences de leur analyse personnelle dans leur façon d’intervenir et dans les institutions, et dans la cité ? Pour Dominique Holvoet, Véronique Voruz, Laurent Dupont et Daniel Pascalin l’invitation ne pouvait qu’être défi à relever : chacune, chacun avait logé sa jouissance dans un symptôme propice à l’action militante et à l’engagement. Chacune, chacun, a su cerner dans sa prise de parole,  le moment particulier où s’est défait, dans sa cure, l’alliance quelque peu suspecte de l’enthousiasme d’avec l’idéal. Pour aucun de ces quatre AE, ce tournant n’a viré au cynisme, à l’insupportable déception, au repli narcissique, toujours possible si on en reste au désêtre. Dominique Holvoet[4] a dessiné pour nous la fiction du père coupable qui avait fait enveloppe à son dévouement, Laurent Dupont, dans son témoignage, « Cogner sur l’autre », nous a parlé  « du gueulard » qui l’avait attaché à la figure du chef dont il avait épousé la cause, Véronique Voruz[5] a déplié les motifs subjectifs qui l’avait faite se réfugier dans l’invisibilité et se consacrer aux précaires, Daniel Pascalin[6] a décliné les coordonnés signifiants qui l’avaient conduit à se battre et à se mettre au service des enfants autistes.

Il n’est pas facile de quitter le moment d’euphorie où entrant en lice avec des parlementaires, « le chevalier Bayard » se retrouve éjecté de sa position de prédicateur par l’indifférence calculée du contrôleur auquel il conte ses exploits. Se découvrent alors, note Laurent Dupont, « stupeur, solitude, dégoût ». Comment faire avec le point panique qui advient, s’interroge Véronique Voruz, lorsque l’oralité dévoile, dans la cure, sa « face cannibale »? L’analysante n’était pas dupe de la jouissance sacrificielle en jeu dans son choix de rejoindre l’Angleterre, mais, « ça » ! « Le réel dans sa cruauté » réduit aussitôt le bel héroïsme de la résistante. Dominique Holvoet, quant à lui, a su donner place, dans son intervention, aux traces signifiantes qui l’avaient percuté. Le blason, c’est ça, c’est cette insistance, vécue au bord d’un trou qui se dévoile, lorsque le sujet perd « la piste ». Pour Daniel Pascalin, c’est le prestige du service civil qui en a pris un coup lorsqu’il a pu s’entendre dire : « il faut arrêter de se battre soi-même ! »

L’expression, « L’incomparable », choisie comme titre aux transmissions de Patricia Bosquin-Carroz[7], plus-un de la commission de la passe et d’Anne Lysy[8], secrétaire du dispositif, a donné leur tonalité décisive à ces témoignages. Une analyse menée à son terme produit l’incomparable de chacun. La psychanalyse elle-même, remarquait Jacques-Alain Miller en 2003, est née dans un moment de l’histoire où « l’émergence de l’homme moyen », a été vécue comme insupportable. Il fera remarquer, dans la conversation animée par lui l’après midi de cette journée « Questions d’École » que le terreau aujourd’hui, c’est le pour tous, et qu’il est logique que l’art analytique du un par un, enrage le maître moderne.

Si nous regardons vers la psychanalyse, nous voyons des particularités communes à certains témoignages que nous pouvons rapprocher, mais il n’en demeure pas moins, a avancé Patricia Bosquin-Caroz, qu’il n’y a aucune utilité à reprendre le cas « d’un », pour en éclairer un autre, ce que met particulièrement en lumière le passage du psychanalysant à celui de l’analyste. Nous le savons, bien sûr, nous le disons, mais à chaque fois, les membres de la commission sont saisis par ce qui se fracture, dès lors que les signifiants maîtres qui faisaient le théâtre de l’analysant, se déposent.  Patricia Bosquin-Caroz s’est appuyée sur ces cailloux pour reprendre la logique de chaque témoignage ayant donné lieu à nomination. Elle les a saisis dans ce temps si singulier où réceptionnés par le jury, l’émergence d’un nouvel AE a pris forme. Derrière les traces, apparaît le pulsionnel et son exigence : « s’arracher les dents une à une », « voir rouge et en découdre », s’être laissée portée par « l’ascedia ».

Nous aurons sans doute l’occasion de relire avec attention les subtiles distinctions relevées par Anne Lysy pour aborder le « À nul autre pareil » accueilli par la Commission de la passe. Il y a la méthode : elle répond à la rigueur de la construction du fantasme, laquelle suppose de suivre les méandres de la vérité, sans s’y perdre. Mais s’ils ne « veulent pas céder sur l’élucidation [9]»  les membres de la commission doivent se soumettre à la discipline d’une écoute qui congédie les raisonnements. La question abordée par Anne Lysy ne vise pas à résoudre l’incongruité de la faille qui se révèle lorsque la disjonction entre ce qui a pu se construire dans l’analyse, et l’opacité de la jouissance, prend figure de « bizarreries ». Le paradoxe n’est qu’apparence : ces bizarreries sont « irremplaçables », et l’incomparable tient à la façon dont elles se prêtent, dans la langue du sujet, à transformations. Déposée dans la passe, dans l’École, cette langue privée façonne un style. Il permet de poursuivre le travail et de savoir comment se loger dans les failles, « sans panique », mais avec résolution.

[1] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, La logique du fantasme, séance du 10 mai 1967, inédit.

[2] Jacques Lacan, Mon enseignement, Editions du Seuil, 2005, p. 14

[3] Christiane Alberti, Présidente de l’ECF, Introduction à la journée.

[4] Dominique Holvoet, « Du plaisir de l’action juste ».

[5] Véronique Voruz, « L’os et la chair de la politique ».

[6] Daniel Pascalin, « Malaise dans l’immonde ».

[7] Patricia Bosquin Caroz, « Emergence incomparable ».

[8] Anne Lysy, « Quand l’incomparable se produit, évident et opaque ».

[9] Jacques-Alain Miller, « Choses de finesse en psychanalyse» , cours du 18 mars 2009, cité par Anne Lysy.

Recommended